Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Chronique | Dédé, au zinc, fait grise mine (19-03-2014)

Au zinc de son café favori, bruissait l’inquiétude quant à la pollution en France. Bientôt à Paris comme à Pékin ? Pas surpris outre mesure, Dédé s’était retiré à l’écart de l’agitation pour se concentrer, avec délectation, sur un Sudoku expert. Patatras ! Robert, un militant écolo bien sympathique et prompt à sauter sur tout ce qui brille, pourvu que ce soit vert, l’interpella. Il avait, comme toujours, une solution.

Développement durable | France

- C’est formidable, Dédé, on va récupérer la chaleur des eaux usées !

- Ah oui ?

- Avec des pompes à chaleur, c’est simple, comment n’y a-t-on pas pensé plus tôt ?

Dédé sentit bien qu’il n’y avait pas d’échappatoire.

- Il y a déjà longtemps que l’on récupère la chaleur, il s’agit juste d’un changement d’échelles, dit-il.

- Comment ça ? réagit Robert, un peu décontenancé.

- La chaleur des égouts, ça fait longtemps que les clochards y ont pensé. De même que toutes les bouches d’aération en provenance de locaux plus chauds que l’air ambiant. Il y a des calories à récupérer et ils s’installent volontiers sur ces chauffages spontanés.

- Mais c’est bien différent aujourd’hui !

- Je te taquine, sourit Dédé, mais avant de multiplier les pompes à chaleur, il y a des récupérations immédiates et par la nature même des choses. Aujourd’hui, par exemple, le chauffage et la cuisine sont deux mondes différents. Dans l’habitat traditionnel, la cuisinière servait à mijoter les petits plats autant qu’à chauffer la pièce principale et souvent unique. La même énergie servait à chauffer la marmite et l’atmosphère ambiante. Les cuisinières en fonte avaient souvent un réservoir pour procurer de l’eau chaude. Un seul foyer, plusieurs services rendus. Même si le rendement du foyer est médiocre, c’est pas mal.

- D’accord, dut convenir Robert, mais bonjour la promiscuité ! Tout le monde ensemble, fini l’intimité, sans parler de la télé, des enfants qui font leurs devoirs et du mode de vie d’aujourd’hui. On ne peut plus vivre dans la cuisine comme autrefois.

- C’est vrai mais c’est juste pour te dire que la récupération de chaleur n’est pas une nouveauté, même si on n’en avait pas conscience. De la prose sans le savoir, et finalement négligée, oubliée, et redécouverte aujourd’hui, avec de nouvelles formes.

- Tu vois bien que c’est nouveau ! triompha Robert.

- Dans la technique, oui, mais pas dans le principe. C’est la chaleur des égouts qui a été «pompée» la première. La différence entre la température des eaux grises et la température ambiante permet de récupérer de l’énergie. Il faut en effet un certain débit pour que cela en vaille la peine.

- J’ai lu que ce système avait été mis en oeuvre sur un immeuble du quartier !

- Parfaitement. Les nouveaux matériels permettent de descendre en gamme, si je puis dire. A partir d’une trentaine de logements, aujourd’hui, il est possible de préchauffer l’eau «entrante» avec de l’eau sortante. Cela ne suffit pas à faire de l’eau vraiment chaude mais peut faire gagner 10°, voire plus, et c’est autant d’énergie économisée. Un investissement rentable, surtout pour les constructions neuves où tout l’équipement est à concevoir.

Dédé soupira in petto car il voyait bien que sa discussion avec Robert avait attiré l’attention. Quand donc pourrait-il terminer son sudoku ? De fait, Robert n’avait pas l’intention de le lâcher.

- Tu fais le fier mais tu avoues quand même que c’est tout nouveau !!!

Dédé s’abstint de relever le sarcasme.

- Tu as raison pour l’eau, dit-il, mais pas pour l’air. Une maison bien isolée doit être ventilée et adieu les calories soigneusement conservées ! Alors, il a été décidé de récupérer ces calories, grâce à des échangeurs de chaleur. On n’ouvrira plus les fenêtres mais l’air sera évacué par des extracteurs où l’air entrant se chargera de la chaleur de l’air sortant. C’est le double flux, avec des pertes minimes, de l’ordre de 10% dans les installations récentes. Et pourquoi se limiter à l’air ? Une bonne partie des calories de la cuisine et de la salle de bain emprunte des canalisations et ensuite des égouts. La fameuse eau du bain emporte le bébé, c’est bien connu. Le bébé, c’est la chaleur.

- Belle image, intervint Jean-Luc, un habitué de leurs conversations. Mais il y a encore beaucoup de bébés perdus.

- Ne boudons pas notre plaisir, reprit Dédé. Il faut un début à tout, même s’il y a encore du boulot. Et puis, l’imagination se débride progressivement. L’exemple des calories des égouts donne des idées. Il y a beaucoup d’air chaud dans la ville, c'est-à-dire plus chaud que l’air ambiant. Il y a de la récupération à faire, avec des pompes à chaleur. Dans les pays scandinaves, on a pensé à l’air des gares. Pourquoi ne pas y puiser la chaleur pour la transférer aux bureaux voisins ? Très vite, ce sont les parkings qui ont été aussi visés car ils sont un peu plus chauds que l’air ambiant, surtout dans les pays froids. Il y a d’autres opportunités. Certains équipements consomment beaucoup d’énergie pour se refroidir. Il faut en profiter pour chauffer autour d’eux. Internet et les communications modernes ont d’énormes besoins de centres de calcul, les 'data centers', qui doivent évacuer quantité de calories. Une aubaine à exploiter, à condition de mettre en rapport la production et la consommation de chaleur. Dans les zones d’activités, on appelle ça des parcs industriels. Il s’agit de regrouper dans un périmètre rapproché des activités qui se complètent, les rejets (ici, la chaleur) des uns devenant les ressources des autres. On récupère ainsi une énergie à laquelle on a donné une couleur : le gris.

