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Etats-Unis | Noam Chomsky et la politique derrière l'architecture (15-01-2014)

Parler d'architecture à un linguiste ? Avram Noam Chomsky répondra. L'environnement bâti reste un prétexte pour dénoncer les travers de l'économie et de la politique américaines. Des frontières à la suburbanisation, les explications «officielles» ne valent rien. Architecture_MPS propose, dans les colonnes du numéro 3, daté de l'automne 2013, un long entretien avec l'universitaire sur ces thèmes. Extraits. 

Urbanisme et aménagement du territoire | Etats-Unis

POUVOIR CACHE ET FORME CONSTRUITE : LA POLITIQUE DERRIERE L'ARCHITECTURE - ENTRETIEN AVEC NOAM CHOMSKY
Graham Cairns | Architecture_MPS

Le quatrième article-interview de la série Architecture_MPS est un texte du professeur émérite du département de linguistique et de philosophie du MIT, Avram Noam Chomsky. Parmi les universitaires les plus cités, Avram Noam Chomsky est loué comme le 'père' de la linguistique moderne et l'instigateur de la 'révolution cognitive'. En 2005, il a été désigné 'world's top public intellectual'. Il est reconnu comme étant le plus polémique dans le champ de l'analyse et de l'activisme politiques. Sans doute est-il l'auteur le plus prolifique aujourd'hui, ayant proposé des publications portant, entre autres, sur la guerre du Vietnam, la politique US en Amérique Centrale et en Amérique du Sud, sur ce qu'il appelle 'le problème américano-palestino-israélien', sur la Guerre Civile en Espagne ou encore l'invasion du Timor Oriental. Le champ de sa réflexion n'en est que plus immense.

02(@Wonderlane)_B.jpgMalgré cette série de sujets, Avram Noam Chomsky n'a pas encore examiné le territoire de l'environnement construit. Avec l'auteur Graham Cairns, également éditeur d'Architecture_MPS, il observe, dans cet article, les infrastructures contemporaines aux Etats-Unis : une première dans le contexte de ses écrits, critiques et pensées. De fait, il aborde les infrastructures militaires marquant de larges bandes de terrain à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique.

Il évoque également l'étalement urbain comme produit de ce qu'il nomme le «génie social», un projet conçu et orchestré par un réseau sophistiqué d'affiliation entre pouvoirs publics et secteur privés. Comme inextricablement enchevêtré, il pointe également du doigt la crise des subprimes et la récession économique comme le résultat d'une matrice de forces au sein de laquelle l'architecture joue inévitablement un rôle. En résumé, il offre sa propre vision sur ce que les projets d'architectures et d'infrastructures les plus remarquables aux Etats-Unis recèlent.

Le premier de ces projets à être examiné est l'un des plus largement négligés, à savoir la 'fortification' de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Pour certains, il s'agit là d'un exemple de ce qui pourrait être décrit comme «l'architecture américaine de l'oppression» ; pour Noam Chomsky, elle représente une forme de militarisation interne. Comme le corollaire aux diverses lois sur l'immigration passées et à venir, cette séparation physique entre les deux pays est controversée. The Border Protection, Anti-terrorism and Illegal Immigration Control Act a été voté au congrès en décembre 2005. La loi inclut un plan pour murer 1.400 kilomètres de frontière avec portails et triple enceinte.

Le projet a donné lieu à des manifestations au Mexique et aux Etats-Unis rapidement désignées comme les U.S. Immigration Reform Protests. Elles débutèrent par un rassemblement de près de 100.000 personnes à Chicago le 10 mars 2006 pour réunir, quinze jours plus tard, plus de 500.000 personnes à Los Angeles. Bien que les deux lois échouèrent dans des commissions parlementaires, The Secure Fence Act de 2006 a permis la construction de 1.100km d'enceinte hautement sécurisée dans le but de stopper le passage des véhicules et des piétons.

La frontière ne peut pas être protégée dans sa totalité et elle est en conséquence patrouillée par plus 20.000 agents de part et d'autre. Ce qui a été construit traverse aussi bien des zones urbaines qu'inhabitées dans le Nouveau Mexique, l'Arizona, la Californie et désormais dans le Texas.

