Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Chronique | Dédé au zinc essaye de faire simple : Foster or not Foster ? (19-02-2014)

Dédé est songeur. Il a bien déjeuné et, au milieu des bruits de tasses et du percolateur, digère les nouvelles des dernières tempêtes. La Tamise qui déborde, la Bretagne sous les eaux telle Ys la mythique, les glissements de terrain dans le Var, Sotchi... Il était emporté par ses pensées quand est arrivé Jean-Luc. Jean-Luc est un jeune homme charmant, normand et de bonne volonté.  

Développement durable | France

- Salut Dédé, dit-il. Tu as vu les nouvelles ? Pas brillant, hein... Sais-tu qu'hier soir, je suis allé à une conférence sur le développement durable. Et bien c'est simple : je n'ai rien compris ! Je suis parti avant la fin.

- Vraiment ? demanda Dédé.

- C'est bien trop compliqué, ils en rajoutent toujours. J'avais compris qu'il y avait trois 'piliers'. Faux ! Il y en a quatre. Et puis, il faut ajouter la gouvernance, et puis il y a les principes, et puis on ne sait plus, il y a toujours quelque chose. C'est décourageant. Pourtant, ce n'est pas si compliqué de voir que l'on fonce dans le mur si on ne change rien. C'est pour ça que je m'intéresse à ces choses-là mais il faut bien dire que les 'spécialistes' font tout pour brouiller les cartes. Ils nous parlent de grands principes, d'équilibres planétaires, des accords de Kyoto, mais tout ça ne me concerne pas, je ne peux rien faire à cette échelle.

- C'est parce que tes 'spécialistes' ne sont pas d'accord entre eux, soupira Dédé. Ils n'ont pas encore abandonné leur propre 'lutte des classes'. Ils ont parcouru pas mal de chemin mais ils ne s'en sont pas tous rendu compte. Ce qui entraîne des confusions. Pour faire simple, résumons à partir de deux rapports commandés à des scientifiques par un club d'industriels visionnaires, le club de Rome. Le premier s'intitule 'Halte à la croissance'. Il date de 1972. 25 ans plus tard, un autre rapport est publié sous le titre 'Facteur 4' et sous-titre : 'deux fois plus de bien-être, avec deux fois moins de prélèvements'. Dans un cas, on arrête tout, tout de suite ; dans l'autre, on continue, mais en étant très exigeant sur l'efficacité de l'activité humaine. Deux positions contradictoires, souvent confondues. La confusion tient au fait que beaucoup ont du mal à accepter le principe même d'une croissance, même différente de celle que nous connaissons. Une manière de s'en sortir est de compliquer les choses.

«Puisque c'est plus simple, explique-nous, en deux mots», intervint le patron, dont l'ironie curieuse fit sourire quelques patrons. Dédé se prit à regretter d'avoir déjeuné au bar.

- Tout arrêter, c'est facile à dire, mais c'est impossible, les résistances seraient trop fortes et il y a encore beaucoup de besoins à satisfaire, même si les richesses sont mal reparties à la surface de la planète. Le cri d'alerte sur la croissance était nécessaire, il fallait le lancer, mais stopper la croissance ne résout rien. A l'inverse, la politique du Facteur 4 nous permet à la fois de prolonger une tendance à l'amélioration de notre bien-être et de réduire la pression sur les ressources et la planète. C'est ça, le développement durable. Pour cela, il faut faire flèche de tous bois, se montrer malin, opportuniste, à l'écoute de la demande pour y répondre précisément. Le bien-être ne consiste pas en une simple accumulation de biens matériels, mais la peur de manquer ou de ne pas être conforme à un modèle dominant conduit souvent à confondre bonheur et consommation. La 'performance durable' suppose une réflexion à la fois sur les modes de vie et l'organisation sociale d'une part, sur les modes de production et les manières de se procurer les ressources naturelles d'autre part. Pardon d'être un peu professoral, mais c'est le principe de base.

- J'ai bien compris l'idée générale, réagit Jean-Luc, agacé, mais ça ne me dit pas comment je dois faire.

- Tu as raison, dit Dédé, l'important est que chacun comprenne ce qu'il peut faire, dans sa sphère d'influence. Une chose est essentielle dans cet esprit : chacun doit pouvoir faire du développement durable sa chose personnelle, au lieu de se le faire imposer par des autorités supérieures. En un mot, il faut faire simple.

