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Colombie | A Bogotá, contre la violence, l'architecture (20-11-2013)

«Le paysage est une façon de voir la réalité», déclare l'architecte espagnol José María Ezquiaga dans un entretien publié le 31 octobre 2012 dans le quotidien colombien El Espectador. L’homme de l’art explique à Santiago Valenzuela, journaliste, que pour enrayer la violence urbaine, Bogotá, sur les traces de Medellín, promet encore plus d'architecture.

Urbanisme et aménagement du territoire | Bogota | José María Ezquiaga

«BOGOTÁ A BESOIN D'UN MÉTRO ET DE LOGEMENTS SOCIAUX»
Santiago Valenzuela | El Espectador

BOGOTA - José María Ezquiaga, architecte espagnol, a pris connaissance cette semaine des plans d'aménagement et des projets de transport dans le district. Dans le cas où le programme de logements ne se développerait pas suffisamment, il prédit l'explosion, dans la capitale, d'une bulle immobilière.

Au moment où Bogotá définit son orientation sur des thèmes urbains d'importance vitale comme la densification du centre, la construction de logements d'intérêt prioritaire (Viviendas de Interés Prioritario - VIP), la création d'un tramway et le développement d'un Système Intégré de Transport Public (SITP), José Maria Ezquiaga, architecte et urbaniste espagnol, est arrivé dans la capitale pour réfléchir aux politiques de rénovation urbaine encouragées par l'actuelle administration.

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Ce n'est pas la première fois que José María Ezquiaga séjourne à Bogotá. Il y était déjà venu en tant que professeur d'architecture et d'urbanisme au sein des Universités des Andes, Javeriana et Nationale. Il a également officié en tant que conseil à la Loi d'Ordonnancement Territorial de Colombie et aux plans d'aménagement du territoire de Bogotá et de Medellín. Il a ainsi assisté à la transformation de l'Avenue Caracas pour qu'elle puisse accueillir en son centre le TransMilenio ; il a également été le témoin de l'important trafic des minibus et de l'insécurité dans le centre ; ce qui lui permet d'affirmer qu'aujourd'hui Bogotá est à des années-lumière des années 80.

En plus d'être docteur en architecture et d'avoir gagné des dizaines de prix nationaux et internationaux, José María Ezquiaga a été chargé de la Direction de la Planification Urbaine de Madrid. En 2007, il a conçu le projet de 170 logements sociaux dans la capitale espagnole avec l'architecte Rogelio Salmona.

Ces dernières années, José María Ezquiaga s'est consacré à la recherche d’idées nouvelles quant à l’urbanisation des villes à travers différentes échelles géographiques et sociales. Lors d'un entretien avec El Espectador, l'architecte approfondit ces thèmes qui sont les étendards aujourd'hui de l'administration du maire Gustavo Petro. Parmi eux, l'élimination de la ségrégation sociale et la re-densification du centre agrandi.

Santiago Valenzuela : Comment appréciez-vous le programme de Logements d'Intérêt Prioritaire à Bogotá ?

José María Ezquiaga : Il est évident que la ville a expérimenté un processus de modernisation et s'est améliorée à tous les niveaux. Toutefois, des groupes d'habitants continuent de ne pas pouvoir accéder aux logements du marché libre. L'Etat et les entreprises privées doivent garantir que la promotion de logements à bas coût peut être un fait habituel ; que les nouveaux quartiers de logements sociaux ne brisent pas les critères urbanistiques essentiels comme le sont la densification et la garantie de tous les services. Parmi ceux-ci comptent les transports publics, les espaces verts, les infrastructures sportives, les équipements scolaires, les lieux pour l'assistance aux personnes âgées et les centres de santé.

Quand nous mettons l'accent sur le logement social, il ne s'agit pas de s'en remettre aux seuls logements bon marché dans les quartiers les plus éloignés où les services n'existent pas. Tout cela se termine en payant des heures de déplacement, des litres d'essence, en plus du coût des nouvelles infrastructures qui devrait être ajouté à celui des équipements.

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Est-il viable de construire ce type de logements en centre-ville ?

Cela reste difficile parce que le centre agit selon les principes de la propriété privée. Le processus est donc plus long et plus complexe. Cependant, il s'agit là d'une solution optimale. La clef est dans le fait que les autorités nationale et locale se mettent d'accord sur les règles pouvant rendre ces projets attractifs pour le secteur de l'entreprise qui aujourd'hui ne travaille que pour les classes les plus élevées de la société. Ce n'est pas seulement une volonté urbanistique, c'est aussi une question de crédit tant pour le promoteur que pour le client. Il est important de penser aux questions subsidiaires, comme le droit du sol. Penser s'il faut exproprier. L'administration est-elle disposée à acquérir le sol par la force ? S'agit-il d'un obstacle insurmontable? Ce n'est pas seulement un problème urbain, c'est aussi un problème de gestion.

Comment vous paraît le tronçon piéton de la septième rue ?

Il me paraît bien. Je suis un grand défenseur de l'humanisation de la ville : que l'automobile n'y soit pas reine. Désormais, les transports doivent être rois. Tout habitant de Bogotá doit pouvoir bouger facilement en ville. Reprendre le territoire de l'automobile est positif mais je crois que, dans un cadre aussi sensible que celui de la septième rue, l'expérience devrait être accompagnée d'une reconfiguration de la mobilité dans tout le quartier sinon l'usage de l'automobile se reportera dans les autres rues et le positif dont bénéficie le tronçon piétonnier de la septième rue engendrera un négatif pour les autres rues. En plus, il faut penser à la compatibilité des transports avec la septième rue devenue piétonne.