En la confrontant avec des infrastructures lui faisant écho, quoique dans des proportions moindres - à savoir les plus sombres exemples de l'architecture politique : du Mur de Berlin au mur de séparation entre Israël et les Territoires Occupés -, Avram Noam Chomsky débute son propos par une mise en perspective historique.

03(@jlantzy)_B.jpgNoam Chomsky : Dans le but de comprendre les raisons de la fortification de la frontière et de la forme physique qu'elle a prise ces dernières années, il est nécessaire, tout d'abord, de revenir brièvement en arrière. La frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, comme bien des frontières, a été établie dans la violence et son architecture est celle de la violence. Les Etats-Unis ont envahi le Mexique lors d'une guerre relativement brutale dans les années 40 du XIXe siècle. Le conflit a été décrit par le Président Général Ulysses S. Grant comme «la plus inique guerre de l'histoire». Voilà qui est peut-être exagéré mais il s'agissait bien là d'une guerre inique. Elle se fondait sur des idées profondément racistes. Il y eut, tout d'abord, l'annexion du Texas, dénommée la ré-annexion du Texas qui a «toujours été nôtre» [...], qu'ils nous ont volé et que nous devons ré-annexer. Voilà le Texas pris au Mexique. Le reste de la guerre et les périodes suivantes ont engagé le vol additionnel de terres.

En vue de comprendre cela, vous devriez lire des écrivains progressistes comme Walt Whitman, Ralph Waldo Emerson et d'autres encore. La position était, comme le formulait Walt Whitman avec éloquence, que «le Mexique arriéré devait être annexé dans le cadre de l'arrivée de la civilisation dans le monde». Ralph Waldo Emerson le dit dans un langage plus fleuri : «peu importe la façon dont le Mexique est conquis puisqu'il s'agit d'une mission de civilisation et que l'histoire l'oubliera». C'est pour cela bien sûr que nous avons des noms comme San Francisco, San Diego et Santa Fe dans le sud-ouest et dans l'ouest des Etats-Unis. Nous devrions réellement appeler ces régions le Mexique Occupé.

Comme bien des frontières dans le monde, elle a été artificiellement imposée et, comme bien des frontières imposées par des pouvoirs extérieurs, elle ne supporte aucune relation, aucun intérêt pour les individus du pays.

[...]

Graham Cairns : En dessinant l'arrière-plan d'une infrastructure physique le long de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, Noam Chomsky étend son propos aux idées de ces travaux les plus récents - principalement Making the Future - Occupations, Interventions, Empire and Resistance en 2012 et Occupy, également en 2012. En réponse aux questions sur la suburbanisation de la seconde moitié du XXe siècle, il développe des pensées que l'on retrouve là dans ses écrits et ici de manière plus étoffée. Dans Powers and Prospects par exemple, nous retrouvons l'idée qu'il développe dans cet entretien de la banlieue comme «projet de redéploiement social». De la même manière, son approche ici de l'interventionnisme sous couvert de la libre économie des gouvernements américains fait écho aux idées qu'il explique dans Understanding Power, Occupy et dans nombreux autres textes.

04(@elleinad).jpgEn déplaçant son attention d'une architecture clairement 'oppressive', d'une 'barrière de séparation', à la 'désirable' et recherchée 'maison rêvée' en banlieue, sa pensée bascule dans un autre registre. Les politiques et les problèmes que sous-tendent cette architecture civile et apparemment induite par le marché révèlent pour Noam Chomsky une contradiction au coeur de la rhétorique des Etats-Unis sur le libre marché. Selon Noam Chomsky, les gouvernements américains ont toujours voulu un Etat puissant qui intervient massivement dans l'économie. La différence clé d'une lecture courante de l'Etat interventionniste est que, dans le cas des Etats-Unis, l'intervention est pensée pour être au profit de la richesse.