Dédé nota les hochements d'approbation mais il savait que personne ici au Café du Commerce n'aime se faire imposer quoique ce soit et qu'une formule 'simple' et consensuelle est souvent la meilleure façon de fermer le débat. Il reprit donc.

- Cela ne veut pas dire qu'il faut abandonner toutes les techniques sophistiquées, loin de là. Les satellites qui nous aident à mieux comprendre le fonctionnement de la planète sont très utiles, tout comme les matériaux de construction qui permettent d'obtenir des performances techniques remarquables tout en consommant le moins de ressources possibles. L'important est que ces approches de spécialistes pointus ne soient pas déconnectées de la vie et que chacun puisse en saisir la signification et surtout puisse voir comment en profiter. C'est en cela que le développement durable doit être simple.

- Ben, je peux te dire qu'hier soir, à la conférence, ce n'était pas aussi clair et que je n'en suis pas sorti avec un manuel de l'écologie facile, rétorqua Jean-Luc en se marrant.

Dédé, même s'il se méfie des 'manuels', dut, en se marrant aussi, en convenir. Il avait en effet assisté à suffisamment de ces conférences pompeuses à propos du développement durable dont on sort plus c... qu'en entrant..

- Les 'spécialistes' du développement durable et de l'écologie, reprit-il plus sérieusement, ont eu tendance, en effet, comme tous les spécialistes, à créer un langage abscons, nécessaire entre eux pour faire avancer leur science mais incompréhensible du commun des mortels. Ils sont dans leur monde et se préoccupent guère de la manière dont les gens comprennent ce qu'ils disent. Et pourtant, ça n'a pas de sens si le gros de la population reste à l'écart. Dis autrement, un spécialiste des cétacés va avoir une mine d'information quant à l'acidification des océans mais seuls les spécialistes des cétacés l'apprendront et toi tu ne sauras pas comment cela affecte ta vie et ce que tu peux y faire au quotidien.

- Et donc, concrètement, qu'est-ce que ça donne ?, s'amusa Jean-Luc.

- Prenons un exemple, dit Dédé : La végétalisation des murs dans les villes. C'est une intervention bien visible dans le paysage et la vie quotidienne, avec ses effets sur le microclimat et la propagation du bruit. Longtemps maintenue dans un statut de seconde zone, la voilà qui est à la mode. Il a fallu pour cela qu'un spécialiste lui donne de l'éclat, en y incorporant beaucoup de science et de savoir-faire. Tu as dû en voir, par exemple, sur les murs du musée des Arts Premiers, à Paris.

- Oui, je l'ai vu, c'est spectaculaire, dit Jean-Luc.

- J'en ai vu un gare de l'est, renchérit le patron du café.

- J'en ai vu à la télé, dit un patron.

- Exactement, dit Dédé. Au départ, les murs végétaux de Patrick Blanc sont le fruit d'une longue observation de la nature et de l'accumulation de connaissances sur le comportement des plantes. Rien à voir avec la vigne vierge ou le lierre. Des réalisations prestigieuses et très onéreuses, qui ont donné ses lettres de noblesse à la couverture de nos murs par des végétaux. Nous avons là de véritables monuments, à voir comme tels : exceptionnels à bien des égards, coût, emplacement, type de maintenance et d'entretien, etc. Mais les monuments n'ont de sens que comme étendards, comme parties marquantes d'un ensemble dont ils sont les emblèmes. Il faut y ajouter du quotidien, très simple à concevoir et à faire vivre et auquel chacun peut se raccrocher. Les monuments végétaux appellent une végétalisation ordinaire, simple, qui pourrait s'étendre du fait de la volonté de ceux qui fréquentent les lieux. C'est la différence entre le mur végétal du quai Branly et celui de la gare de l'est.

- Tu veux dire que là, je peux intervenir ?, demanda Jean-Luc.

- Oui, répondit Dédé avec conviction. C'est l'un des exemples où les collectivités peuvent entraîner les citoyens dans une action 'développement durable'. Certaines villes sont entrées dans cette logique, en laissant les habitants ouvrir le bitume devant leur immeuble pour y installer des plantes. Dans certains cas, ce sont les pieds des arbres d'alignement qui sont colonisés par les riverains qui prennent ainsi la main sur leur environnement personnel. Des choses simples, rendues longtemps impossibles par une vision administrative et professionnelle du paysage urbain et qui s'ouvrent aujourd'hui. Le sophistiqué, l'exceptionnel et le quotidien doivent cohabiter et se renforcer mutuellement.

