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Royaume-Uni | Mecanoo au coeur de Birmingham, pour les siècles des siècles (23-10-2013)

Birmingham, Century Square : la bibliothèque signée des Néerlandais de Mecanoo a ouvert ses portes en septembre 2013. Lumière naturelle et vides courbes sont parmi les fascinantes caractéristiques de ce bâtiment conçu par Francine Houben ; du moins ainsi que le relève Herbert Wright, journaliste sous le charme, dans un article paru dans l'édition de septembre 2013 du magazine anglais Blueprint. 

Culture | Bâtiments Publics | Royaume-Uni | Francine Houben

ROBE ET COURONNE
Herbert Wright | Blueprint

BIRMINGHAM – 'Oooh...' Voyez les lignes superposées sur les 5.357 cercles d'aluminium, glissant à travers la frise hypnotique de la Bibliothèque de Birmingham, ouvrage de £189 millions (€220 millions), livré en septembre 2013.

'Ooh !' Les visiteurs réagiront sans doute à la rencontre de l'euphorie électrique offerte, à l'extérieur et à l'intérieur, par ce bâtiment. Mais ne pas dire 'ooh' en prononçant le nom de l'agence néerlandaise auteure de la bibliothèque : Mecanoo. Le nom se prononce comme Meccano, le jeu de construction qui, en 1984, a inspiré son groupe fondateur, composé d'étudiants en architecture à l'Université de Technologie de Delft (TUDelft).

Francine Houben est la dernière de la bande encore présente ; elle dirige à présent une agence de 115 personnes. Le siège des bureaux de Mecanoo à Delft est situé dans l'ancien hôpital d'un convent reconverti, au bord d'un canal. «J'aime créer des espace inoubliables», déclare Francine Houben d'une voix étonnement douce, dans la spacieuse salle de réunion au style ogival.

Bien qu'elle n'ait rien de l'intensité sombre de Rem Koolhaas, fondateur d'OMA, ou de la malice de Winy Maas, fondateur de MVRDV, tels ces confrères néerlandais, basés comme elle non loin de Rotterdam, elle s'exprime avec une sincérité désarmante tout en étant aux commandes d'un portfolio important.

Dans cette pièce se trouvent les maquettes de projets clés : le National Heritage Museum de Arnhem, 2000, couvert par 143 mètres de briques différentes et de 'stoneworks' faisant face à un hall métallique en forme de roche ; le Montevideo, 139 mètres de haut, notable exercice d'architecture verticale parmi les tours de Rotterdam dont celles de Foster, OMA et Siza ; et le Wei-Wu-Ying Arts Center à Kaohsiung, à Taïwan, en cours de construction, couvert d'un toit mesurant 225 par 160 mètres, qui ressemble à un tapis magique.

Linéarité façon Mies et fluidité du millénium, transparence et matérialité organique, villas et tours... Y a-t-il un fil rouge ? Francine Houben admet qu'il n'y a pas de style Mecanoo. «Notre travail est reconnaissable, c'est une attitude plutôt qu'une forme ou un style ; c'est palpable, multidisciplinaire, humain», dit l'architecte. Le fait d'être une femme architecte fait-il une différence ? «Après 50 ans, j'ai commencé à penser que je suis différente», répond-elle. «Je pense de façon plus plus intuitive, personnelle. Parfois, les hommes n'aiment pas ça».

Dans l'un de ses livres, elle a cité ce vers de John Lennon «Intuition takes me everywhere» («l'intuition me porte partout», Ndt.) ; mais de quel point de départ ? Francine Houben cite Max Risselada, un professeur «très humain» à Delft, connu pour ses recherches sur le modernisme, un «très bon enseignant». Max Risselada a travaillé avec Lina Bo Bardi, légendaire humaniste-moderniste brésilienne et source d'inspiration de l'architecte. Il a également présenté Francine Houben à Charles et Ray Eames, que l'architecte néerlandaise a rencontré à Los Angeles en 1978, peu avant sa mort. «Découvrir une telle liberté dans la façon de travailler était comme rentrer à la maison ; quelle humanité, générosité et intemporalité», se souvient-elle.

Si un projet devait mettre Mecanoo sous le feu des projecteurs, ce serait la 'TUDelft Library', livrée en 1997. Ici, un cône blanc impérieux s'élève à travers un toit vert incliné comme les douces collines du sud des Pays-Bas, où l'architecte a grandi. «Le cône fixe le toit et il est le symbole de la rationalité de l'université», explique l'architecte.

