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Compte-rendu | Le coeur subtil de Salma Samar Damluji (19-03-2014)

L’amphithéâtre de la Cité de l’Architecture était comble ce mardi 4 mars 2014 pour la dixième leçon inaugurale de l’Ecole de Chaillot. A l’occasion, la respectable institution avait invité pour la première fois une femme à s’exprimer : Salma Samar Damluji, honorée du Global Award for Sustainable Architecture en 2012.

75016 | Salma Samar Damluji

En préambule, Salma Samar Damluji aime à citer Le Corbusier, alors qu’il était en visite à l’AA School of London : «je déteste parler d’architecture. L’architecture consiste à faire et non parler», paraphrase-t-elle.

«Il ne s’agit pas seulement de mettre la main à la pâte. En tant qu’architecte, j’aime aussi visiter les villages non cartographiés», lance-t-elle. Il faut entendre l’assertion au sens propre comme au sens figuré. Salma Samar Damluji explore aussi bien les zones blanches des cartes du Yémen que les territoires méconnus de l’architecture. «Il s’agit de ne pas rentrer dans un créneau tracé», dit-elle.

02(@SalmaSamarDamluji)_B.jpg«Les zones non cartographiées de l’Orient insondable et impénétrable relèvent d’un travail difficile à négocier», poursuit-elle. Au défi s’ajoute la «gratification» d’engager «une voie nouvelle».

Aux propos liminaires, Salma Samar Damluji ajoute quelques informations autobiographiques : «Je viens de Bagdad, j’ai étudié à Beyrouth puis à Londres. J’ai travaillé au Caire, au Maroc et à Abu Dhabi. Dix ans après mon diplôme, je suis allée au Royal College faire un doctorat. Je voulais avoir un prétexte pour retourner au Yémen», raconte-t-elle.

Le monde arabe s’ouvre à elle. «Quand on est coupé de son pays, on apprend une nouvelle frontière», reconnait-elle.

«L’architecture m’a dotée d’une culture intellectuelle et visuelle», dit-elle. A l’écran, défilent les images, entre autres, de la mosquée de Cordoue. «Nous pouvons en tirer des leçons ingénieuses. Il n’y a pas de séparation entre passé et présent», assure-t-elle.

03(@SalmaSamarDamluji).jpgDe fait, Salma Samar Damluji, passionnée par les questions patrimoniales, revendique son amitié avec Zaha Hadid. Sur scène, elle évoque le Londres des années 70 où Peter Cook, Kenneth Frampton, Rem Koolhaas et James Stirling se relayaient à l’AA School.

Elle retient plus particulièrement de cette époque Keith Critchlow. Ce dernier, proche de Buckminster Fuller, fut l’instigateur du Visual Islamic and Traditional Arts (VITA) school en 1984 au Royal College. «Il se spécialisait dans la construction des polygones et dans l’analyse des schémas arabiques», indique Salma Samar Damluji qui, à l’occasion, rappelle la proximité sémantique en arabe des mots architecture et géométrie.

Les images du palais de l’Alhambra défilent. Les compositions géométriques succèdent aux trames abstraites et régulières : «Il y a là la relation entre l’univers et l’unité, entre le micro et le macrocosme», dit-elle.

Elle présente l’architecture islamique comme «gouvernée par la discipline de l’ordre» dont l’origine se trouve dans la «relation du corps avec le pentagone».

Comprendre l’architecture des premières mosquées et des premières forteresses relève tout autant de l’abstraction. «Il nous faut comprendre l’architecte qui l’a conçu en ayant à l’esprit qu’il n’y avait pas forcément un dessin mais un système», dit-elle.

Encore et toujours, retour à Cordoue. «Ce n’est pas la grandeur de la mosquée qui m’impressionne mais le sentiment de bien-être qu’on y ressent du fait d’un système de proportion et de géométrie», assure-t-elle.

L’oratrice engage alors le second temps de son exposé : 'Hassan Fathy. Le Caire. 73-84'.

«J’ai rencontré Hassan Fathy par hasard, à Beyrouth. Je le retrouvais dans les livres que je lisais. J’ai fini par le rejoindre au Caire», raconte-t-elle.

