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Portrait | Encore Heureux, sans angélisme (02-04-2014)

«Nous ne sommes pas des amuseurs». Nicola Delon et Julien Choppin, cofondateurs du collectif Encore Heureux, prennent le monde qui les entoure trop au sérieux pour ne pas y ajouter un peu de légèreté. Souvent ludique, leur démarche n'a rien d'anecdotique et propose «une stratégie de combat contre la résignation qui menace».  

France | Encore Heureux

'L'enthousiasme est une bonne méthode', prône le site Internet d'Encore Heureux. Alors oui, à la rencontre des fondateurs de ce collectif connu pour ses installations avant même ses projets d'architecture, Le Courrier de l'Architecte s'attendait à découvrir des architectes sinon candides, en tout cas irréductiblement optimistes.

Résultat : autour d'une table dans la salle de réunion d’un atelier créé au fond d'une ancienne tannerie - «cela faisait longtemps que nous lorgnions sur ce local avant que son propriétaire ne nous le cède» -, Nicola Delon et Julien Choppin se montrent, au fil de leurs propos, implacablement réalistes. De fait, inlassablement combatifs.

D'ailleurs, il faut entendre, précisent-il, le nom de leur agence dans le sens de la locution ; 'encore heureux' se dit pour atténuer un fait difficile. «Oui, c'est une devise car il y a tant de sujets à combattre». Ceci expliquant cela ? «Au départ, nous n'avions même pas pour intention de construire», souligne Nicola Delon. «Nous avons longtemps réalisé des projets en décalage au regard de la pratique traditionnelle», précise Julien Choppin.

Avant 'Petit Bain' livré en 2011 ou le MUS (musée de l'urbanisme social) livré à Suresnes en 2013 (en collaboration avec Vincent Parreira), il y eut des projets tels 'Room-Room' (avec G. studio), habitat d'urgence nomade, 'Herbes Folles', végétation artificielle posée sur une grille de ventilation du métro ou encore Dromad Air, performance réalisée pour la ville de Bruxelles en 2003. «Il nous était demandé de travailler sur le linéaire entre deux places ; nous avons proposé une compagnie de transport urbain à dos de dromadaire».

02(@EH)_B.jpgDes projets éphémères, nomades, modulaires. Impossible alors de ne pas associer Encore Heureux à la famille des enfants Bouchain. Une filiation que les associés du collectif assument sans pour autant verser dans l'idolâtrie. «Patrick Bouchain n'a pas son pareil en tant que chef d'orchestre. C'est un véritable avocat pour défendre un projet, il donne dans le plaidoyer», décrivent Julien Choppin et Nicola Delon avec recul. 

En connaissance de cause, puisqu'ils ont collaboré avec lui en 2004 pour concevoir l'ouvrage Histoire de construire*. «C'est avec lui que nous nous sommes orientés vers l'architecture». Avec Patrick Bouchain, ils découvrent un métier qui «multiplie les stratégies et les résolutions de problèmes» plutôt qu'une profession qui se résume à une somme de contraintes. 

«De telles rencontres sont fondamentales». La leur fut fondatrice. Année I à l'ENSA Toulouse : Nicola Delon et Julien Choppin se lient non pas tant au nom d'affinités ou d’une complémentarité mais «d'une envie de travailler différemment». Pour l'un et l'autre, l'architecture fut une vocation tardive. «Les recommandations d'un conseiller d'orientation bien avisé», sourit Nicola Delon. «Ceux de mes parents qui souhaitaient pour moi un vrai métier», fait écho Julien Choppin.

Leur association perdurera au-delà d'un aparté d'une année à l'ENSA de Clermont-Ferrand pour Julien Choppin afin d'étudier la scénographie tandis que Nicola Delon avait rejoint l'Université de Montréal. «Histoire de ne pas se laisser enfermer dans une méthode». Toujours, des voies parallèles.

De se retrouver à l'ENSA La Villette où ils croisent la route de Jacques Boulet qui, en 2002, dirigera leur diplôme. 'Wagon scène' est une salle de spectacles itinérante exploitant le réseau ferré existant et le potentiel foncier disponible. «Une rencontre importante», soulignent-ils en mettant l'accent sur l'enthousiasme communicatif de leur enseignant.