- Et ça fait beaucoup, cette énergie grise, interroge Robert, sur une position 'toujours plus' ?

- Tu sais, la ligne d’horizon est zéro énergie consommée, ou très peu, de manière à pouvoir produire sur place ce qui est nécessaire et même un peu plus si possible. Les exigences en matière de qualité thermique des constructions ont bouleversé les équilibres, pour les nouvelles maisons et pour les anciennes dans une moindre mesure. L’énergie consommée dans un bâtiment tout au long de sa vie l’était essentiellement dans son fonctionnement courant, pour se chauffer, avoir de l’eau chaude, faire la cuisine, s’éclairer et faire tourner des appareils. Un rapport de l’ordre de 80/20. Il fallait faire des efforts sur le chauffage et l’isolation de la maison, sur la performance des sources d’énergie, des ampoules et du matériel. Maintenant, avec des constructions conformes aux nouvelles règles, la consommation pour le chauffage a chuté, et l’énergie liée à la construction et la démolition (on dit déconstruction, dans la mesure où les éléments constitutifs de l’immeuble sont triés et récupérés) est devenue équivalente à celle liée à l’utilisation. La chasse à l’énergie grise, incorporée dans les matériaux et les techniques de construction, est ouverte. Encore faut-il que ce ne soit pas au détriment de la consommation quotidienne, toujours prête à bondir si on relâche la garde. C’est pourquoi il est important de tirer le maximum de chaque calorie, de chaque kilowatt qui entre dans une maison.

- Et tu crois vraiment que nos logements produiront toute l’énergie dont ils ont besoin ?

- Oui, avec l’énergie grise et en incorporant les activités voisines. Le gris, dans le monde de l’énergie, est devenu la couleur à la mode. Une énergie d’occasion, pourrait-on dire, ou recyclée, si possible plusieurs fois.

- L’idée est séduisante, mais est-elle réaliste ? s’enquit Jean-Luc.

- Il y a des conditions à remplir, certes, concéda Dédé. L’énergie prend des formes variées. Tantôt elle est fluide, elle ne reste pas au même endroit et elle file si vous ne l’utilisez pas. La chaleur, elle, se stocke mais ne voyage pas et doit trouver son usage tout près du lieu d’où elle est extraite. La valorisation de l’énergie grise doit être envisagée très en amont des projets, aussi bien dans l’aménagement des quartiers que dans la conception des constructions et dans l’équilibre entre activités et habitat.

- Tout un programme !

- Tu l’as dit, c’est exactement ça ! conclut Dédé.

A ce moment là, un nouveau flash météo apparut à l’écran et captiva l’auditoire. «A Paris, la concentration de particules fines était de 100mg/m3 aujourd’hui selon Airparif, un niveau que n'atteint aucune autre ville d'Europe occidentale», expliquait la speakerine, précisant que, selon l'OMS, un risque existe à partir d'une exposition à un niveau supérieur à 50mg/m3 pendant trois jours dans l'année.

Dédé se replongea dans son sudoku, enfin...

Dominique Bidou

Réagir à l'article


Album-photos |L'année 2018 d'Ellenamehl

2018 : une année de chantiers tous azimuts ! 2019 devrait être du même ordre… Réemploi du bâti, seconde vie, site patrimoniaux complexes ou bâtiments neufs dans des quartiers en devenir, l'agence ne...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de Bruno Gaudin Architectes

Parmi les belles actualités de l'agence Bruno Gaudin Architectes, deux équipements culturels singuliers qui s'inscrivent dans une démarche de valorisation du patrimoine ont été récemment livrés. Un...[Lire la suite]


Album-photos |L'année 2018 de Bernard Desmoulin

Mes amis Pline, Cicéron, Tacite, César, Horace, Virgile, Aristote, Xénophon et Homère se joignent à moi pour souhaiter au Courrier de l’Architecte une digne année 2019. Bernard Desmoulin[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de PietriArchitectes

En 2018, l’agence PietriArchitectes a livré 3 projets de logements qui illustrent sa  volonté d’une démarche architecturale contextuelle. Dans le Sud de la France pour La Crique, entre lac et montagne pour Les...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de Jean-Pierre Lott

2018 a été une année « sudiste » qui a vu l’achèvement de deux projets monégasques, le Stella et les Cigognes, le démarrage de la Villa Troglodyte toujours à Monaco. Mais aussi 2...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de GPAA (Gaëlle Péneau architecte et associés)

Cette année a été marquée par un grand nombre de concours réalisés, et deux gagnés à ce jour : la nouvelle école de Design Nantes Atlantique avec l’agence Mimram et Jouin_Manku...[Lire la suite]