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Chronique | Dédé au zinc prône les vertus du changement maintenant (13-11-2013)

Au zinc, c'est saison bonnet rouge et rouge bonnet. Dédé n'en peut mais. Pour une fois qu'un gouvernement, le précédent en l'occurrence, faisait voter une loi 'écolo' à l'unanimité du parlement ! Ecotaxe, bonjour l'hommage au développement durable ! La force des typhons au fond n'y change rien. Dédé perçoit bien la colère alors, au zinc, devant les infos sensationnelles, il se tait. D'ailleurs, ce jour là, il se croyait tranquille...

Développement durable | France

- J'en ai marre de payer pour ces conneries !

Alain, qui compte les jours avant une petite retraite, s'il est près de ses sous, est habituellement jovial et se fait volontiers payer le café. Et il est moins sot qu'il s'en donne l'air ; il est juste près de ses sous. Mais là, il était en colère.

- De quoi parles-tu ? lui demande Dédé.

Et chacun au troquet d'imaginer qu'Alain est Breton. En fait non, il venait juste de s'apercevoir que, sur sa facture d'électricité, il y a cette ligne en bas de page : CSPE. Que ? Quoi ? Alain a découvert qu'il s'agissait de sa Contribution au Service Public de l'Electricité : CSPE. Puis, il a compris qu'il cotisait pour les éoliennes et autres capteurs photovoltaïques. CQFD, il a explosé. Du coup, au zinc, c'est sur Dédé, qui ne se doutait de rien, qu'il est tombé.

- Tu vois Dédé, avec toutes tes histoires, c'est ma facture qui augmente et on ne me demande pas mon avis !

Alain parlait fort et les autres piliers de bar semblaient n'en penser pas moins. Bon, se dit Dédé.

- Alain, calme-toi. Si tu savais tout ce que tu payes déjà sans qu'on ait demandé ton avis, tu serais fou de rage.

- Ah oui ? répondit Alain. Parce qu'il y en a d'autres ?

- Bah oui, dit Dédé. Par exemple, quand, à la moindre panne, tu es obligé de racheter un appareil neuf parce que celui que tu possèdes n'est pas démontable, c'est bien une dépense forcée. Et elle n'est pas justifiée. Par contre, pour les éoliennes...

- Moi je m'en fous bien des éoliennes !

- Toi peut-être, mais il faut préparer l'avenir. Si personne n'aide les techniques émergentes, elles ne parviendront jamais à supplanter les anciennes et on sait que celles-ci sont condamnées à terme. Les centrales nucléaires qui nous fournissent le courant aujourd'hui ont été largement subventionnées. Ce sont des investissements très lourds, incorporant beaucoup de recherche - qui durent toujours -, financée sur fonds publics. Les fonds publics, c'est ton argent tout pareil et tu es en France le fier propriétaire d'un bout de toutes les centrales nucléaires, par ailleurs vieillissantes - tout comme toi Alain - du pays. Aujourd'hui, les énergies nouvelles telles que les éoliennes et le photovoltaïque sont financées par des tarifs d'achat garantis. C'est le même principe : de toute façon, il faut payer. Tout dépend là où tu veux mettre ton argent.

- C'est bien ça le problème, répondit Alain. Au fond, j'aimerais qu'on nous laisse tranquille, j'en ai marre d'être pris pour une vache à lait !

- Je comprends, dit Dédé

Et Dédé comprenait vraiment Alain et son exaspération. In petto, il se demandait lui-même avec dépit comment la mise en oeuvre d'une loi porteuse d'espoir pour le futur, en plus votée à l'unanimité de l'Assemblée nationale, pouvait aboutir à un tel fiasco. Il reprit ses esprits car Alain et les piliers du troquet et le patron et sa femme et la serveuse attendaient qu'il dise quelque chose.

- Ecoute Alain, si tu ne veux aucun changement, alors OK, on te laisse tranquille mais il ne faudra pas te plaindre ensuite que la France a du retard. Par définition, l'avenir se construit aujourd'hui. Je te garantis qu'il sera différent de ce que nous avons connu. Ce sera un grand changement et, comme ça commence maintenant - en fait, ça a déjà commencé -, autant éviter de se faire surprendre. Il faut voir ça comme une forme d'investissement. Ne pas payer aujourd'hui te coûtera bien plus cher demain.

