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Chronique | Dédé au zinc, dans la ville dense (11-12-2013)

Il devait être 18h00, 18h30 au bistrot. Un mardi peut-être. Il y avait là la clientèle habituelle du quartier après une journée de boulot. A cette heure, la bière avait remplacé le café et, malgré le brouhaha, Dédé était concentré sur ses mots croisés : 'peu important sauf en Afrique', en cinq lettres. Est arrivé Robert, comme tous les jours à la même heure, mais là il était excité.

Développement durable | France

S'adressant ostensiblement à Dédé et ainsi à l'assistance :

- Dédé, dit-il. Je viens de découvrir un truc formidable ! La tour bionique ! Des immenses tours totalement autonomes. L'eau de pluie est récupérée, il y a même des fermes dans les étages, des jardins, des vaches, toute la basse cour ! Tout est recyclé, y compris nos propres excréments.

In petto, Dédé se dit que le recyclage des excréments n'avait rien d'un concept vraiment nouveau. Demandez donc au SIAAP ce qu'il en pense. Mais il se contenta de demander à Robert : et où as-tu vu tout ça ?

- A la télé, s'enflamma Robert. C'était sur les villes de demain. Y'a un projet d'une sorte de pyramide, à Dubaï, pour 1 million d'habitants, sur 2km² et demi. Tu te rends compte ? Ils appellent ça Ziggurat. Une ville entièrement autonome. Zéro carbone. Avec ça, on peut voir venir.

- Et que vois-tu venir, Robert mon frère ? s'enquit Dédé (et seul le patron s'est marré).

- Et bien, les milliards d'hommes qui vont naître d'ici 40 ans !, s'exclama Robert. La population mondiale n'arrête pas d'augmenter. Il faut bien donner le gîte et le couvert à tous ces gens-là. Il faut faire des tours comme ça. En Chine, il y a un projet d'une tour, bionique justement. C'est à Shanghai. Précisément 300.000 personnes dans une seule tour de 300 étages. Plus d'1,2km de haut. Impressionnant. Ce sont des architectes espagnols qui ont conçu le projet. Moi je tire mon chapeau !

- Ah bon, tu aimerais vivre dans une tour comme ça ? demanda Dédé.

- La question n'est pas là, répondit Robert. Il faut densifier, il faut économiser la terre. Tu me le disais toi-même l'autre jour. Pauvre terre, on lui demande de plus en plus de choses : la nourriture, des matières premières pour l'industrie, de l'énergie et puis elle doit filtrer l'eau et la retenir s'il y en a trop à la fois. On lui demande en plus d'être belle, de nous offrir des paysages fantastiques et d'accueillir une flore et une faune prospères. Il faudrait aussi qu'elle capte du carbone et le stocke dans le sol. Et tout ça alors qu'elle est exploitée sans vergogne et qu'on lui balance de plus en plus de cochonneries. Vrai, pas vrai ? Il faut donc la ménager, concentrer les hommes dans des villes et libérer des espaces pour la nature.

'Prix inférieur au prix d'équilibre', en sept lettres, se demandait Dédé devant ses mots croisés.

- Tu as raison, dit-il enfin à Robert. La terre est durement mise à contribution et ça ne peut pas durer éternellement. Mais je repose ma question : aimerais-tu vivre dans ces tours de plus d'un km de haut, dans des univers totalement artificiels même s'ils sont autonomes ? Tu crois que tu vas ouvrir tes fenêtres à 1.000m de haut ?

Robert sentit le regard des habitués du zinc.

- Faut voir, dit-il. Il y aura bientôt 10 milliards d'humains, alors un jardin chacun pour soi... La télé et les journaux le répètent partout : nous vivrons tous en ville dans quelques années. Et dans des villes denses. En plus avec l'eau qui monte, il faut s'y préparer.

Robert sentait qu'il avait marqué un point. Au zinc, personne n'avait de jardin, sinon des balcons fleuris avec amour, le plus souvent avec des plants de Julie qui, fleuriste à son carrefour, s'y entendait à faire pousser des fleurs dans la fumée des échappements. Julie justement, qui préparait avec la patronne les bouquets du lendemain, demanda tout fort si, à 1.000m d'altitude il y avait encore de la pollution ? Les habitués du zinc ont rigolé et Dédé en fut piqué.

- Pourquoi se résigner ?, demanda-t-il. C'est vrai, les tours peuvent présenter de l'intérêt mais n'y a-t-il donc pas d'autres voies ? Tu sembles penser, Robert, qu'il faut concentrer l'humanité dans d'immenses ensembles, tout en hauteur. Je ne suis pas d'accord.

