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Livre | Kinshasa, pour lire l'âme d'une ville (03-09-2014)

David Adjaye est ouvertement critiqué. L’homme de l’art, dans sa tentative de mettre en avant une architecture métropolitaine en Afrique, et à travers une présentation «lapidaire» de Kinshasa en quelques clichés au sein d'un ouvrage paru chez Thames & Hudson, «témoigne de la fascination plus que de la compréhension». En guise de réponse, le CIVA et La Cambre ont édité un guide* en vue de «restituer l’âme» de la ville. Un exercice remarquable.

Afrique

Le lecteur d’un guide est-il un mouton ? Mode d’emploi, l’ouvrage informe sur la ville et suggère parcours et incontournables. «You must see».

Feuilleter un tel ouvrage est, tout bien considéré, comme se promener virtuellement, à condition que le propos soit présenté à grand renfort de photographies.

Ouvrir un guide peut être pour le lecteur aussi frustrant que plaisant. L’information, trop brève, dicte ce qu’il faut savoir autant qu’elle éveille la curiosité.

L’exercice réalisé par le CIVA (Centre International pour la Ville, l’Architecture et le paysage) et La Cambre, dans le cadre de sa collection 'Villes et Architecture', est tout autre. Dernier titre paru : 'Kinshasa'*. L’approche y est exemplaire, «au-delà des limites de nos théories et modes de penser un phénomène urbain».

Kinshasa donc. Loin de toute destination habituelle, écarté des parcours touristiques. «Une gageure», soulignent les auteurs.

02(@DR).jpgJohan Lagae, historien de l’architecture, signe un texte au titre ironique : 'A voir absolument ?'. Il y réunit «quelques notes sur la raison d’être d’un guide d’architecture pour la ville de Kinshasa».

Outre ces «clés de lectures», la publication, dans son ensemble, donne à voir la ville en allant par delà les formes construites. L’architecture y est présentée comme un moyen plus qu’une finalité. Elle donne à comprendre l’essence de la ville sans appeler de béates contemplations.

Au détour de chaque page, les auteurs livrent, autant que faire se peut, «l’âme» de Kinshasa. «Une ville de plaisirs et d’ambiances. Une ville poubelle. Une ville où il faut lutter pour survivre. Une ville considérée comme l’Europe des Noirs. Un ville-paradis en quête de nouveaux modes de vie que le politique et l’économique ne peuvent offrir aux Congolais frappés par une pauvreté et une misère généralisées», résume Jacob Sabakinu Kivilu, professeur ordinaire au département d’Histoire de l’université de Kinshasa.

03(@MGemoets)_B.jpgSi à mesure des chapitres et fiches descriptives, l’ouvrage dessine un incroyable portrait de ville, cette publication belge tend, à juste titre probablement, tant l’histoire urbaine de Kinshasa est récente, à faire de la colonisation le pivot de cette minutieuse étude. En d’autres termes, il n’y a d’époques que pré et post-coloniales et la chronologie semble déterminée par l’ancienne occupation belge du territoire.

Pour preuve, «étudier l’architecture de Kinshasa implique [...] beaucoup plus qu’une étude stylistique [...] pour saisir à quel point et comment les pratiques coloniales se traduisaient dans l’espace», note Johan Lagae.

Le propos est corroboré par Jacob Sabakinu Kivilu pour qui «il convient de mentionner que cinquante ans après l’indépendance, ces réalisations urbaines s’imposent toujours». «Un processus d’appropriation congolaise des bâtiments et des sites qui constitue l’héritage urbain de la colonisation est perceptible. L’histoire coloniale et post-coloniale de la RDC est donc caractérisée par un patrimoine urbain porteur d’une architecture fonctionnelle, métissée, abandonnée ou détruite», ajoute-t-il plus loin.

Le chapitre consacré aux monuments est sur ce point éclairant. Leur culte était «inexistant en Afrique centrale avant la colonisation», rappellent les auteurs. «Ce n’est en effet qu’à l’époque coloniale que les symboles du pouvoir politique se sont traduits par la construction de monuments».

«Entre 1966 et 1971, dans le contexte du 'Recours à l’authenticité' prônée par Mobutu, ces symboles du pouvoir colonial disparaissent du paysage urbain. [...] Néanmoins, la plupart des anciens monuments ont survécu, ayant été entreposés durant des décennies dans des dépôts du quartier Limete».

Depuis, «ils ont été transportés dans l’enceinte de l’institut des Musées Nationaux où l’on peut encore les contempler aujourd’hui, aménagés en musée en plein air, financé en 2010 par la Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la Stabilisation en République Démocratique du Congo (MONUSCO)». 

Du passé, Kinshasa ne fait certainement pas table rase et la problématique posée par l’ouvrage repose davantage sur l’habitabilité d’un patrimoine plus que sur sa sanctuarisation.

04(@DR).jpgVille physique et ville imaginaire s’imbriquent alors. La question de la représentation est celle du style. «Nous vivons une période de transition qui, malheureusement, risque de s’éterniser. On trouve une architecture hybride qui n’est ni africaine, ni européenne», affirment Johan Lagae et Bernard Toulier. Pour l’heure, Kinshasa observe avec envie le «modèle de Dubaï» et les élites se complaisent dans des villas de «type nigérien».

La «zaïrianisation» semble avoir échouée. «L’architecte Eugène Palumbo, auteur de plusieurs projets réalisés dans ce contexte, avouera que l’authenticité de ses projets réside plutôt dans l’application, sur ses façades, d’oeuvres d’artistes congolais que dans la forme architecturale elle-même».

In fine, l’architecture telle qu’elle se pratique à Kinshasa est rapprochée de l’art de bâtir en Belgique au XXe siècle. Les mots du critique d’architecture Geert Bekaert sont alors repris ; l’art du lieu commun et l’impureté de la discipline montrés du doigt.

Il y a peut-être, à travers Kinshasa et l’exercice mené par le CIVA et La Cambre, en filigrane, une leçon. Celle de la désacralisation de l’architecture...

Un tabou ?

Jean-Philippe Hugron

05(@DR).jpg

* Sous la direction de Johan Lagae & Bernard Toulier ; Editeur : Editions CIVA / Faculté D'architecture La Cambre Horta, ULB ; Format : 14cmx22,5cm ; 208 pages ; Intérieur : Quadri ; Couverture : Broché ; Prix : 25,00 euros.

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