02(@Christian Richters)_B.jpgLa lumière naturelle inonde l'intérieur depuis les deux murs-rideaux vitrés à l'arc du toit, aussi bien que depuis le 'skylight' en haut du cône. Il y a là une courbure lugubre, comme dans le TWA Flight Center Terminal JFK, signé Saarinen en 1962. Le cône flotte au-dessus de l'espace, révélant en-dessous les anneaux des espaces de travail internes connectés via des passerelles inclinées (peut-être évoquant ainsi le projet de Lina Bo Bardi SESC Pompéia, à São Paulo en 1977) à un plan gigantesque composé de livres par milliers devant un mur bleu vibrant. Francine Houben explique que cette couleur fait référence au bleu Mecanoo et révèle qui s'agit d'une peinture qu'elle a d'abord utilisée dans une mise en scène de théâtre.

Lumière naturelle, vides courbes, chemins tirés à travers des espaces ouverts et le bleu Mecanoo sont parmi les touches de design que partagent les bibliothèques de TUDelft, 15.000m², et de Birmingham, 29.000m². Présentée comme un 'Palais du peuple', conçue avec l'ingénieur Buro Happold, la bibliothèque de Birmingham est située entre la Baskerville House, un imposant immeuble de bureaux en pierre de Thomas Cecil Howitt, monument de grade 2*, et le Birmingham Repertory Theatre (REP), signé Graham Winteringham et gagnant du RIBA National Award**.

Le nouveau projet connecte désormais la bibliothèque et le théâtre, qui a été partiellement rénové à l'intérieur ; «nous avons gardé le REP comme ayant sa propre déclaration architecturale», commente Francine Houben. Comme trois grâces, ces trois ouvrages donnent sur Centenary Square mais la bibliothèque, se levant en trois volumes rectilignes superposés, domine. Elle est vêtue en bandes bleu et or avec des menuiseries situées derrière l'écran, en filigrane des cercles. L'effet, s'il peut être féminin, n'est pas diffèrent de l''embroidery anglaise' revue par Louis Vuitton.

La bibliothèque est surmontée, à 60 mètres de hauteur, par un tambour d'or (la «pièce de résistance» de Francine Houben), qui abrite le Shakespeare Memorial Room (1882) conçu par John Henry Chamberlain, un espace habillé en bois et déplacé sans encombre. La composition est telle une pile d'énormes boites à cadeaux bizarrement enveloppées avec une boite à chapeau dorée au sommet.

La frise rend hommage à une longue tradition d'un savoir-faire de Birmingham, spécialement en ce Jewelery Quarter. Montée à 90 centimètres du placage, sa structure est composée d'un chevauchement de cercles noir de 5.8 mètres de diamètre recouvrant des cercles brillants de 1,8 mètres. Il était à craindre que les pigeons s'y perchent, ce qui a initié une recherche avec l'expert Dr. Haag-Wackernagel. En fait, comme le dit Francine Houben, «il n'y a pas de pigeons à Birmingham ; c'est une ville propre».

L'accès au foyer bleu Mecanoo en double hauteur se trouve sous un porte-à-faux de 11 mètres. Instantanément, la dramaturgie spatiale de la bibliothèque porte le regard vers le haut, au fil du néon bleu d'escalators invraisemblablement longs qui s'élèvent dans l'espace libre entre la 'Children's Library' plus bas et, plus haut, le plus bas des quatre vides circulaires contigus empilés et décalés. Ensemble, ils forment un espace étonnant quasi à l'échelle d'une cathédrale, avec des géométries claires et pourtant décalées. C'est aussi un entonnoir vertical qui fournit ventilation naturelle, chauffage et climatisation. «Je voulais séduire avec la séquence des rotondes», dit Francine Houben.

Les premiers ascenseurs arrivent au niveau 'Business and Learning', là où sont proposées les fonctions telles que l'utilisation des ordinateurs et la rédaction de CV et là où les salles de conférences surplombent Centenary Square. Au-dessus, la magnifique 'Book Rotunda'...

Le tambour de 24m de large, sur trois niveaux, est aussi majestueux que la 'British Museum Reading Room' signée Sydney Smirke en 1857 (que Francine Houben confesse n'avoir jamais vue).

Deux autres escalators arrivent à destination, les Services aux lecteurs s'étirant dans tout le porte-à-faux.