Il n'y aurait donc pas compatibilité ?

Le vélo par exemple n'est pas compatible avec le piéton ; il est un moyen de transport dont la rapidité discrète est aussi dangereuse. Essayez donc de flâner dans une voie cyclable à Rotterdam ou à Amsterdam. Quant aux transports publics, nous pourrions évoquer des lignes d'autobus électriques, de tramways ou d'autres types de bus. Il demeure que le centre agrandi doit avoir un plan de transports pour savoir quelles rues peuvent être piétonnisées et lesquelles ne le peuvent pas.

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Bogotá a-t-elle besoin d'un métro ou d'un tramway ?

Métro. Je dis métro et non tramway parce que se sont des dispositifs complémentaires ; le tramway est plus lent et propose plus d'arrêts. Les distances étant courtes, il est idéal pour les centres urbains. Le problème propre au tramway est qu'il est grand. S'il s'agit pour l'accueillir en ville de démolir des maisons du centre... Le métro a un avantage au niveau métropolitain. Bogotá a besoin d'un métro parce que les stations sont éloignées les unes des autres et les rames de métro peuvent atteindre une plus grande vitesse. Si d’aucuns souhaitent aller de Ciudad Bolivar jusqu’au nord, pourquoi pas, ils auront besoin d'un métro ou d'un train. Le métro draine des masses, le tramway distribue des espaces plus petits.

Que pensez-vous de l'extension du théâtre Colombia ?

Cela ne me paraît pas une mauvaise idée qu'un équipement important dans le centre urbain s’agrandisse. Je logeais avant dans l’hôtel de l'Opéra et j'avais beaucoup de peine de ne pas pouvoir sortir la nuit à cause de l'insécurité ; j'étais seul. Il n'y avait aucun de ces établissements qui donnent vie comme des restaurants ou des commerces autour du théâtre. Un des plus grands risques qu'ont les villes aujourd'hui est de voir leurs équipements s'en aller à l'extérieur. Bogotá n'en est pas encore là. Les entreprises ne sont pas parties dans des quartiers éloignés notamment à cause des problèmes d'insécurité. Ainsi, le théâtre ne me paraît pas si mal sauf qu'on ne peut pas installer un parking de ce type dans cette partie du centre.

Le théâtre Colombia ne devrait pas avoir un parking ?

Les gens n'arrivent pas au Lincoln Center à New York en voiture ! Dans les villes que nous prenons comme références, personne ne prend son véhicule dans ce type de scénario. L'automobile ne sert pas à aller au spectacle. Qui plus est, à un moment, se posera la question de la piétonisation de la Candelaria.

De ce que vous avez conçu à Madrid, que peut-on appliquer à Bogotá ?

Je dirais aux architectes de regarder les villes avec soin et affection. Les gens sont plus importants que l'architecture. Si vous avez cette sensibilité, il n'y a pas besoin de grands principes normatifs et patrimoniaux. Il serait juste grossier d'agir sans aucune éducation dans un centre urbain. C'est là que le paysage entre en compte. Par paysage, j'entends la manière dont on partage le regard sur la ville.

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Pourquoi le paysage est-il si important ?

En Europe, nous avons une charte du paysage, lequel est défini comme l'environnement, qu'il soit rural, urbain ou agricole, qui nous entoure. Le paysage ne préexiste pas, ce n'est pas une loi qui existe avant les individus ; il est la façon dont nous voyons la réalité. La clef est dans ce que les habitants de Bogotá identifient dans leur patrimoine.

Comment pourrions-nous améliorer Bogotá si nous appliquons cette idée ?

Avec l'accélération des processus immobiliers, il y a davantage de projets superflus. L'opinion publique doit commencer à distinguer le banal de l'important. J'admire beaucoup l'exemple de Medellín ; ils ont compris que si l'architecture se met au service du social, elle avait une autre signification. Une bibliothèque aussi monumentale que la bibliothèque España, installée dans l'un des quartiers les plus dangereux et les plus difficiles de la ville, s'est convertie en un symbole de régénération urbaine. Ces pierres ne sont pas seulement des édifices, elles sont aussi un symbole d'identification de la citoyenneté.

Comment peut-on diminuer la ségrégation sociale à partir de l'urbanisme ?

Une ville ségréguée est plus encline à la violence qu'une ville intégrée. Dans les pires moments de Medellín, il n'y avait pas de violence dans le métro. Les habitants l'appelaient 'l'espace métro' ; un espace où il fallait vivre ensemble. Chacun avait décidé de ne pas l’abîmer. C'était ce qu'ils avaient en commun.

Depuis lors, la meilleure recette contre la violence n'est pas dans la police, la surveillance, les caméras. Je crois qu’Antanas Mockus* avait raison quand il disait que la base de tout est l'éducation. L'urbanisme permet d'essayer de ne pas ségréguer. Les temps où nous dessinions des ghettos de logements sociaux pour les pauvres et où tout projet était conçu de façon stratifiée est révolu.

Nous faisons des quartiers sociaux plus petits, plus mélangés, dans des quartiers où il n'y a pas de logements sociaux, des quartiers offrant des services, des commerces, des équipements basiques, publics ou privés. La planification qui sépare de manière radicale est le pire ennemi de la société contemporaine. En séparant radicalement les fonctions nous portons préjudice à l'intégration.

Santiago Valenzuela | El Espectador | Colombie
31-10-2012
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

* Antanas Mockus, homme politique colombien, figure du parti vert pendant des années, a été maire de Bogotá de 1995 à 1997 et de 2001 à 2004.

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