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Entretien | Prix Etudiants 2013 : dystopie, l'architecture en négatif ? (05-12-2013)

«L’architecture n’a pas forcément un but positif», confie Pierre-Antoine Marraud, auteur du projet de diplôme 'Proposition pour une architecture dystopique', lauréat du Prix Etudiants 2013 du Courrier de l’Architecte. Par dystopie, entendre contre-utopie. Entretien avec un jeune architecte des plus lucides.

Prix Etudiants LCDLA | France

Contexte
«Voilà un projet drôle et intelligent. J’aime la provocation quand elle est pensée. Il a véritablement compris que l’architecture peut faire mal», retient Bernard Desmoulin, président du jury*.
Face à la lucidité du parti de Pierre-Antoine Marraud, diplômé de l’Ecole Spéciale d’Architecture, le jury dans son ensemble félicite une approche loin de toute «naïveté» entre «paradis perdu» et «Monopoly».
Et pour cause, son auteur pose «la question du spectacle dans sa propension à manipuler la population». L’heure est au geste et à la séduction et Pierre-Antoine Marraud propose une architecture amenant à la «régression du visiteur» passant, de fait, «de l’état de spectateur passif à celui d’acteur de sa propre survie».
Le propos fait mouche. Seule ombre au tableau, un manque, peut-être, de subtilité. «Quand tu es étudiant, tu n’es pas subtil», répond Stéphane Maupin.
Le projet remporte à l’unanimité du jury le prix Etudiants 2013 du Courrier de l’Architecte.
JPhH

Le Courrier de l’Architecte : Dystopie, pourquoi un tel sujet ?

Pierre-Antoine Marraud : Ce diplôme s’inscrit en continuité de mon mémoire sur la littérature dystopique, apocalyptique, dans la lignée de George Orwell et du roman d’anticipation. Il s’agissait pour moi de trouver le lien avec l’architecture ; voilà qui n’était, a priori, pas évident. Pour ce faire, je me suis inspiré des travaux des radicaux italiens des années 60 comme Superstudio ou Archizoom et de tous ces mouvements un peu réac’.

La dimension dystopique implique par nature une architecture critique. Elle porte en elle la dénonciation de la société moderne. Pour nous tous, l’architecture est une notion positive ; or, l’architecture n’a pas forcément un but positif, du moins, pas tous les jours. J’avais donc somme toute envie d’une approche différente du diplôme d’architecture.

02(@PAMarraud)_S.jpgQu’est-ce à dire ?

Un diplôme peut être classique ou bien se démarquer du moins dans le fond et non dans la forme. Mon sujet est plutôt en opposition avec l’école qui aborde bien souvent, avec ses étudiants, le thème de l’utopie.

Ce travail était à mes yeux une façon d’explorer un courant peu étudié dans les diplômes de l’Ecole Spéciale. Je voulais, encore une fois, conserver un rapport avec les lieux dystopiques que j’avais abordés dans mon mémoire. Aussi, j’ai souhaité faire pour mon diplôme une sorte de roman. J’ai gardé une trame littéraire. Mon projet raconte avant tout une histoire.

Une étude littéraire en architecture ?

Le mémoire, avant le projet de diplôme, est toujours lié à l’architecture mais ouvert sur d’autres sujets. L’architecture n’est donc pas l’unique objet du mémoire. L’important est d’en extraire in fine un projet. Il n’y avait, pour ma part, aucune évidence à cela.

Comment donc passer du livre à l’architecture ?

L’anti-utopie dans la trame littéraire commence toujours par une utopie qui devient de plus en plus sombre, elle est souvent un projet utopique en apparence joyeuse. Elle est, en fait, une architecture négative.

Le sujet ne m’a aucunement été imposé. Je l’ai trouvé par hasard en étant marqué par mes lectures d’alors. Je notais des correspondances dans la structure de chaque livre. Je pouvais moi-même établir une réglementation de la ville dystopique. Je pouvais donc basculer sur un projet.

03(@PAMarraud)_S.jpgComment a réagi l’école face à un sujet a priori aussi éloigné de toute architecture opérationnelle ?

