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Chronique | Dédé au zinc s'affranchit des contraintes (08-01-2014)

Robert, comme une tornade, pénètre au Café du Commerce avec une brochure en papier glacé à la main qu’il agite à qui veut la voir : «Hey les gars, vous savez, le nouveau chantier dans le quartier ? Et bien, c’est un écoquartier !», dit-il, triomphant et heureux. Dédé était plongé dans un roman policier quand il vit Robert fondre sur lui.

Développement durable | France

- Dédé, toi qui t’y connais, tu as vu cette plaquette ? Voilà enfin un promoteur qui s’engage ! «C’est la HQE qui a inspiré le projet» est-il écrit ! C’est pas magnifique ? Et bien, il en a fallu du temps pour y arriver !

Dédé l’a mauvaise. Non seulement il est dérangé au moment le plus palpitant de l’intrigue mais, en plus, pour une connerie. Robert n’a rien compris. Le promoteur non plus d’ailleurs, à moins que ce ne soit qu’une simple démarche commerciale.

La HQE n’a pas à 'inspirer' les projets ! Elle n’a pas été faite pour ça et la dérive que Robert lui présente avec enthousiasme ne peut qu’inquiéter Dédé. Ce type de déclaration devrait faire bouillir bien des hommes de l’art. C’est comme si on disait : «Le fait que la maison tienne debout inspire le projet». C’est la moindre des choses que la maison tienne debout et il faut espérer que le projet ne se limite pas à ça ! Comment remettre les pendules à l’heure sans casser le moral de Robert, militant écolo de bonne foi ? s’inquiéta Dédé.

- Tu as raison, dit-il, c’est un vrai progrès, mais il y a un mais. C’est très bien de faire des économies d’énergie mais ce n’est pas pour ça que l’on construit des maisons. L’objet même d’un bâtiment n’est pas de respecter l’environnement ou de faire faire des économies d’énergie mais d’offrir à ses occupants un cadre de vie où ils pourront être heureux. Un lieu qu’ils s’approprieront, dont ils seront fiers.

- Alors, tu t’en fiches, de l’effet de serre et de la planète ? Bravo !

- Bien au contraire, repris Dédé, mais le développement durable ne peut se réduire à gérer des contraintes. La haute qualité environnementale est de même nature que ces qualités de base qu’il est légitime d’attendre de tout bâtiment. Un bâtiment doit intégrer les préoccupations de son temps. Certaines sont permanentes mais prennent des formes nouvelles : la santé est une préoccupation récurrente et fait aujourd’hui l’objet d’exigences renforcées qui doivent se retrouver dans la conception, la réalisation et la vie courante d’un bâtiment. D’autres sont récentes, telles que la lutte contre l’effet de serre. Les réponses à ces préoccupations doivent être apportées dans chaque projet, au même titre que le clos et le couvert. Il ne s’agit pas de norme ni de règlement mais d’une traduction dans l’activité de la construction du souci de s’inscrire dans son époque et d’assumer sa part de responsabilité dans les grands phénomènes que nous connaissons.

Dédé avait élevé la voix et, pour le coup, un ange est passé sur le zinc.

- A quoi alors sert la HQE, si c’est comme ça ? demanda un client.

- La fonction des normes, règlements et autres labels ne peut être de 'porter' un projet, repris Dédé. Il s’agit d’un recueil de préoccupations, non créées par la norme ou le règlement, qui traduisent les besoins ressentis. Ce sont des contraintes auxquelles il faut répondre et il n’est pas surprenant qu’elles apparaissent, dans un premier temps, comme une difficulté supplémentaire dont chacun se serait bien passé. Les démarches de type HQE sont là pour aider à en faire l’inventaire et proposer des méthodes, de type démarche de la qualité, pour les intégrer. Leur objet est de libérer la créativité du concepteur, en prenant en charge cette 'intendance', incontournable mais secondaire par rapport aux finalités du projet.

- En somme, tu le libères en lui donnant des contraintes !, observa Robert.

- Les liens qui libèrent, tu connais ? C’est le nom d’une maison d’édition, plutôt non orthodoxe. Paradoxalement, les liens peuvent libérer. Parce qu’ils évitent des dérives, parce qu’ils prennent en charge des contraintes incontournables. Ils libèrent l’esprit pour ce qui compte le plus, la finalité d’un projet, la nature du lieu que tu construis ou que tu aménages. Parce que, vois-tu, si tu loupes l’intendance, elle se venge. Elle ne doit pas dominer pour autant.

