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Cambodge | Vann Molyvann, la condition urbaine au Cambodge (06-11-2013)

Vann Molyvann, né en 1926, architecte du prince Norodom Sihanouk, formé aux Beaux-arts de Paris, exilé en Suisse après le coup d'Etat, poursuit son activité et sa réflexion sur le développement urbain du Cambodge. Brian McGrath, chercheur à l'université de Parsons à New York, propose un long entretien avec l'homme de l'art dans le numéro 8 d'octobre 2012 de Nakhara, revue de la faculté d'architecture de Chulalongkorn, en Thaïlande.

Urbanisme et aménagement du territoire | Cambodge | Vann Molyvann

CE QUE J'AI APPRIS - CE QUE J'AIMERAIS TRANSMETTRE - ENTRETIEN AVEC SON EXCELLENCE VANN MOLYVANN
Brian McGrath | Nakhara

PHNOM PENH - Vann Molyvann est né dans la province du Kampot en 1926. Il a étudié l'architecture à l'Ecole des Beaux-arts de Paris et est retourné au Cambodge en 1956. Comme étant l'un des premiers architectes qualifiés cambodgiens, il a rapidement gagné la tête des Travaux Publics et est devenu Architecte d'Etat grâce au prince Norodom Sihanouk durant l'âge d'or de l'indépendance cambodgienne. Entre 1956 et 1970, Vann Molyvann a achevé le plan directeur de l'extension de Phnom Penh et celui de la ville portuaire de Sihanoukville. Il a conçu d'importants édifices comme le Théâtre National, le Stade National, le Collège de Formation des Enseignants, le programme '100 maisons' pour héberger les employés de la Banque Nationale du Cambodge à Phnom Penh et la brasserie SKD à Sihanoukville.

02(@HenningBlatt).jpgVann Molyvann a émigré en Suisse après le coup d'Etat du général Lon Nol. Il a travaillé pour le programme des Nations Unies pour les établissements humains. Il est retourné au Cambodge en 1991 en tant que président du conseil des ministres, ministre de la Culture, des Beaux-Arts, de l'Urbanisme et de l'Aménagement du territoire. Plus récemment, il est l'auteur de l'ouvrage Les villes modernes khmers et a achevé sa thèse sur l'urbanisme du Sud-Est asiatique. Il est toujours cet intellectuel actif et nous a aimablement accordé cet entretien en mars 2012.

Brian McGrath : Pouvez-vous parler de votre récent travail de recherche sur l'urbanisme durable ?

Vann Molyvann : Je voudrais parler de deux projets de recherche. Le premier porte sur une analyse historique de l'urbanisme khmer lequel se fonde sur l'hydrologie. Cette recherche est l'arrière plan de leçons pour le Royaume du Cambodge afin de préparer son développement urbain. Ce travail a été publié dans le livre Les villes modernes khmers par le Reyum Institute of Arts and Culture de Phnom Penh en 2003. Le second travail de recherche poursuit cette première réflexion sur dix pays du Sud-Est asiatique. Ma thèse est en cours de traduction en khmer, français et anglais.

Quand avez-vous commencé cette recherche ?

J'ai débuté cette recherche en 1994 afin d'utiliser l'analyse historique de l'urbanisme khmer en vue de créer un modèle du XXIe siècle de la ville du Sud-Est asiatique. Il s'agit de répondre aux défis de l'expansion rapide des villes et de leur vulnérabilité en cas d'inondations. Pendant ma carrière d'architecte en chef du roi Norodom Sihanouk, de 1955 à 1970, le principal défi était alors de construire un pays moderne. En première ligne, nous devions constituer les institutions modernes de la nouvelle nation du Cambodge. Cela inclut les institutions de gouvernance, de culture et d'éducation.

03(@MileiVencel).jpgLes défis de la ville en 1994 étaient-ils différents de ceux que vous avez affrontés en 1955 ?

Par contraste, en 1994, nous devions faire face au défi de la reconstruction entière du pays après une longue période de conflits. Mes recherches ont fourni une base en vue de créer un nouveau modèle méga-régional pour la ville de Phnom Penh et pour le pays dans sa totalité. Cette idée moderne de la région devait s'initier à partir de connaissances provenant de l'analyse historique de l'architecture khmer.

