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Etats-Unis | Faut-il dynamiter Michael Graves ? (21-05-2014)

Le symbole du postmodernisme américain, le Portland Building conçu par Michael Graves, est aujourd’hui menacé de démolition. Le coût de la rénovation de l’édifice construit en 1982, trop excessif, invite donc à la tabula rasa. Dans un entretien mené par Luke Arehart, publié le 4 décembre 2012 sur le site Portland Architecture, le célèbre architecte revenait sur l’histoire d’une construction emblématique, un an à peine après son classement. Rien ne serait donc acquis ?

Etats-Unis | Michael Graves

Contexte
Plus de trente ans après sa livraison, le Portland Building, l’un des édifices les plus emblématiques du postmodernisme, continue de défrayer la chronique. La revue California Home + Design n’hésite d’ailleurs pas aujourd’hui à le placer dans la liste des vingt-cinq constructions à démolir d’urgence. Le souhait est en passe de devenir réalité.
Le quotidien local The Oregonian révélait le 2 janvier 2014 la nécessaire réhabilitation de l’édifice de Michael Grave en plus de sa mise aux normes. Les travaux sont alors estimés à 95 millions de dollars et seraient à la charge de la municipalité qui possède et occupe les lieux.
Le 3 janvier 2014, le même titre revenait sur l’affaire à travers les commentaires d’élus, d’architectes et de professionnels de l’immobilier. Si les uns appellent à la vente de l’édifice au secteur privé, d’autres réclament sa démolition. «Cauchemar» pour les usagers, «gène» pour la ville, «éléphant blanc» pour les autres, l’architecture de Michael Graves n’est bonne que pour ses exégètes.
«Ce bâtiment inscrira Portland sur la carte ; il ne sera d’ailleurs jamais copié et voilà qui est une bonne chose», déclarait, peu après l’inauguration du ‘building’, Pietro Belluschi, figure du modernisme américain, co-auteur du Pan Am Building avec Walter Gropius et  Emery Roth & Sons.
JPhH

TRENTE ANS PLUS TARD : UNE CONVERSATION AVEC MICHAEL GRAVES A PROPOS DU PORTLAND BUILDING
Luke Arehart | Portland Architecture

PRINCETON - Michael Graves, architecte mondialement renommé, exerce son métier depuis 1964 et a construit plus de 200 édifices qui sont autant d’exemples de son art à travers bien des pays sur quatre continents. Il était l’un des New York Five au début des années 70 aux côtés, entre autres, de Richard Meier et de Peter Eisenman. Michael Graves est aussi bien connu pour ses bâtiments que pour ses objets édités par Target.

Michael Graves a livré l’un de ses premiers projets, le Portland Building, il y a trente ans. L’édifice, parmi les premiers exemples d’architecture postmoderne dans le pays, est sans doute l’un des plus controversés. Son influence sur l’architecture américaine, plus qu’aucune autre construction locale - excepté peut-être l’Equitable Building de Pietro Belluschi et la Watzek House de John Yeon - ne peut pas être sous-estimée.

Michael Graves évoque avec nous le Portland Building depuis ses bureaux de Princeton, New Jersey.

02(@joevare)_S.jpgLuke Arehart : C’était il y a trente ans. Le Portland Building était construit. Que ressentez-vous vis-à-vis de cet édifice historique ?

Michael Graves : Je l’aime plus que jamais ! C’était une construction importante pour Portland. Elle l’est pour moi également ; je n’avais alors jamais réalisé de grands buildings. C’était une première à bien des égards. Quelqu’un m’a dit l’autre jour en m’appelant pour m’interviewer que cet immeuble a changé le cours de l’architecture en Amérique.

Quels sont vos souvenirs concernant le concours que vous avez, de fait, gagné ?

Vous me demandez des souvenirs du concours ? Voilà qui nécessiterait un livre. Ce n’était pas un concours d’esthétique ; nous avons gagné sur un nombre de points en partie liés au programme. Il s’agissait d’obtenir des points en faisant plusieurs choses : des fenêtres, des murs, tout pouvait vous accorder des points ou vous en retirer. Nous avons gagné grâce à notre budget et notre calendrier. Nous leur avons permis 40.000 m² de bureaux supplémentaires [...]. Beaucoup s’interrogeaient sur l’esthétique de la construction et les architectes locaux étaient opposés à ce projet. Il constituait une menace vis-à-vis du modernisme. Finalement, nous avons gagné, Phillip Johnson ayant quitté le jury.

Quelles étaient vos relations avec Phillip Johnson ?