Julie, la fleuriste qui fait battre un peu plus vite le coeur des hommes du bistro, avait de loin entendu l’échange.

- On a bien compris, l’important, c’est le pourquoi. Les règlements et autres labels, c’est le comment. Mais comment échapper à la dictature du 'Comment' ?

- Le 'Comment' n’est pas anodin, dut convenir Dédé. Notre époque est extraordinaire, au sens plein du terme. Nous sommes arrivés aux limites de la planète. Celle-ci produit généreusement les ressources dont nous avons besoin pour vivre, mais nous prélevons chaque année un peu plus et nous avons dépassé le point d’équilibre. Dans bien des domaines, nous consommons plus que ce que la planète peut fournir. Le flux ne suffit plus, nous tapons dans le stock : nous attaquons le capital et, par suite, nous réduisons sa capacité à produire. Une spirale inquiétante dont il est urgent de sortir. C’est le défi du 21e siècle, auquel le bâtiment doit «apporter sa pierre».

- Ça ne répond pas à la question..., reprit Julie.

- J’insiste sur ce point, dit Dédé, parce que d’autres priorités ont fait oublier ou négliger cette exigence et les pratiques s’en sont affranchies. Les cultures professionnelles, les compétences, les sensibilités sont à reprendre pour y réintroduire l’environnement. Les inerties sont nombreuses, dans les systèmes de formation et les mentalités. Il y a des décalages entre les professions qui participent à la construction. La concurrence avec d’autres préoccupations, notamment d’ordre social, poussent aussi à dire «on verra ça plus tard».

- Mais encore, s’est impatientée Julie, frêle mais tenace.

- Il faut jouer sur les deux tableaux. Incorporer cette culture de l’environnement, au-delà des normes et des labels. Ignorer la contrainte ne fait que s’en rendre plus dépendant. Il faut acquérir l’intelligence des normes, pour pouvoir s’en affranchir. Ça ne suffit pas, bien sûr. Il faut travailler sur les finalités, apprendre à mieux définir la nature et les qualités du lieu que l’on construit ou que l’on transforme. Le problème réside en un déséquilibre. D’un côté, des contraintes, que l’on a appris à inventorier et à traduire en exigences, même si elles sont maladroitement exprimées ; de l’autre, les finalités du projet, qu’il faut à chaque fois définir, présenter, défendre et faire évoluer pour intégrer les attentes, exprimées ou latentes. Pour faire simple, il faut à la fois maitriser les contraintes et mieux savoir ce que l’on veut.

- Et qui va faire tout ça ?

- Tu mets le doigt là où ça fait mal. L’architecte a un rôle privilégié à jouer, à l’interface de tous les acteurs et en charge de l’élaboration du projet. Il faut qu’il soit en mesure de le jouer pleinement car ce n’est pas toujours le cas. Mais il n’est pas le seul. Les politiques, les commanditaires, les autres professions et évidemment les usagers et l’opinion doivent être au rendez-vous. Parfois ça marche ; je ne connais pas les détails de ton projet Robert mais si ce nouveau bâtiment de logements dans le quartier sera réussi, ce n’est pas parce qu’il est HQE mais parce que c’est un projet réussi, y compris certes dans le cadre de ses dépenses énergétiques et de sa maintenance et que sais-je. C’est à cette convergence qui permet d’animer les projets, à l’échelle de chaque opération mais aussi à l’échelle de tout le pays, qu’il faut aspirer. Alors, si en plus il y a une vraie inspiration...

- Ouais, bon, dit Robert. On n’est pas sorti de l’auberge ! Lui-même n’en pensait pas moins et allait certainement montrer la plaquette à son gendre.

Soudain, un strident coup de frein venant de la rue fit sursauter tout le monde. «Ah bah, il l’a échappé belle», dit l’un. Une autre conversation était partie et Dédé se réjouissait d’avance de retourner discrètement à son roman.

- Dis donc Dédé, l’interpella le patron du zinc, toi qui t’y connais, t’en penses quoi du nouvel aménagement du carrefour ?

Dominique Bidou

PS : Au lendemain du Symposium de l’Académie d’architecture du 17 décembre 2013, j’ai repris au passage et sans vergogne des idées et des expressions de Françoise Gaillard et de Tania Concko. DB.

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