D'autres noms sont cités comme autant de jalons d'un parcours. Jim Poirier à l'Université de Montréal, «un inventeur fou qui avait transformé son atelier en agence de prospective dont nous avions tous la carte de visite», sourit Nicola Delon. Ou encore Patrick Pérez à l'ENSA Toulouse. «Avec lui, il n'y avait pas que Mies et Le Corbusier mais aussi d'autres territoires d'exploration avec Levi-Strauss ou les indiens Hopis de l'Arizona». Cosmogonie, hétérotopies font partie du vocabulaire des architectes d'Encore Heureux.

03(@EH)_S.jpgFaire autrement est un leitmotiv. Première illustration de ce positionnement, «'Wagon scène' est utopique dans le sens où nous avions inventé notre propre commande». Un conseil de Jacques Boulet. «Il nous a dit : 'soit vous allez faire de l'Autocad en agence, soit vous vous laissez vivre ou, troisième option, vous inventez votre accès à la commande' ; nous lui sommes reconnaissants d'avoir formulé cela». Plutôt que gratter en agence une fois le diplôme en poche, Nicola Delon et Julien Choppin font des images pour d'autres architectes, «une autre façon de faire ses gammes tout en gagnant de quoi conduire nos premiers projets».

Ce jusqu'en 2006, quand Encore Heureux remporte les NAJA. «Nous n'étions même pas encore inscrits à l'Ordre», avouent-ils. La récompense est l'occasion «de s'y confronter». A l'architecture.

«Alors que nous n'avions rien construit, nous avons lancé quatre projets en même temps» : Musée à Suresnes (92), Petit bain à Paris, DomoLab - centre d'innovation pour Saint-Gobain - à Aubervilliers (93) et Ciné 32, composé de cinq salles de cinéma, à Auch (32). Encore Heureux passe alors de deux à huit collaborateurs. «Les projets doivent tout à cette jeune équipe et à l'énergie collective que tous y injectent. Nous tenons à nommer Sonia Vu, Agathe Chiron, Margot Cordier et Amaury Greig, qui ont été les quatre chefs de projets de ces premières années et qui se battent tous les jours pour mener à bien l’aventure de construireEn tout cas, nous avons appris l'architecture et le pilotage d'un équipage en même temps», confient-ils. 

Les 'petits' projets ont été bonne école. «Dès 'Wagon scène', nous étions très proches du réel». Julien Choppin et Nicola Delon rencontrent alors plus d'une centaine d'acteurs. Encore Heureux ne changera pas de méthode ; à chaque projet, de le conduire «pleinement». La DRAC leur finance une étude sur les gares de Midi-Pyrénées ? Alors de visiter chacune des trois cents gares de la région. A l'occasion du projet 'Dromad Air', d'aller jusqu'à dessiner les costumes des guides.

04(@SebastienNormand).jpgPerfectionnistes, les associés d'Encore Heureux ? «Non ! Mais nous avons la volonté de pousser très loin la cohérence d'un projet», nuance Nicola Delon. Jusqu'au-boutistes alors, tout projet léger étant abordé avec le plus grand sérieux. Inversement, «nous traitons les sujets sérieux avec légèreté car ce n'est pas avec des constats durs qu'on motive», souligne Julien Choppin. Dixit Patrick Bouchain, «sans plaisir à faire les choses, elles se vident de leur sens».

Dans l'éternel débat entre fond et forme, Nicola Delon et Julien Choppin ont tranché : c'est fond et forme. Des projets en apparence anecdotiques servent les causes qu'ils estiment urgentes. En témoigne le court-métrage PPP, réalisé par Nicola Delon en 2013. «Il y a une véritable incompatibilité entre ces partenariats public-privé et la mission d'intérêt général de l'architecte», dit-il. L'associé d'Encore Heureux assure qu'il n'y a là pas de positionnement militant : «cette courte fiction est celle d'un architecte qui s'interroge et je trouve normal de questionner ce dispositif quand on sait que nos enfants devront rembourser toute leur vie un hôpital ou un Tribunal de Grande Instance».

Le prochain sujet grave à aborder en toute légèreté ? «Le commissariat d'une exposition au Pavillon de l'Arsenal à l'automne sur le réemploi des matériaux en architecture». Beau sujet s'il en est, mais éculé tant si nombreuses sont d'autres agences, tel le collectif belge Rotor, à s’y être attaquée avec imagination ? «En France, les architectes ont développé une prise de conscience quant aux problématiques énergétiques mais moins sur la raréfaction des matériaux», estime Julien Choppin en dénonçant «la méconnaissance» en la matière.

Les associés d'Encore Heureux de verser dans l'angélisme ? «Nous sommes conscients de la difficulté de porter une perspective écologiste». En résumé, «non pas moins se déplacer mais mieux respirer», tel est leur objectif. 

