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Mozambique | Sur les ruines du modernisme (04-06-2014)

Beira, au Mozambique. Le Grande Hôtel, massif et moderne, est une ruine de l’époque coloniale. L’édifice, à nu, sert aujourd’hui de structure à un bidonville vertical. Emma Hall, étudiante en architecture, travaille sur l’urbanisme vernaculaire au Mozambique. Le 10 avril 2014, elle a livré pour le site néerlandais Failed Architecture une visite détaillée de l’ensemble, entre poésie, drame et vision apocalyptique.  

Patrimoine | Afrique | Francisco Castro

Contexte
Il y a certes, aujourd’hui, un goût retrouvé pour le vernaculaire. La curiosité porte le regard vers d’autres formes d’architectures sans architecte : le bidonville. Récompensée d’un lion d’or à Venise en 2012, le travail d’analyse sur la Torre David - le plus haut gratte-ciel de Caracas qui, resté inachevé, a été «envahi» - témoigne de la fascination pour les ruines contemporaines et leur transformation.
Le cas du Grande Hôtel permet de jeter un regard nouveau sur l’autogestion, celle prise en charge par les habitants eux-mêmes, par la vie.
HU

AUTREFOIS HOTEL COLONIAL, AUJOURD’HUI RUINE HABITEE
Emma Hall | Failed Architecture

BEIRA - Le Grande Hôtel se situe dans le quartier de Ponta Gea, dans la ville de Beira. Cette relique du luxe des années 60, période ô combien cosmopolite, compte désormais parmi les ruines de béton modernistes de l’ancienne colonie portugaise. Du point de vue architectural, le bâtiment est notoire de par son envergure, sa fluidité et son aspect monumental, fruit de l’ingéniosité et de l’idéalisme de jeunes architectes issus du CIAM de 1948.

Un usage inattendu de l’édifice a plongé ses qualités dans l’ombre et l’oubli. En effet, ce qui était autrefois le Grande Hôtel accueille, aujourd’hui, l’une des communautés de squatters les plus importantes du pays : 2.500 résidents qui ont attiré l’attention de la presse, du photographe Guy Tilim et également inspiré un film à Lotte Stoops.

02(@DR)_S.jpgUn pays abandonné du jour au lendemain

Le Mozambique a obtenu son indépendance le 25 juin 1975. Après dix ans de conflits armés, les Portugais ont quitté précipitamment le pays, abandonnant maisons, bureaux et bâtiments publics. Aussitôt partis, les villes se sont transformées en ruines, ruines qui paraissent d'autant plus vieilles qu'elles ont subi le climat tropical et vingt années de guerre civile.

D’aucuns trouveront dans toutes les grandes villes ces exemples du modernisme, de l’Art déco au brutalisme, avec leurs aménagements intérieurs intacts : mobilier, équipements - jusqu’aux interrupteurs - et murs peints de l’époque.

De fait, ces bâtiments sont restés authentiques. Bien au-delà de toute négligence, nous pouvons déceler ici un indice quant au refus inavoué de la Nation à prendre en charge le patrimoine vidé de ses occupants. 

Nous ne portons aucun jugement sur la manière dont les Mozambicains préservent ces joyaux du modernisme ; nous soulignons seulement le fait que leur préservation devrait avoir lieu. Cette indifférence marquée vis-à-vis de l’environnement urbain équivaut bien plus à une expression de détachement naturel envers une ville construite par un autre peuple, une ville qui porte la mémoire de ces anciens occupants.

03(@MVanBalen).jpgJ’ai eu connaissance de cette ruine à travers les clichés de Guy Tilim, exposées dans la National Portrait Gallery. Le photographe note lui-même «combien il est étrange que le modernisme, en rejetant monuments et figures passées, puisse autant porter en lui la mémoire». J’ai été happée par l’esprit obsédant d’une ville abandonnée, dominée par ces grands monolithes de béton. J’étais comme gagnée par ce désir de ruines, séduite par le modernisme ainsi transformé par la nature des choses.