- Et si je fais pousser la sarriette sur mon balcon, ça marche aussi ?, s'enquit le patron du zinc, qui n'était pas bougnat pour rien, en rigolant.

Dédé, à l'heure des municipales, se demandait comment en effet faire le lien entre les réalisations lourdes des mairies et des grandes entreprises et les initiatives individuelles de tout un chacun. Il demeure persuadé cependant que si le développement durable est un défi qui exige des exploits, il y a souvent plusieurs manières de réaliser des exploits.

- Savez-vous, dit-il, s'adressant à l'assemblée, comment écrire dans les fusées spatiales et les satellites puisque l'encre des stylos s'échappe du fait de l'apesanteur ? Connaissez-vous les procédés issus de longues et coûteuses recherches de la NASA de manière à maîtriser le flux de l'encre ?

- Il faut écrire avec un crayon ?, proposa Robert qui s'était joint à la conversation.

- Exactement, dit Dédé. Comme quoi on peut être dans le domaine de la très haute technologie et trouver des solutions simples. Autre exemple, plus sérieux : dans la construction, des techniques très rustiques peuvent cohabiter avec des matériaux composites, l'essentiel étant que les habitants ou usagers aient compris la logique du projet et y aient adhéré. L'écoute des futurs occupants, de manière à ce que leur logement entre dans leur univers, est à ce titre déterminant. Une construction est par nature complexe, tant il y a de paramètres à intégrer et toute la préoccupation de l'homme de l'art sera de la rendre simple à l'usage ou du moins facile à s'approprier. Dit autrement, on peut construire une soucoupe volante tout en utilisant un crayon à 2 centimes. Le développement durable n'est pas l'affaire de spécialistes. Il est accessible à tous, même si la recherche de nouveaux modes de vie apparait de prime abord comme une aventure périlleuse. C'est précisément en rendant les choses simples - et non pas simplistes - qu'il est possible de démystifier le développement durable et d'y entraîner le maximum de monde.

- Dit autrement, dans ta soucoupe, il y a un balcon pour la sarriette..., rigola le patron du zinc.

Le temps imparti était terminé. Le zinc se vida soudain, chacun retournant à son métier. Dédé commanda un nouveau café. Il avait une conférence à préparer.

Dominique Bidou

Réactions

Pinson | ex secretaire d'architecte | idf | 02-03-2014 à 16:40:00

là je partage complètement vos vues : ce que l'on nous présente souvent dans ce dit "développement durable" est parfois (souvent) un charabia de "spécialistes" voulant vendre un "truc" de plus.
Alors que des idées simples sont souvent plus efficaces. votre "crayon" en est un exemple.

Réagir à l'article


Album-photos |L'année 2018 de Parc Architectes

Cette année Parc Architectes traverse les frontières et les océans avec le démarrage des études pour le Centre culturel de la Polynésie française à Tahiti et sa sélection au concours...[Lire la suite]

Album-photos |O-S-architectes

En 2018 Le théâtre de Cachan accueil son public, accompagné par Cyrille Weiner orchestré par Rafaël Magrou, illustré par Lucas Harari, et Alexis Jamet, avec les contributions de Jacques Lucan et Arnaud Anckaert,...[Lire la suite]


Album-photos |MARCIANO Architecture

2018, retour aux sources … après l’avoir fréquenté comme restaurant universitaire, j’ai eu la chance de repenser la transformation de l’Hexagone en bibliothèque et lieu de vie. Le voilà...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de Brenac & Gonzalez & Associés

L'atelier d'architecture Brenac & Gonzalez & Associés a livré, au cours de l’année écoulée, une série de bâtiments aux programmes variés. Notamment, plusieurs immeubles de bureaux...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de Pierre-Alain Dupraz

Après une riche année 2017, notamment avec les 1ers prix obtenus pour deux concours majeurs sur Genève que sont l’aménagement de la rade et la réalisation de la Cité de la musique, ce dernier en...[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de Gilbert Weil

AuroreLe permis de démolir était en cours.Mais “La tour prends garde de te laisser abattre“ a été entendu.[Lire la suite]