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Livre | Rogers ou Piano : qui a peint Beaubourg ? (01-10-2014)

La querelle fait rage chez les puristes : Beaubourg serait-il davantage l’oeuvre de Rogers ou bien celle de Piano ? Les uns y voient les marottes du premier, les autres la préfiguration des motifs du second. Et la couleur ? Ni Rogers, ni Piano. Alors, Jean Dewasne ?

Couleurs | Monde

Somogy a édité en mars 2014 une monographie(1) en parallèle des expositions présentées au Cateau-Cambrésis, à Cambrai et à Dunkerque, consacrées à Jean Dewasne. Merveilleux rappel. L’oeuvre polychrome et abstraite est un régal pour les yeux, feuilleter l’ouvrage, un plaisir.

A la quatre-vingt-dixième page, surprise ! La photographie d’un modèle réduit de Beaubourg, en bonne place, intrigue. A côté, un cliché présentant les tuyaux peints par Jean Dewasne à l’usine Gori au Danemark reprend les teintes familières du projet de Renzo Piano et Richard Rogers. 

Enfin, page 91, en vis-à-vis, un tapuscrit : «La première maquette du futur Centre Pompidou a porté la couleur grise qui, en 1970, était exposée dans ses bureaux provisoires du Bd Sébastopol», écrit Jean Dewasne.

Triste de ce constat, l’artiste a invité dans ses ateliers «tout le groupe des responsables de l’oeuvre architecturale du futur Centre Pompidou, avec le directeur Monsieur Bordas. J’expliquais comment une nouvelle architecture de ce type devait être colorée et de couleurs pures. En voyant l’arrangement coloré de l’atelier (les tuyaux peints, etc.), l’effet produit autour des oeuvres et Antisculptures polychromes, ils ont décidé à l’unanimité de prendre cela comme modèle car le problème leur sembla soudain évident : le Centre Pompidou sera coloré. Ainsi, Beaubourg est devenu ma plus grande a.n.t.i.s.c.u.l.p.t.u.r.e», précise Jean Dewasne dans un texte dont l’original est paraphé par Renzo Piano pour certifier les faits.

Par Antisculpture, Jean Dewasne précisait, lors d’un entretien publié dans le numéro de septembre-octobre 1971 de L’Oeil que «ce n’est pas anti, c’était par honnêteté. Voici le principe de l’Antisculpture : je partais du vocabulaire plastique élaboré sur le plan, ensuite je me suis demandé pourquoi faire toujours cela sur des plans plats, pourquoi pas sur des plans qui évoluent dans l’espace tout en sauvegardant les deux dimensions de la peinture. J’ai trouvé des formes toutes faites dans l’industrie qui m’ont servi de support et sur lesquelles j’ai peint comme si c’était des tableaux. Je suis peintre. Je ne suis pas sculpteur», assurait-il.

02()_S.jpgNéanmoins, il n’est pas à proprement parler l’auteur de sa «plus grande Antisculpture». Beaubourg relève, selon le catalogue coordonné par Patrice Deparpe, de «l’anecdote» qui témoigne toutefois de «l’importance et [de] l’influence» de Jean Dewasne qui «n’a [eu] de cesse que de trouver des lieux, des espaces toujours plus grands où il [pouvait] laisser librement s’expanser ses créations, intégrer ses Antisculptures au coeur de la ville, au coeur de la foule, au centre de la vie».

«Se confronter aux architectes» était, pour l’artiste, un désir qui relevait «du match de boxe». Il réalisa à Grenoble en 1967, pour la patinoire accueillant les épreuves des Jeux Olympiques d’Hiver, une oeuvre murale monumentale. Il réitère l’exploit, non loin, au sein de l’ancienne bibliothèque du musée, «en s’inspirant de l’architecture, de ses rythmes et des aléas».

La salle des ordinateurs de la régie Renault et le métro de Hanovre font partie de ces autres expériences qui portent Jean Dewasne à l’échelle du bâti. Enfin, la Grande Arche de La Défense représentera «le champ élargi de la peinture», un projet aux proportions inédites conçu à la demande d’Otto von Spreckelsen.

L’architecte danois «envisageait d’intégrer à l’intérieur de l’édifice un réseau de formes et couleurs qui véhicule et qui communique la pensée, la sensorialité. Mon style plastique s’inscrivant exactement dans ce cadre, il me proposa de réaliser quatre peintures murales qui se déploient sur toute la hauteur des 34 étages du monument», écrit Jean Dewasne. Deux seulement seront réalisées.

«Je suis parti de la théorie des graphes et j’ai imaginé des combinaisons en arborescence qui représentent la complexité des rapports entre les idées. Le visiteur pourra se glisser subtilement dans ce foisonnement de formes et de couleurs où il sera sollicité dans sa culture, dans ses interrogations en un parcours 'énergétique', pleinement valorisé par l’architecture du monument», poursuit-il.

«C’est la première fois, à mes yeux, qu’une peinture est intégrée à l’architecture, qu’elle participe à la solidité de cette architecture», affirmait-il.

Loin de tout «académisme abstrait», Jean Dewasne est aujourd’hui bien trop souvent ignoré. A peine fait-il l’objet d’une quelconque curiosité à La Défense. A peine se souvient-on de son influence concernant le plateau Beaubourg. Somogy, dans son effort, brise l’amnésie.

Jean-Philippe Hugron

(1) Sous la direction de Patrice Deparpe, conservateur adjoint au musée départemental Matisse du Cateau-Cambrésis ; Editeur : Somogy ; Format : 29cmx25cm ; 228 pages ; Intérieur : Quadri ; Couverture : Broché ; Prix : 35,00 euros.

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