- Certes, a dû convenir Alain. Mais il doit bien y avoir d'autres moyens que de me faire les poches à chaque fois…

- Certes, a concédé Dédé, il existe nombre de manières de soutenir le changement et certaines ne coûtent pas cher. Il suffit parfois de faciliter le développement de nouvelles pratiques. Pas mal de conseils généraux ont par exemple aidé le covoiturage en créant des parkings de regroupement des co-voitureurs.

- C'est vrai, j'ai vu la pub dans le métro, a dit un consommateur.

- Pour le vélo, c'est pareil, a poursuivi Dédé. Le soutien peut prendre la forme de parcs sécurisés pour se garer, d'une réglementation réservant certains espaces aux cyclistes (comme l'accès aux couloirs réservés aux transports en commun) ou certaines pratiques (contre-courant de sens unique par exemple), la subvention à l'achat de vélos à assistance électrique, le déploiement d'un système de vélos en libre service, etc.

- Justement, triompha Alain, tu vois bien que tout ça plus ça finit par coûter cher ! Et moi je dis que c'est trop cher pour moi.

- Mais, insista Dédé, il faut mettre en face la valeur apportée par la mobilité. Tu imagines Paris sans transports en commun ? Sais-tu combien ça te coûterait en embouteillages, en pollution et en congestion ? Si tes ancêtres n'avaient pas mis de leur poche pour le métro, je ne suis pas sûr que tu aurais le tout-à-l'égout. Sans parler du désastre pour les commerces et l'économie parisienne, et de toute autre ville d'ailleurs, s'il n'y avait pas les transports en commun.

Le patron du zinc, qui écoutait d'une oreille distraite, opina du chef. Ça l'embête bien de payer toutes les taxes mais il reconnait qu'une ville a besoin de services publics. Lui sait que le seul client qui arrive en voiture à sa brasserie est un commercial de province qui s'est perdu.

Robert, vieux militant écolo et client du zinc depuis longtemps, a choisi ce moment pour intervenir :
- Laisse tomber Dédé, dit-il. Tu vois bien qu'Alain est réfractaire à toute évolution. L'âge des cavernes et de l'énergie fossile lui va bien.

- Ce n'est pas vrai, répliqua Alain, piqué au vif. Tiens, à la maison, je n'ai plus que des lampes basse consommation. Ma femme me dit que ça coûte plus cher à l'achat mais que je suis gagnant à la longue.

- Bah, tu vois que tu investis, dit Dédé, et tu as raison. Il a pourtant fallu quand même interdire progressivement les lampes à incandescence, c'est-à-dire une intervention publique 'sans qu'on te demande ton avis' pour donner un coup de pouce au changement. La réglementation est une des manières d'accompagner le changement. Je te l'accorde, c'est un outil délicat, à manier avec précaution, et il faut souvent des ajustements. Mais ça permet à toute une filière de se coordonner pour changer, alors que l'on aurait bien du mal si chacun changeait tout seul de son côté.

- De toute façon, ça coûte, reprit Alain en cherchant de l'aide du regard.

- Oui ça coûte mais tu ne le payes pas de la même manière, poursuivit Dédé. Tu renforces une réglementation, comme la réglementation thermique, et les coûts de construction augmentent. C'est vrai. Le pari est qu'une fois la période d'innovation passée, et du fait de la concurrence, les prix redescendent au niveau de départ, ou même en-dessous si de nouvelles pratiques se sont développées. C'est ce que l'on appelle une courbe d'apprentissage.

- De toute façon, intervint Robert qui tenait à mettre son grain de sel sur la plaie, sans pression, notamment financière, tu ne changeras pas et, crois-moi, tu n'es pas le seul.

Alain était dépité. Sa facture d'électricité l'avait mis tellement en rogne qu'il était venu chercher auprès de ses poteaux du zinc des complicités, une protestation commune contre ces prélèvements qui n'en finissent pas, et voilà que ceux-là mêmes lui disaient qu'il devait toujours plus se serrer la ceinture, pour son bien en plus !

- Allez, je préfère encore payer une tournée, tant qu'il me reste un peu d'argent !, dit-il, beau joueur.

Ce fut la surprise au zinc mais le patron n'attendit pas qu'Alain change d'avis et lança la machine à café et les pressions. «Au final, quand même Alain paye la tournée, le développement durable, c'est peut-être bon pour le commerce», se dit-il.

Dominique Bidou

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