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Visite | Philippe Prost, aux noms de la Grande Guerre (15-10-2014)

La question du monument est de plus en plus rare. L'époque est à l'immédiateté plus qu'au souvenir. Ici, maintenant, tout de suite. Le temps de la contemplation est une perte ; celui de l'expérience, un gage. Aussi, faut-il vraisemblablement vivre la mémoire. Philippe Prost a livré, en octobre 2014, le nouveau mémorial de Notre-Dame-de-Lorette. Visite.

Bâtiments Publics | Culture | Pas-de-Calais | Philippe Prost

A Notre-Dame-de-Lorette, à quelques kilomètres d'Arras, les collectivités locales, en ces temps de disettes budgétaires, ont eu l'audace de commander un monument à 8 millions d'euros. Le prix d'une commémoration, d'un centenaire.

L'objectif était de taille : réunir les 600.000 patronymes de victimes tombées au combat dans ces plaines du Nord, au sein d'un seul et unique monument. Jusqu'à présent, l'Artois était constellé de cimetières nationaux et jamais initiative à portée internationale n'avait vu le jour. «Fixer l'histoire par le nom», tel est le leitmotiv fixé par Yves Le Maner, historien en charge de la mission.

04(@JPHH)_B.jpg579.606 patronymes ont été, in fine, réunis, non sans évidence.

Si l'axe franco-allemand a permis, sans aucune difficulté, l'association des victimes françaises aux soldats allemands, il fallut, au contraire, négocier avec les armées du Commonwealth. 

Les arguments ont, semble-t-il, fait mouche et tous sont là, égaux dans la mort.

«La Première Guerre mondiale est la première forme brutale de mondialisation. Nous voulions marquer cet événement de façon pérenne», explique Yves Le Maner qui évoque l'ambition «d'incarner la mort de masse» et d'outrepasser «le phénomène identitaire de la reconnaissance des siens».

 Un concours avait été lancé en 2011, réunissant, entre autres, Rudy Ricciotti, Massimiliano Fuksas et Chartier-Corbasson. Philippe Prost en est sorti lauréat. La «pureté» du dessin fut, semble-t-il, décisive.

L'architecte explique à quelques journalistes l'origine de son idée par un croquis simple. A l'idée de fraternité, Philippe Prost répond par la ronde enfantine. Un cercle dans toute sa simplicité.

La forme s'est allongée et s'est déformée à mesure des études et des noms qui affluaient. 106.000 Français, 174.000 Allemands, 294.000 ressortissants de l'Empire britannique, 2.500 Portugais... La statistique horrifie.

02(@JPHH)_B.jpg«Le cercle est devenu ellipse», précise Philippe Prost. «Nous avons souhaité déployer tous les patronymes comme sur les pages d'un livre», dit-il. Le monument dessine un parcours circulaire, le long duquel tous les noms s'offrent à la lecture sur de hauts panneaux dorés. Aux dizaines de Hans Hoffmann succèdent tous les John Smith, Pierre Martin, Jean Nouveau et Zéphyr Dingreville. Un travail soigneux de gravure autant que de typographie pour rendre lisibles quelques prénoms inscrits à trois mètres de haut.

La volumétrie de l'édifice était, qui plus est, contrainte par la présence de la nécropole voisine. Philippe Prost a donc posé avec subtilité le mémorial dans le grand paysage afin que les croix d'un «cimetière à la rigueur polytechnicienne» - dixit Yves Le Maner - restent toujours visibles de loin.

La proposition semble presque relever du land art. L'architecte joue de la topographie et inscrit, ô grand défi technique, une partie du cercle en porte-à-faux «pour illustrer la fragilité de la paix». Le mémorial, dans sa structure, se fait ouvrage d'art. Pour s'affranchir de tout ATEX, et pouvoir livrer la construction en temps et en heure pour les célébrations, la maîtrise d'ouvrage a fait appel à un «tiers expert» pour valider les plans.

03(@JPHH)_B.jpgA l'approche du site, d'aucuns peuvent appréhender le cercle émergeant d'un vaste terrain engazonné. Totalement abstrait depuis la route, le monument donne l'impression d'une sculpture.

Un peu plus loin, face à l'entrée de la Nécropole, un cheminement, courbe, aux allures de tranchées, permet d'accéder au coeur de l'ellipse. L'émotion n'atteint pas la troupe de journalistes. Pourtant, ces effets moirés, au loin, sur ces plaques couleur bronze sont des milliers de noms gravés les uns après les autres. La multitude, à vue de nez, terrifie.

Un autre passage est possible, en contrebas de la pente. Là, un chemin de campagne longe le site. Ici, sous le porte-à-faux, la «prairie sauvage», voulue par David Besson Girard, paysagiste, se doit, à terme, d'envahir le site.

Pour l'heure, «au temps zéro», à quelques jours des commémorations, un gazon est installé au centre de l'ellipse. Il ne dit rien. Muette, cette pelouse n'est qu'un écho aux cimetières allemands et britanniques de la région.

05(@JPHH)_B.jpgDerrière, si tant est que l'on puisse désigner un avant, les derniers travaux sont en cours. Là, le cercle surgit d'une masse de boue, temporairement... Bien entendu. L'édifice n'en est toutefois que plus puissant. Alors, ce regret, peut-être d'un paysage trop sage qui ne dit rien du passé. Un gazon ennuyant qui transforme l'architecture en objet précieux, intouchable, dont l'émotion relèverait de la plastique plus que du message et de l'idée.

A Notre-Dame-de-Lorette, ainsi, la mémoire se contemple plus qu'elle ne se vit.

Jean-Philippe Hugron

 

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