04(@HandspanGermany)_S.jpgComment votre formation ou vos expériences vous ont-elles préparées à ces nouveaux défis ?

Ma formation à l'Ecole des Beaux-arts de Paris m'a préparé à mon rôle d'architecte métropolitain de la capitale du Cambodge indépendant. J'ai également beaucoup appris durant mon exil en Suisse, au Laos et au Kenya sur la gestion des risques environnementaux et sur le développement social. En Suisse, j'ai également appris comment de petites maisons de montagne étaient conçues pour résister aux risques d'avalanche. 

A Nairobi, alors que je travaillais pour UN-HABITAT (le programme des Nations Unies pour l'Habitat, ndt.), j'ai appris la prévention des risques sismiques dans les pays en voie de développement. En tant que conseiller technique à Vientiane au Laos, j'ai accru mes connaissance quant à l'amélioration des bidonvilles. Je pense que l'Indonésie et le Kenya ont été préservés des troubles sociaux par l'amélioration des bidonvilles et par la réalisation d'équipements grâce à la Banque Mondiale.

05(@RightIndex)_S.jpgQuel est le problème fondamental de Phnom Penh écologiquement parlant ?

Phnom Penh est une ville à la confluence de quatre cours d'eau : le Mékong, le Tonlé Sap et les rivières Bassac. Cet ensemble hydrologique subit l'énorme sédimentation du Mékong après son long voyage à travers la Chine, le Laos, la Thaïlande et le Cambodge, avant de venir dans le delta du Mékong au Vietnam. Qui plus est, la mousson inverse le cours du Tonlé Sap du sud vers le nord et du nord vers le sud, saturant le Grand Lac au sud d'Angkor.

06(@IanXYZ)_B.jpgQuelles stratégies avez-vous appris du passé quant à l'urbanisme durable au Cambodge ?

Après les Khmers rouges et depuis 1994, j'ai proposé, dans les deux recherches dont je vous ai parlées, une stratégie de gestion territoriale centrée sur les programmes de reconstruction de trois villes martyrs : Angkor-Siem Reap, la ville capitale de Phnom Penh et le port de Sihanoukville.

Cette recherche tente de tirer les leçons du passé afin de formuler une nouvelle politique nationale et une nouvelle stratégie d'urbanisation du Cambodge. En ce sens, j'ai souligné deux enseignements à appliquer : la première leçon porte sur la mécanique de gestion du territoire khmer lequel a toujours été fondé sur des techniques hydrauliques. Dans les vallées inondées du Mékong, les habitants ont toujours utilisé de hautes digues de terre en vue de construire des bassins et des canaux, artificiels ou naturels, pour organiser le réseau de distribution en eau. Ce système traditionnel est appelé système de «Prek».

Les affluents du Mékong et les canaux tout du long déposent leurs alluvions toute l'année durant. Les rives sont régulièrement rénovées et fertilisées à chaque hausse ou baisse du niveau de l'eau. Dans les zones qui ne sont pas inondables comme la plaine de Siem Reap-Angkor, les habitants ont construit d'importants réservoirs pour stocker l'eau - qu'ils nomment «Baray» - et ils ont créé un système de distribution très sophistiqué.

Deuxième leçon, la vallée du Mékong : les inondations sont la principale contrainte de l'installation des populations. Les rives touchées par les crues imposent la localisation de toutes les villes khmères le long du Mékong et autour du Grand Lac au niveau le plus élevé de l'eau. Toutes les routes nationales fonctionnent comme des digues. Dépasser ces limites nécessite la construction de coûteuses infrastructures d'alimentation en eau.

07(@MileiVencel)_S.jpgQuelle stratégie avez-vous proposé pour le futur durable de l'urbanisation du Cambodge ?

J'ai proposé trois projets urbains que je considère comme étant les plus urgents. Ils peuvent être réalisés à moyen terme (1995-2005).