Il avance que le modèle interventionniste est, en fait, celui sur lequel le pays a été fondé. Il affirme que «les Etats-Unis ont été les pionniers dans ce modèle de développement» et plus encore, qu'Alexander Hamilton a inventé le concept de «protection d'une industrie naissante et d'un protectionnisme moderne». C'est pourquoi il soutient non seulement que les Etats-Unis sont aujourd'hui un pays riche et puissant, mais qu'il s'agit aussi là de la raison pour laquelle l'infrastructure résidentielle du pays a été développé de telle sorte. Voilà ce que cache le rêve suburbain.

Noam Chomsky : Comme vous l'indiquez, la construction sociale et physique de la banlieue américaine a été relativement complexe. C'était un système très élaboré et clairement un projet de remaniement social massif qui a, de fait, énormément changé la société américaine. Je n'ai, toutefois, aucune objection quant aux banlieues. En fait, je vis dans l'une d'entre elles mais la suburbanisation est une question différente. Elle débute dans les années 40 par, littéralement, une conspiration. Je veux dire un complot qui est allé devant la justice. Les conspirateurs se sont vaguement fait taper sur les doigts.

Il s'agissait de General Motors, Standard Oil of California et, je pense, Firestone Rubber. Les origines de la banlieue relève d'une tentative de s'emparer d'un honnête et efficace système de transports collectif dans plusieurs régions de Californie - les chemins de fer électriques de Los Angeles et les autres - et de le détruire en vue d'utiliser l'énergie fossile et d'augmenter la demande en caoutchouc, automobiles, camions et ainsi de suite. C'était littéralement un complot. Un complot qui a fait l'objet d'un procès. La justice a pénalisé chaque entreprise à hauteur de 5.000$ ou quelque chose dans le genre, un montant équivalent probablement au prix du dîner pour célébrer leur victoire.

05(@rainwiz).jpgCe qui est arrivé en Californie a initié un processus qui s'est répandu de bien des façons. Vous connaissez l'histoire. Elle inclut le système d'autoroutes inter-états. Il a été présenté comme faisant partie de la défense contre les Russes. Il a été lancé par l'Interstate Defense Highway Act en 1956. Il s'agissait de faciliter le mouvement des biens et des personnes, des troupes militaires et des armes et, supposément, de prévenir toute forme de surpopulation dans des régions spécifiques pouvant devenir la cible d'attaque nucléaire. Le slogan de la défense est le moyen courant pour amener le contribuable à payer la prochaine étape de l'économie high-tech, bien sûr. Cela est vrai qu'il s'agisse des ordinateurs, d'Internet ou dans ce cas, d'un système de transport fondé sur l'automobile.

Depuis la fin des années 40 et durant les années 50, une interaction complexe s'est développée entre le gouvernement fédéral, les Etats, les gouvernements locaux, les intérêts immobiliers, les intérêts commerciaux et les décisions de justice. Ce qui a eu pour effet de saper le système de transport collectif à travers le pays. Il était pourtant très efficace dans certaines régions. Si vous revenez un siècle plus tôt par exemple, il était possible de voyager à travers toute la Nouvelle Angleterre grâce au chemin de fer à traction électrique. Le premier chapitre de Ragtime d'E. L. Doctorow le décrit. Par la suite, nous avons la suppression du système de transport collectif en faveur de l'usage des énergies fossiles, de l'automobile, des routes et avions qui sont aussi un rejeton du gouvernement fédéral.

Aujourd'hui, nous avons des compagnies aériennes privées, mais la prochaine fois que vous voyagez, prenez le temps de regarder votre Boeing et vous verrez que vous volez ni plus ni moins dans un bombardier modifié. Bien des technologies et nombre de recherches destinées au développement de projets en apparence indépendants ou non-gouvernementaux proviennent directement du gouvernement fédéral. L'administration Reagan, par exemple, a été commissionnée en vue d'une importante augmentation des investissements de l'Etat à travers le système 'Pentagon', usant de finances publiques dans les industries high-tech bénéficiant de fait, de la garantie d'Etat, en vue de produire des armes. Ce sont essentiellement des subventions publiques au profit du secteur privé et il l'appelle 'entreprise libre'. Cela peut être réalisé seulement en distillant la peur dans les esprits.