Je l’ai rencontré par hasard. Autant que je m’en souvienne, je donnais une conférence à New York ; il y est venu. L’une des manières pour Phillip de rester jeune durant sa carrière était d’être aimable avec ceux qu’il appelait les «kids». Vous pouviez avoir 65 ans, vous étiez pour lui un «kid». Il avait, quant à lui, 90 ans. C’était un meneur en matière d’architecture et, je pense qu’il avait sa place dans le jury en donnant à voir les différences et similitudes entre chaque projet ; son regard n’était pas biaisé et j’étais donc heureux qu’il ait été choisi pour ce jury.

03(@brx0)_S.jpgVous souvenez-vous de votre stratégie initiale pour concevoir cet immeuble ? Je pense également que vous pourriez écrire un livre sur ce sujet...

Oh oui, c’est un autre livre. Je voulais faire un immeuble urbain, en opposition à l’Orbanco building (aujourd’hui le Congress Center) de l’autre côté de la rue qui n’est, pour moi, pas une construction urbaine. Il s’agit d’avantage d’un édifice isolé qui pourrait être construit de la même façon au milieu du désert. Son rez-de-chaussée n’est pas accueillant pour les piétons. Je voulais, pour ma part, faire quelque chose du rez-de-chaussée. D’ailleurs, cela faisait partie des points qui nous ont été accordés par les urbanistes et les aménageurs de Portland qui en avaient assez, à l’époque, des projets du type d’Orbanco. Ils avaient spécifié que la nouvelle construction devait avoir des activités au niveau de la rue.

Je voulais avant tout faire un bâtiment civique, une construction qui pourrait fonctionner avec l’hôtel de ville que j’ai grandement admiré et qui est juste à côté. Nombreux sont ceux qui diront que mon projet ne s’harmonise pas avec l’hôtel de ville, probablement, je pense, à cause de la coloration de l’immeuble.

04(@joevare).jpgPeut-être le budget a-t-il compromis bien des choses ?

Le budget était bas, aussi bas que le prix d’une maison spéculative construite dans la banlieue de Portland à l’époque. Les gens oublient combien les budgets engendrent des constructions qui ne sont, comme le dit Bob Venturi, que des «hangars décorés». [...]

Pensiez-vous à l’époque que votre projet positionnerait Portland sur la carte architecturale ?

Je ne m’inquiétais pas des cartes et ce n’était pas ma position. Peu après le Portland Building, nous avons fait le Humana Building de Louisville dont le budget était pus raisonnable et je pense qu’il a inscrit Louisville sur la carte. Toutefois, je n’y suis pas sensible. Ce n’est pas pour cette raison que je fais de l’architecture. Je voulais juste faire un bon édifice.

Le Portland Building se différencie par les couleurs sinon l’image de ses façades. Comment les avez-vous composées ?

J’enseignais à l’époque à Princeton en tant que professeur et je croyais beaucoup en la répartition tripartite : soubassement, corps et couronnement, de la même façon qu’une colonne se divise en base, fût et chapiteau. Voilà ce que je recherchais.

Comme je l’ai dit, je voulais un édifice civique dont la composition réponde aux différents éléments programmatiques. [Par exemple], les magasins du rez-de-chaussée sont habillés de céramique verte pour s’harmoniser avec les parcs Mothers and Daughters derrière l’immeuble, un site merveilleux. [...]

05(@AnotherBeliever).jpgSi c’était à refaire, vous le referiez ?

Bien sûr ! J’aime Portland et j’y ai d’excellents souvenirs. 

Même à la fin quand Pietro Belluschi m’a demandé de diner avec lui pour enterrer la hache de guerre. 

Je n’avais pour ma part aucune hache et je n’étais en guerre ni contre Belluschi ni contre personne d’autre. 

Toutefois, pour sa part, il s’était exprimé contre mon immeuble. 

Il reconnaissait qu’une fois construit, il ne pourrait plus rien faire contre, autant alors être bons amis. [...]

Vous souvenez-vous de quelques frictions entre vous et Pietro Belluschi ?

Je ne le connaissais pas bien. Une fois, lors d’une rencontre, il m’a dit que si je devais faire des colonnes, je les ferais en marbre comme celles de l’hôtel de ville. 

Je lui ai répondu la chose suivante : «Je pense, M. Belluschi, que vous devriez avoir un meilleur regard sur les colonnes. C'est un trompe-l’oeil, elles ne sont pas réelles, elles sont en plâtre». C’était un trait d’humour.

Que pensez-vous de Portland aujourd’hui, en comparaison de la ville des années 80 ?