Au début, il y a eu comme un tâtonnement. L’école est toutefois ouverte à ce genre d’expérience. Rien n’était de l’ordre de l’inimaginable. C’était aussi pour moi une occasion de pousser plus loin une architecture plus intellectuelle qu’opérationnelle. La vie professionnelle offre moins de temps pour ce genre de réflexion. Pour note, mon jury était composé notamment de Djamel Klouche, de Rez Azar et de Cédric Lieber.

Outre la littérature, quelles ont été vos références ?

Les références sont assez peu nombreuses. Superstudio compte parmi les rares à avoir parlé de dystopie dans le monde de l’architecture. N’oublions pas que Rem Koolhaas a lui aussi été fortement influencé par les radicaux italiens.

Qu’en est-il de votre parti graphique ?

Le graphisme fait justement référence aux radicaux italiens. Les lignes sont simples et épurées. Il relève également des images de la littérature dystopique. Si l’on regarde le travail en plan, le graphisme est d’abord riche et coloré puis s’épure petit à petit. Je voulais me rapprocher des dessins de Gian Piero Frassinelli de Superstudio.

J’avais notamment en tête un projet bien spécifique de Superstudio, 'les douze villes idéales' qui mélangeaient textes dystopiques et perspectives de villes idéales. J’en ai fait une lecture assez tardive mais je peux affirmer qu’elle a particulièrement influencé mes images.

Le graphisme a-t-il une importance tout particulière à vos yeux ?

L’importance de la représentation graphique tient à l’ouverture des champs de l’architecture à des domaines plus larges. Il s’agissait pour moi de faire rentrer des logiques de représentation plus libre. Cette approche graphique diverge de ce que j’avais fait auparavant.

04(@PAMarraud)_S.jpgCe projet relève-t-il d’une quelconque stratégie professionnelle ?

Ce projet est difficilement 'marchandable'. Il est moins attractif qu’une tour de logement par exemple. Il n’y a aussi dans mon choix aucune stratégie. J’ai fait par ailleurs tout au long de mes études d’autres projets et j’ai donc, dans mon book, d’autres références. La recherche d’un projet opérationnel n’a donc pas guidé mon choix.

Avez-vous eu assez de temps pour réaliser votre diplôme ?

J’ai eu largement le temps de faire mon mémoire. Au regard de l’architecture radicale, l’important est la quantité plus que la qualité. J’ai aussi fait énormément de dessins. Quatre mois pour y travailler était déjà pas mal. Alors oui, il y a eu des charrettes mais c’est la loi du métier que de travailler dans l’urgence, non ?

Que faites-vous aujourd’hui ?

Je travaille aujourd’hui en agence. Je suis en formation HMO. J’ai fait trois mois à Paris puis je suis rentré dans ma région natale, à Agen, dans le Lot-et-Garonne.

Et demain ?

Je veux être architecte. J’aime avoir une approche éclectique. Dans l’idéal, j’aimerais avoir mon agence. Ce ne sera pas tout de suite. Je travaille avec mon père et la boîte porte déjà mon nom, alors... Plus sérieusement, je travaille avec lui alors qu’il est maintenant à la retraite. Mon père fait, avant tout, une architecture commerciale.

05(@PAMarraud)_S.jpgQue pensez-vous de la HMO ?

Concernant la HMO, je dois bien admettre que mon diplôme n’était pas des plus attractifs sur le marché du travail. Ce n’est pas, a priori, un projet rassurant pour un employeur. Le marché du travail n’est, en fin de compte, pas si ouvert à Paris et j’ai vite déchanté quand mon envie première était de travailler dans une agence qui s’accorde à faire un peu de recherche. Aujourd’hui, les architectes veulent être, avant tout, rassurés sur la compétence et l’efficacité.

Il faut, à mon sens, envisager la HMO comme une formation en plus. Selon moi, on ne peut prétendre être architecte qu’à la fin de sa vie. Toutefois, la situation en HMO est complexe de par le vide juridique qui existe. Une HMO coûte à l’employeur du temps et de l’argent. In fine, le dispositif n’est pas très attractif.

Propos recueillis par Jean-Philippe Hugron

* Le jury, réuni le 14 novembre 2013, était composé de : Bernard Desmoulin, architecte / Stéphane Maupin, architecte / Laetitia Antonini, architecte (Antonini + Darmon) / Cécile Septet, photographe d’architecture / Andrew Burgess, représentant en France de RadeSoftware / Jean-Philippe Hugron, journaliste / Caterina Grosso, journaliste

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