05(@EH)_B.jpgIllustrant ces réflexions, le projet 'Overshoot', installation à venir pour la biennale Design City au Luxembourg, et composé de balançoires  surplombées par le mot en guise d'épée de Damoclès, dénonce en fait «le jour du dépassement», en clair la dette environnementale. «Naturellement écologistes», Julien Choppin et Nicola Delon pointent «les contradictions du concept de développement durable». Loin des manuels et des labels, leurs références en la matière sont plutôt vernaculaires et philosophiques. 

Les trois écologies de Félix Guattari, le Walden de Henry David Thoreau mais aussi les travaux d'un Patrick Viveret sont abondamment cités. Par-dessus tout, les fondateurs d'Encore Heureux aspirent à transposer la sobriété heureuse d'un Pierre Rabhi** dans le champ de l'architecture, «plutôt que faire du BBC en plastique...», ironise Julien Choppin, «... imitation faux bois», surenchérit Nicola Delon.

Ces deux-là tiennent le pastiche en horreur. Ainsi que tout faux-semblant. «Sincérité», répètent-ils. Guette la posture moralisatrice ? «L'approche exclusivement formelle ne nous intéresse pas parce que c'est une négation de la complexité. Nous sommes également en désaccord avec la tendance à vouloir tout simplifier», explique Nicola Delon.

Architecture, performances, installations, expositions, les projets s'inscrivent dans une démarche mêlant intuition et solides références. «'Herbes folles' fait autant appel à l'art d'un Soto qu'à la culture populaire de la fête foraine». Nicola Delon et Julien Choppin sont très attentifs à l'élaboration de leurs «outils de travail».

«Avoir des idées sur la façon d'avoir des idées» a d'ailleurs fait l'objet d'un atelier, et d'un petit ouvrage jubilatoire, 'Collection', conduit à la Metavilla durant la biennale de Venise 2006. «Nous sommes attentifs à d'autres champs que l'architecture». Alors que Julien Choppin attaque le deuxième tome du journal de Thoreau, Nicola Delon a pour ouvrage de chevet le livre d'une jeune avocate pénaliste, Laure Heinich. D'autres champs peut-être, mais toujours sur le pied de guerre.

06(@CyrusCornut).jpgA l'aune de leur 240e projet, Nicola Delon et Julien Choppin mettent l'accent sur «la dureté» d'un métier. «En architecture, on est souvent dans l'adversité». Ayant reçu en 2013 pas moins de 850 candidatures de la part d'étudiants, HMO ou jeunes architectes, les associés d'Encore Heureux constatent «que, pour les jeunes, le champ des possibles s'est réduit».

«Il y a une défiance énorme, très violente», répète Nicola Delon, tout en soulignant qu'«avec 60% des bâtiments réalisés sans architecte, il y aurait en fait du travail pour tout le monde». Autres chiffres au contraste implacable : «3,5 millions de personnes mal-logées selon la fondation Abbé Pierre et 1.200 architectes sortent des écoles chaque année. Il y aurait tant à faire».

D'où l'urgence de «la sincérité».

«L'architecture peut changer le monde si l'ensemble des acteurs d'un projet - maîtres d'ouvrages, bureaux de contrôle, entrepreneurs, ingénieurs, mais aussi financeurs - fait pleinement son travail». Certes, quand Nicola Delon écrit aux acteurs d'un concours pour dénoncer le choix du candidat moins-disant, il joint le geste à la parole. Mais travailler pour des industriels ? «Travailler avec des maîtres d'ouvrages publics, des associations ou des groupes industriels nous confronte à la complexité», souligne Julien Choppin. «Il est très important d'avoir un rattachement au réel sinon on peut se raconter toutes les théories du monde», explique Nicola Delon.

D'une seule voix : «le monde est tout sauf binaire». La sincérité n'est-elle pas barre difficile à tenir ? Comme talon d'Achille, les associés d'Encore Heureux avouent «la dureté des échanges» en phase de conception. Car «nous débattons beaucoup à chaque phase pour solidifier au maximum les projets». 

Ni anges ni démons, Nicolas Delon et Julien Choppin sont humains. Trop humains ?

Emmanuelle Borne

* Publié aux Editions Actes Sud en mai 2012
** Agriculteur, écrivain et penseur français d'origine algérienne, Pierre Rabhi est un des pionniers de l'agriculture biologique et l’inventeur du concept 'Oasis en tous lieux' (source : www.pierrerabhi.org/blog/?static/biographie)

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