Je ne peux pas vraiment répondre à cette question. Je me rends généralement dans les villes où je suis invité à construire et travailler et je n’ai pas été amené à revenir à Portland ; je doute que ce soit le cas à l’avenir.

Seriez-vous ouvert quant à l’idée de rénover le Portland Building avec, peut-être, un atrium intérieur en vue d’apporter plus de lumière naturelle ?

Ce n’est pas possible. Pour apporter plus de lumière naturelle, il faudrait quinze étages supplémentaires pour aller la chercher avec un atrium. L’ensemble de l’immeuble est une colonne structurelle qui ne serait pas capable d’assurer un tel dispositif. D'une certaine manière, ce serait absolument ridicule. Vous ne pouvez pas prendre ainsi les tripes du bâtiment ; vous perdriez tout l'espace de bureau au centre.

Pourquoi d’aussi petites ouvertures étant donné notre climat plutôt couvert ?

Le pays connaissait une crise énergétique et l’une des exigences était de réduire la taille du vitrage pour contenir au maximum la chaleur. Il y avait un désaccord : il est possible que je les ai fait trop petites et beaucoup pensent que c’est le cas. Il faut dire qu’ils étaient aussi habitués à de grandes baies vitrées toute hauteur dans des immeubles tels que l’Orbanco Building ; j’étais déterminé à ne pas refaire ce qui ne produit aucune scène urbaine. Plus personne ne parle de construction comme l’Orbanco Building en terme de lieu de travail. Il me faut préciser que je n’ai pas conçu l’intérieur de l’immeuble. Je le voulais et j’ai concouru pour, mais sa réalisation a été confiée à Zimmer Gunsul Frasca.

Etiez-vous en relation professionnels avec l’agence qui a conçu les intérieurs ?

Je connais Bob Frasca depuis l’école. Toutefois, nous n’avons jamais parlé de ce sujet et il ne m’a jamais contacté pour cela.

Le Portland Building est révélateur d’une époque, d’une période d’enthousiasme pour le postmodernisme à la fin des années 70 et dans les années 80. Etant donné que les styles historiques peuvent se défaire et ressurgir, pensez-vous que le Portland Building ou le postmodernisme puisse faire l’objet d’un regain d’intérêt dans le futur ?

06(@CHarley)_B.jpgPensez-vous que le postmodernisme est un style ? Je vous pose la question car personne ne semble capable d’y répondre. 

Il s’agit juste d’une façon de mettre des gens dans un placard comme dire «vous êtes déconstructiviste», «vous êtes hyper-réaliste», «vous êtes un architecte figuratif». 

C’est une manière pour le journalisme d’étiqueter quelqu’un : voilà qui rend le boulot plus facile.

Quand un architecte me dit : «vous êtes un postmoderne», je réponds toujours : «C’est quoi ça, au juste ?». 

Ils ne savent pas, ils n’en ont aucune idée. Pour eux, c’est juste un nom.

Pour moi, le postmodernisme est une façon de voir la ville traditionnelle. 

C’est une façon de penser qui a conduit, par exemple, la Cinquième Avenue de Portland à gagner en attractivité plus que si elle avait été faite d’une succession de boites en verre posées dans un espace vide. 

C’était ce que proposaient, entre autres, mes concurrents. Il est pour moi important, quand nous marchons dans la ville, de faire corps avec elle ; les immeubles et la ville nous parlent. Voilà ce que je poursuis dans mon architecture.

Je ne prête pas attention s’il s’agit ou non de postmodernisme. Peu m’importe ce qu’on pense ou même s’il y aura le retour d’un style. Je veux seulement faire une bonne architecture.

Quels sont vos architectes préférés aujourd’hui ?

Mes favoris sont morts. Parmi eux, Aldo Rossi. Je dois vous dire que celui que j’admire le plus est Léon Krier.

07(@DBerkowitz)_S.jpgInscrit au registre national des lieux historiques, le Portland Building manque-t-il intentionnellement sur votre site michaelgraves.com ? 

Non, vraiment, il manque ?

Oui, sur votre chronologie autant que sur votre carte.

Bon, et bien nous arrangerons cela. Ce n’est pas intentionnel du tout.

Votre première visite dans la ville depuis le Portland Building remonte à 2002. Quelles ont été vos émotions ?

C’est une ville magnifique. Il y pleut un peu trop mais tout le monde sait ça. Il en va ainsi de Seattle mais c'est ce qui fait son charme, ce qui la rend si verte et luxuriante ; c’est une chose très positive. Si toutes les villes étaient comme Portland, l’Amérique serait un endroit merveilleux.

Luke Arehart | Portland Architecture | USA
04-12-2012
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

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