Le premier projet propose un objectif de développement : la réhabilitation du patrimoine archéologique d'Angkor. Les villes d'Angkor ont été doublées par les archéologues des «villes hydrauliques». Dans ce projet, les anciennes techniques utilisées pour la construction de la ville hydraulique du passé seront réhabilitées à une échelle urbaine dans le but de donner vie à toute la région qui a été, depuis le XIIe siècle, celle de 600.000 habitants. Le projet anticipe aussi au niveau du développement simultané du tourisme culturel, lequel peut générer les ressources nécessaires pour raviver l'économie nationale.

Le deuxième projet concerne l'extension de Phnom Penh. L'objet est de créer une «région urbaine», une vaste conurbation qui appellerait à la fusion de l'actuel territoire de la municipalité de Phnom Penh avec le territoire de la ville satellite de Takhmau et toute la vallée du Stung Prek Thnot. Le système traditionnel de canaux et de «Preks» pourrait être intensivement modernisé et généralisé à la plaine centrale du Cambodge. Le projet du Stung Prek Thnot devient un projet multifonctionnel englobant irrigations, production d'électricité et contrôle des inondations.

Le troisième projet a pour objectif de renforcer la réouverture du Cambodge vers le sud de la mer de Chine. Pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, des sources chinoises mentionnaient l'existence dans la vallée du Mékong des premiers royaumes gouvernés par des chefs aux noms en sanskrit. Le centre de l'un de ces royaumes était situé dans le bas Mékong et dans son delta. C'était Fou-nan, dont la ville capitale était dénommée Vyaddhapura. Fou-nan est la prononciation en mandarin moderne des deux caractères prononcés de par le passé b'iunam, qui est la transcription du vieux khmer bnam, actuellement Phnom, «montagne». 

Les rois de ce pays avaient pour titre «Roi du Mont», en sanskrit, pasvatabhupala ou çalaraja : Fou-nan était lié à la mer de Chine par le port de Oc Eo qui reliait Fou-nan aux routes maritimes internationales de l'époque. L'actuel port de Sihanoukville, créé en 1960, devrait essayer de remplir cette fonction essentielle pour le Cambodge afin d'être intégré à l'économie mondiale. Sihanoukville peut devenir le nouveau pôle moderne en devenir de la côte khmer.

08(@duhangst)_B.jpgSur quoi travaillez-vous actuellement ?

Du fait de ma thèse sur le passé et le présent des villes d'Asie du Sud-Est, j'ai proposé une nouvelle stratégie nationale de développement urbain pour le Cambodge. J'ai suggéré aux autorités de ne pas concentrer la croissance urbaine dans la seule capitale de Phnom Penh, comme ils le font, mais de distribuer cette croissance entre la ville capitale et les principales villes provinciales et de créer des nouveaux pôles urbains.

L'analyse de l'économie régionale et l'identification des facteurs qui déterminent la croissance m'a permis d'établir des typologies par fonction de toutes les villes provinciales en plus de Phnom Penh. Ces villes sont classifiées en sept catégories :

La ville principale. C'est le cas de Phnom Penh. Il est inévitable qu'une ville dominante comme Phnom Penh s'accroisse rapidement dans les années à venir. Une telle croissance doit être anticipée en vue de maximiser la contribution de la capitale dans le développement économique national. Il s'agit par ailleurs d'être capable de bénéficier des opportunités offertes par l'économie sud-est asiatique, le tout en assurant un développement durable vis-à-vis de l'environnement. Tous les investissements faits au Cambodge ont été le monopole de Phnom Penh et de sa région qui comptait 1,5 millions d'habitants en 2000, 2,4 millions en 2010 et en comptera 3 millions en 2015. Phnom Penh et sa région nécessiteraient trois fois plus d'espaces et d'infrastructures pour accueillir cette croissance. Il serait donc plus judicieux d'étendre la mégapole de Phnom Penh vers le sud, le long de la rivière Bassac, au lieu d'en évincer les habitants pour accroitre la densité des quartiers existants.

09(@jurvetson)_S.jpgLes principales villes provinciales. Il s'agit de Pursat, Battambang, Kampong Cham et Takhmau. Ces villes sont au coeur de régions principalement agricoles. Leur potentiel économique est prometteur. Il serait possible de moderniser leur système d'exploitation des terres pour attirer de nouveaux investissements et générer une plus importante exportation des produits agricoles.