«Hassan Fathy est un architecte arabe qui a perdu ses repères dans la société. Il a sans cesse lutté contre l’aliénation. Sa quête d’identité était très importante. Il se cherchait», poursuit-elle.

04(@SalmaSamarDamluji).jpgSalma Samar Damluji revient alors sur les moments passés avec le célèbre architecte égyptien, notamment sur ces promenades dans les mosquées du Caire. «Il me montrait le sol et me disait que les motifs relevait de l’urbanisation», se souvient-elle. Tout n’est que question d’unité, de proportion et de répétition.

Au contact de Hassan Fathy, Salma Samar Damluji apprend davantage sur l’architecture. «Il écrivait un livre sur la construction des mosquées. Les architectes arabes ne savent plus en construire. Il faut, là encore, une discipline, laquelle n’a jamais été documentée. La religion est à la fois simple et complexe», assure-t-elle.

Dans la bouche de Salma Samar Damluji, les mots de Hassan Fathy gardent de leur actualité : «Il n’y a pas d’ordre hérité dans l’architecture moderne. De fait, elle conduit au chaos».  

De l’homme, elle retient aussi le dramaturge et le poète. Elle évoque alors un texte, Utopie, celui d’un «amour non récompensé».

De la subtile conclusion, Salma Samar Damluji bascule vers son entreprise yéménite initiée grâce à sa thèse sur la calligraphie arabe. «La recherche est avant tout de la conception», prévient-elle. Voilà une audacieuse façon de se prémunir d’éventuelles critiques. S’ensuivent de longues descriptions de l’Hadramaout et de ses villes de terres menaçant ruine. Sous sa direction, quelques premiers travaux de restauration sont alors ponctuellement engagés.

Salma Samar Damluji s’autorise alors une incursion à Abu Dhabi où elle fut appelée, à la demande du prince, pour travailler au projet de grande mosquée, resté des années durant inachevé. «C’était un squelette hideux à l’époque, je ne voulais toutefois pas le démolir», dit-elle.

05(@SalmaSamarDamluji)_S.jpgAprès des années de travail, un changement à la tête du pays lui vaut d’être «sacrifiée». «Je voulais alors me défaire du projet et récupérer mon passeport», raconte-t-elle avant d’ajouter : «l’architecture est l’une des professions les plus politiques».

La fin du vaste chantier des Emirats annonce le retour de Salma Samar Damluji à ses premières amours yéménites. «Il est difficile de travailler au Yémen. Le problème n’est pas d’être une femme. C’est, bien au contraire, un avantage», sourit-elle.

«Le plus compliqué fut de convaincre que j’étais arabe. Ils finirent par me respecter car je venais d’Irak», explique-t-elle.

Après la mise en place d’une fondation pour travailler, l’architecte s’applique à restaurer maisons, palais et forteresses. «Hassan Fathy parlait toujours de l’avenir. A mes yeux, ces architectures de l’Hadramaout sont celles de l’avenir. Nous devons travailler avec le passé et apprendre du passé».

Pour conclure cet exposé magistral, Salma Samar Damluji cite Shaykh Muhyiddin Ibn al Arabi, penseur, poète et philosophe du XIIIe siècle : «les lieux ont une influence sur les coeurs subtils. Il y a des différences substantielles entre une ville faite de cupidité et une ville composée de signes clairs».

En guise de leçon inaugurale, ce jour-là, les signes clairs d’un coeur subtil.

Jean-Philippe Hugron

Réactions

Ekoloman | Créateur et constructeur | Maroc | 20-03-2014 à 10:50:00

Bonjour, les matériaux naturels reviennent comme une grande leçon par force des excés de nos systèmes. La crise rendrait-elle plus sage ou par nécessité économique se souviendra-t-on plus rapidement des anciens ? La terre crue revient, il suffit désormais d'allier la théorie évolutive avec le matériau pour relancer la technique. Le béton n'est pas adapté au sud ni à la qualité de vie des gens, encore moins socialement parlant. Cordialement

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