Une fois sur place, ce décalage présent dans les grandes villes du Mozambique est encore plus intense ; la population vit heureuse et à l’aise dans les reliques du modernisme, insouciante voire insensible à l’abandon. Par là même, ce détachement rend le décalage plus vif ; nous abordons ces édifices d’une manière nouvelle, sans être encombrés par la nostalgie voire l’admiration. Nous sommes tout simplement portés par une beauté mélancolique qui caractérise tant de bâtiments modernistes au Mozambique. C’est le cas avec le Grande Hôtel.

Le Grande Hotel

En 1965, soit dix ans avant l'indépendance du Mozambique, le Grande Hôtel fut fermé par manque de rentabilité. Pendant la guerre, le Frelimo (mouvement de libération mozambicain) y a emménagé. Quelques-uns des premiers occupants y vivent toujours aujourd’hui et leurs nombreux petits-enfants occupent les chambres qu’ils appellent leur maison. Ce sont des migrants arrivés pendant la guerre et qui se sont installés ici, donnant naissance à une occupation informelle.

04(@Robertcruiming).jpgAujourd’hui, les nouveaux arrivants ne sont pas forcément dans le besoin. Lors de ma visite à l’hôtel, le dernier locataire était un étudiant de l’Université de Beira. Au fil du temps, les résidents ont reconverti les structures et décoré les lieux selon leurs besoins et modes de vie.

L’architecte Francisco Castro avait conçu un grand hôtel de tourisme, intégrant la première piscine olympique du pays, un cinéma, une salle de bal et même un casino (jamais réalisé). Tout cela était accompagné d’équipements luxueux, de grands miroirs et d’un escalier comparable à celui de Autant en emporte le vent.

Les nouveaux occupants ont commencé par le pillage en bonne et due forme, habituel de l’édifice. Le Grande Hôtel présente aujourd’hui encore les traces de ces exactions qui sont allées jusqu’à la récupération des câbles et des tuyaux en vue de les revendre. Avec la disparition des éléments décoratifs, le bâtiment se résume pour ainsi dire à son gros oeuvre. Pour de nombreux habitants de Beira, cette exfoliation est l’indice du mauvais genre de ses occupants, affublés de l’épithète «watha muno», soit «ceux de là-bas», en tout cas, «ceux qui ne sont pas de Beira». Cette réputation, ajoutée à la violence du quartier, éloigne les citadins qui évitent de passer dans le voisinage.

Le bâtiment peut se révéler être un environnement hostile pour ses occupants eux-mêmes et pas seulement à cause des limites rigides de sa structure en béton. L'édifice, par exemple, tolère mal les pratiques vernaculaires, comme les «Machambas», ces jardins potagers auxquels les Mozambicains sont habitués. Tout autour de l’hôtel, les plantations sauvages de «xima» et «matapa» ont prospéré. Comme le béton est difficile à percer, la moindre fissure est mise à profit pour planter des tomates ou d’autres plantes. De quoi s’interroger sur la relation entre la surface habitable et la terre dans ce pays.

Parfois, l’extrême compartimentage du bâtiment apparaît comme une barrière pour des tâches traditionnellement faites en commun, à l’air libre, comme la cuisine ou le linge. Ici, tout un chacun doit se contenter des balcons ou des chambres obscures. Voilà qui amène certains résidents à se sentir seuls, comme dans les grandes villes.

Le fait que les circulations - et notamment les escaliers - aient été amputés ou endommagés par les pillages rend même l’endroit dangereux. Lors de ma visite, il m’a été rapporté qu’un enfant est mort en faisant une chute de plusieurs étages. Ce type d’accident dépasse le problème de la violence et des crimes dus à la pauvreté ; il met l’accent sur les dangers inhérents aux ruines du modernisme. Un architecte local, Senhor Ivo, recommande fortement de consolider le bâtiment avant que la structure ne lâche complètement.