Actuellement, 80% des terres sont lourdement tributaires des conditions climatiques et sont sujettes régulièrement aux désastres. La production moyenne des rizières est de 1,3 tonnes/hectare, ce qui est trop faible en termes de retour sur investissement qu'est le standard international. L'introduction d'une irrigation moderne, performante et bien gérée apporterait un gain énorme à l'économie du pays. Ces régions sont situées principalement dans la plaine centrale du Cambodge, une région drainée par le Mékong et le Tonlé Sap, une région aussi qui compte parmi les plus peuplées du Cambodge.

Les villes touristiques. Siem Reap se développe déjà dans le but de devenir un grand centre touristique international. Sihanoukville a le potentiel pour devenir une station balnéaire.

Port. Le principal port du Cambodge, Sihanoukville, a reçu seulement un million de tonnes de marchandises par an.

Villes frontières. Actuellement, il y a un important commerce légal et illégal entre le Cambodge, la Thaïlande et le Vietnam. Les villes situées le long des corridors de transports, particulièrement près de la frontière, connaissent une forte croissance. Elles se localisent dans les provinces d'Oddar Meanchey et de Svay Rieng.

10(@NDStrupler)_B.jpgLes villes de province. Ces villes sont très peu peuplées ; leur population progresse lentement. L'offre commerciale est limitée tout comme les activités industrielles. Le potentiel de croissance économique est faible. Elles se situent dans les provinces de Prey Veng, Kampong Thom, Kampong Chnhnang Takeo et Kampot.

Les villes des provinces frontalières. Cette catégorie inclut les villes qui ont une activité économique minimale et qui sont éloignées des routes commerciales et de toutes infrastructures modernes. Leurs activités se développent peu. Elles se localisent le long des frontières, avec le Laos et le Vietnam, dans les provinces de Kratie, Stung Treng. Parmi elles, Tbeng Mean Chey, Banlung, Sen Monorom.

Les approches urbaines et leurs institutions n'en sont, au Cambodge, qu'à leurs balbutiements : il y a tant à faire et nos capacités dépendent des institutions gouvernementales, des cadres professionnels et techniques capables de contrôler le développement de la régulation, des finances... Nombre de ces éléments nécessitent des années pour se concrétiser et les débuts, aussi minimes soient-ils, doivent être engagés.

Brian McGrath | Nakhara | Thaïlande
01-10-2012
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

Réactions

Charles-F.Mottaz | retrait | Suisse | 19-12-2014 à 13:34:00

Ayant connu M. Vann Molyvann en mme temps que M. F. Despland, c'est avec plaisir que j'ai lu l'article sur ce grand architecte.

Michael Ly né Ly Chhay | Guide d'Angkor | Siem Reap | 07-10-2014 à 23:03:00


Bonjour Monsieur Vann Molyvann,
Souhaitant vous envoyer un document sur L'Eclairage et la climatisation d'Angkor.
Pouvez-vous, s'il vous plait me faire savoir à quel adresse email pour vous en faire parvenir.
En effet par la suite je souhaite vivement vous rencontrer, si une fois avoir lu mon document et que vous jugerez acceptable ma demande de vous rencontrer.
Veuillez agréer monsieur mes salutations respectueuses.

Je suis Cambodgien né à P.Penh en 1952, quitter le Cambodge en 1972 pour la France, actuellement de retour vivre à Siem Reap et guide touristique pour les VIP à Amansara.
Ly Chhay né Michaël Ly

F. Despland | architecte | Switzerland | 07-11-2013 à 17:04:00

Trs intressant article sur M. Vann Molyvann urbaniste.
J'ai galement connu M. Vann Molyvann en tant qu'architecte avec un immense talent (diplm des Beaux arts de Paris et de AA school Londres). Toujours sensible l'architecture vernaculaire du pays pour lequel il travail, son approche architecturale et sa modestie lgendaire le rend que plus grand.

Serge Renaudie | 07-11-2013 à 06:00:00

Vann Molyvann est un immense architecte. Rien que sa maison est une œuvre. J'avais demandé voici 8 ans que l'Académie de l'Architecture, en France, récompense son œuvre mais rien ne fut fait. N'est pas le moment de le redemander ?

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