06(@JefferyTurner).jpgL'armée a toujours, bien entendu, largement rempli ce rôle. Elle en a fait un usage répété pour justifier l'innovation technologique. Les Etats-Unis en sont l'exemple parfait. Si vous revisiter les racines de l'industrie de l'aviation, c'est clairement le cas. Vous pouvez le lire dans Fortune Magazine et dans d'autres journaux d'époque. Il était compris que, dans les années 40, l'industrie aérienne - l'industrie aérienne privée - ne pouvait se développer et aujourd'hui elle ne peut survivre sans les subventions du gouvernement fédéral. Cela a été déclaré ouvertement et fut bien compris. Il en va de même aujourd'hui. Les aéroports sont des constructions du gouvernement et ainsi de suite.

Toutes les infrastructures pour les voyages aériens étaient et font partie de la politique gouvernementale. Ce n'est pas le résultat du développement naturel d'un système économique libre - du moins pas selon la manière dont il est présenté -. Il en va de même pour les routes. Il n'est simplement pas vrai que la banlieue est un produit du marché - ou des forces du marché - ou des désirs libérés de toute influence de tout un chacun. C'est le résultat d'un programme délibéré de redéploiement social. C'est, en ce sens, totalement politique. Elle est souvent présentée comme un produit du marché et cet argument courant qui essaye de faire face aux écrits d'Adam Smith pour y trouver une espèce de justification.

Cet usage d'Adam Smith pour justifier la libre économie est une autre distorsion. Adam Smith aurait haï le capitalisme que nous voyons aujourd'hui. Il est explicite à ce sujet : il n'était pas en faveur d'un marché libre et débridé. Aujourd'hui, il serait appelé social-libéral. Il a compris et l'a déclaré dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Il assure que l'Angleterre pourrait être «sauvée» d'une forme d'une mondialisation néolibérale par une «main invisible». Contrôle et intervention sont nécessaires.

[...]

07(@HSanchez)_B.jpgLa fraude des subprimes peut être vue comme le dernier étage du processus dont nous avons discuté plus tôt. Je peux le voir. Il a engagé un ensemble d'intérêts toujours plus complexe : les banques, le gouvernement, l'industrie de la construction, l'immobilier. Ces intérêts ont été en jeu depuis le milieu du XXe siècle en regard du développement et de l'exploitation de la terre et le besoin d'offrir un toit à tout un chacun aux Etats-Unis. Il est vrai qu'il ne s'agit pas du seul secteur bancaire - mais ils sont les principaux criminels -. Ce qu'il faisait frôlait et même pouvait être, littéralement une activité criminelle.

L'arnaque des prêts immobiliers devrait être considérée, à mon avis, comme un crime. Escroquer les gens en les incitant à s'endetter sans en avoir les moyens et ainsi de suite, a contribué à l'augmentation des prix - artificiellement haut - et pourquoi donc cela ne devrait-il pas être considéré comme un crime ? Bien que les banques aient été leaders dans le domaine, je présume que les professionnels de l'économie en général méritent leur part de culpabilité. Ils ont refusé de voir l'énorme bulle qui se développait alors.

[...]

08(@401K2013).jpgCela aurait pu être évident. C'était même évident. Mais les professionnels de l'économie sont absorbés par la religion de l'efficacité du marché - idées d'attentes rationnelles, entre autres -. Cette 'religion' dictait que ce qui arrivait était juste car le marché en était la cause. Cette croyance pseudo-religieuse dans le marché signifiait qu'ils ne voyaient tout simplement rien. Ici encore, nous en revenons à cette fausse lecture d'Adam Smith. Il y avait bien quelques personnalités qui avaient tout vu, comme Dean Baker. Cependant, la profession dans sa grande partie n'a rien vu - ou a refusé peut-être de voir -. Elle a été comme prise en otage de son propre fanatisme religieux - mais peut-être s'agit-il là toutefois d'une lecture trop sympathique de leurs motivations -.

[...].

Graham Cairns | Architecture_MPS | Etats-Unis
21-09-2013
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

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