05(@Robertcruiming)_B.jpgRepenser l’espace

Mis à part ces accidents et ces dangers, la communauté a su apporter un peu d’agrément dans le bâtiment mais les critiques occultent cette nouvelle beauté. Il faut sans doute être architecte ou urbaniste pour apprécier la reprise en main de cette ruine moderniste par ses habitants lesquels ont arrangé ce nouveau lieu. Comme c'est souvent le cas avec les occupations illégales et spontanées, nous voyons émerger des solutions vernaculaires, du «fait main» qui satisfait presque immédiatement les habitudes de vie.

Les critères de sécurité ne laissent aucun doute quant au danger de tomber du haut d’un étage mais, au-delà du risque, dès l’extérieur, nous sommes éblouis par la capacité de l’homme à agir librement en vue de rendre possible la vie dans un bâtiment. Certains nouveaux arrivants ont construit leur nid du jour au lendemain. Halls et couloirs ont été transformés en maisons faites de blocs de béton, de roseaux tressés, de morceaux de bois et de tôles. Dès lors, le bâtiment n’est plus un pari formel mais un paysage en béton aussi malléable et décousu que l’environnement naturel en-dehors de la ville.

Quand bien même l’impression d’un taudis aliénant est présente, les pratiques sociales qui se développent au sein de l’ancien hôtel témoignent d’un vrai sens de la communauté et contredisent les soupçons de crime et de violence. Des chefs se chargent du bon fonctionnement de l’ensemble et conseillent les occupants ; des étals de marché voient le jour autour de l’entrée de l’hôtel, dans les couloirs et jusqu’au dernier étage, suggérant l’image d’une «rue dans le ciel». Enfin, une église, une mosquée et une école ont pris place dans le jardin. Il reste même suffisamment d’espace pour jouer au football.

Le démembrement des décors et des matières donne également une expression plus pure au bâtiment, moins encombrée. Francisco Castro a dû être endoctriné et conduit à suivre une voie libérale avec ce brin d’utopie dissimulée propre à l’Estato Civil fasciste. Une fois le superflu arraché, nous pouvons mieux appréhender les véritables intentions de l’architecte. Enfin, les promenades révèlent leur beauté, évoquant même Park Hill. Il n’y a donc aucune surprise dans le fait que la plus belle photographie de Guy Tilim soit une image de la cage d’escalier dépouillée, illuminée par une lumière zénithale. La plus pure expression du brutalisme.

06(@rabanito).jpgLa situation des habitants est, sans aucun doute, des plus tristes, et l’hôtel n’est sûrement pas aussi accueillant que la nature présente autour de la ville. Cependant, à ce jour, le Mozambique est incapable de prendre en charge le logement des travailleurs les plus pauvres ; aussi, ces ruines en béton sont leur seul point d’accueil. Pourquoi donc ne pas promouvoir cet esprit d’adaptation ? Ceci n’est pas une amorce de débat, mais plutôt l’exploration d’une infime partie des ruines du modernisme au Mozambique, un pays aujourd’hui oublié des grands débats architecturaux.

De l’extérieur, et en particulier de notre point de vue occidental, nous pourrions nous emparer de ces reliques spectaculaires du modernisme mozambicain comme d’un nouvel exemple, celui de la beauté des ruines modernes. Nous avons ici un exemple concret qui devance la projection post apocalyptique qui relève de la fiction. Mieux, dans cette situation réelle, les habitants ont transformé les choses d’une manière dont nous aurions été incapables de faire ; ici, l’homme ordinaire s’est servi à grande échelle de ses connaissances vernaculaires.

Sans l’intervention d’ingénieurs et d’architectes, les ruines s’effondreront complètement, tôt ou tard. Il reste la possibilité de trouver des fonds pour pallier aux réparations les plus urgentes comme Senhor Ivo le préconise. Entre temps, ce qui reste apparaît étrangement beau.

Toutes les ruines portent en elles des potentialités. En voici un exemple.

Emma Hall | Failed Architecture | Pays-Bas
10-04-2014
Adapté par : Hannah Umbral

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