- Tu ne veux pas donc économiser l'espace ? demanda Robert, narquois.

Cette fois, c'est Dédé qui était sous le regard des patrons. Est-ce qu'il voulait le bien de l'humanité ? Evidemment. D'ailleurs, en six lettres : composition et matière.

- Je veux le beurre et l'argent du beurre, assena finalement Dédé, bravement. Je suis persuadé que construire et faire du bien à la nature ne sont pas contradictoire.

- Crois-tu ?, dit Robert, triomphant.

- Bien sûr, dit Dédé. Tu es dans une logique de cloisonnement. Ici, les villes et là les zones naturelles, protégées par la concentration des hommes dans les villes. Ce n'est pas ma vision des choses. Je fais le pari que la présence humaine n'est pas fatalement mauvaise. Le vrai défi est d'ailleurs là : construire des villes ou des villages qui valorisent la nature, au lieu de la détruire.

- Parce que c'est possible ?, ironisa Robert.

- Pendant des siècles, reprit Dédé, la construction s'est faite en communion avec la nature. La révolution industrielle a laissé penser que l'on pouvait passer outre cette harmonie mais on doit pouvoir retrouver cette sagesse tout en utilisant les techniques modernes de construction. Le pari n'est pas gagné mais les choses progressent. Une extension urbaine 'écologique' doit être possible et même meilleure pour l'environnement qu'un champ de maïs bourré de pesticides ou qu'une ville dense d'un kilomètre de haut.

- Tu dis ça mais tu ne dis rien : les grandes villes manquent cruellement de logements et l'étalement urbain n'a jamais été aussi important ! Il faut donc densifier, rétorqua Robert.

Dédé n'avait pas besoin de faire le tour de la clientèle et de jeter un coup d'oeil dehors, à l'heure de la sortie des bureaux et des courses, pour se souvenir que Paris est une ville dense, très dense. Bien plus que New York et même que Tokyo. Plus dense que Paris, il y a Dhaka, Manille et Le Caire, avec plus de 40.000 habitants au km², puis Calcutta (27.000), Shanghai (24.000) et Bombay (23.000). Puis Paris, 21.000 habitants au km², dont ceux du zinc. Les capitales occidentales sont loin derrière, comme Londres avec 4.500 au km².

- Si tu veux parler de densité, alors tu raisonnes dans un cadre trop étroit, reprit Dédé à l'adresse de Robert. Il faut changer d'échelle. Ce n'est pas Paris qu'il faut densifier mais le Grand Paris. Regarde les mêmes chiffres de densité quand on élargit la focale : si on compare non plus les villes stricto sensu mais les agglomérations, le paysage change complètement : Avec 990 habitants au km², le Grand Paris est dans la moyenne, il y en 1.130 à Londres, 1.096 à New York, 4.550 habitants au km² à Tokyo. Alors faire des tours à Paris ne résout aucun problème de densité.

- Alors, tu es donc contre les tours ?, dit Robert.

Dédé n'avait pas envie de rentrer dans ce débat, celui des 'tours', encore différent à Paris du débat plus large de la densité. D'ailleurs, en quatre lettres : 'outil mécanique qui sert à fabriquer des objets'.

- La hauteur présente parfois de réels avantages, dit-il. Elle peut créer un paysage ou donner des signaux comme les beffrois et les clochers. Il est bon d'apporter, en harmonie avec elle, du monumental dans la ville. Mais il ne faut pas raconter de bobards : la recherche de la densité relève d'une autre logique que de la seule construction de tours et doit se concevoir à une autre échelle. Cela se passe bien au-delà du périphérique et dans les franges des agglomérations. C'est là qu'il faut agir et il y a des marges de manoeuvre !

- C'est ça, tu veux repartir sur les grands ensembles ?, ironisa Robert.

Il n'y a rien de moins dense qu'un grand ensemble, pensa Dédé. Mais il ne dit rien car c'était mardi et d'ailleurs Robert repartait déjà avec encore l'espoir d'un monde meilleur. Dédé connait la beauté venimeuse des images de villes idéales et savait cependant gré à Robert de ses convictions humanistes.

Julie avait fini ses bouquets et était repartie et le zinc était revenu aux bonnes nouvelles du PSG. C'est à ce moment qu'est rentré le Pakistanais qui vend des roses. C'est un homme mûr. Il a sans doute femmes et enfants. Le patron du zinc le laisse travailler, il n'a jamais embêté personne.

Dédé retourna à ses mots croisés : en cinq lettres, 'pays où l'Occident fait pousser ses fleurs'.

Dominique Bidou

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