03(@Christian Richters)_B.jpgLes rayons de la bibliothèque irradient à partir de la 'Book Rotunda', encore croisée par deux autres ascenseurs qui mènent au 'Discovery Floor', avec un café et une galerie. 

Une grande terrasse publique, découverte et plantée, en forme de L, surplombe à son tour Centenary Square, maîtrisant les vues vers la ville dominée par l'Alpha House, bâtiment de 100 mètres de hauteur conçu par Richard Seifert. 

Parmi les îles de ce jardin aménagé par Mecanoo, et contenant 3.500 plantes, sont disposés des bancs arqués en bois. «Birmingham est une ville très verte mais pas dans le centre-ville. Pas encore», indique Francine Houben à Blueprint.

Des tapis roulants inclinés traversent l'espace jusqu'au plus haut de la 'Book Rotunda', laquelle s'ouvre alors sur une autre rotonde plus étroite et pénètre sur deux niveaux fermés d'archives. A présent, l'espace est blanc et un ascenseur, dans un tube transparent, grimpe aux bureaux au septième étage. Dehors, le Jardin Secret est exposé au nord et à l'est ; les deux terrasses vertes comptent 5.500 plantes de 160 variétés, choisies en collaboration avec Buro Happold, en partie pour répondre à la crise que connaissent les apiculteurs de Birmingham. La plus haute et la plus étroite des rotondes monte encore sur deux niveaux au travers des bureaux et des 'espaces techniques et mène à une lucarne circulaire posée dans un petit cylindre de toit, juste à côté de celui de Shakespeare.

Au rez-de-chaussée, une rangée d'énormes marches jaunes, destinées aux évènements, fait face à la 'Children's Library', laquelle s'étend en un amphithéâtre circulaire de 18 mètres de diamètre, coulée dans le palazzo central aux trois Grâces imaginé par Mecanoo à travers Centenary Square.

L'acoustique était un facteur clé ; «nous ne voulions pas créer une bibliothèque silencieuse», précise Francine Houben. Elle assure qu'«avoir un piano dans le bâtiment est fondamental», bien que Blueprint ne l'ait pas remarqué. «Beaucoup de modélisations acoustiques ont été effectuées», indique Rod Manson, directeur régional de Buro Happold, remarquant le défi de la réverbération dans les parties à plan ouvert. La solution réside dans les finitions des surfaces et dans les matériaux absorbants incorporés au plafond.

Le toit vert à Delft était en avance sur son temps. La bibliothèque de Birmingham est aussi extrêmement durable ; elle a acquis un excellent niveau BREEAM***, également grâce à la réutilisation des eaux grises et à la biodiversité. Le besoin énergétique est 40% inférieur que celui exigé par la réglementation, notamment grâce à l'éclairage basse consommation, une unité de cogénération, la ventilation partiellement naturelle et l'utilisation d'un aquifère pour le refroidissement.

Que dire à propos de l'ancienne 'Central Library' signée par John Madin à proximité de Paradise Circus ? Le ziggurat brutaliste complété en 1972 a fortement divisé l'opinion et trois fois fut refusé à l'inventaire*. Avant sa fermeture, ses intérieurs confinés et délabrés avaient de quoi rendre quiconque claustrophobe, la lumière naturelle provenant d'un atrium central inefficace quand les toilettes étaient ornées de canettes de bière abandonnées. Néanmoins, une excitation interne court à travers sa masse lourde et des restaurants lumineux animent l'atrium. La démolition est imminente.

D'elle-même, Francine Houben souligne la similitude avec la Boston City Hall (1968), qu'elle a visitée à plusieurs reprises. «Bien sûr, le bâtiment de John Madin est spécial mais il demeure néanmoins très compliqué avec l'espace public autour», dit-elle. «Les gens ont besoin de lumière. Une bibliothèque ne devrait pas être sombre à l'intérieur». Commentaire d'un bibliothécaire de Birmingham : «ce bâtiment était comme un cercueil».

04(@Christian Richters)_S.jpgShakespeare, dans La Tempête, disait que «le passé est un prologue», tandis que les bibliothèques de Mecanoo concernent le futur. «Les gens disent que c'est un bâtiment du XXIe ; ils devraient dire du XXIIe», dit Francine Houben en se promenant à travers la Birmingham Library.

Voici une bonne raison pour penser qu'il pourrait l'être. En effet, la plupart des 10.000 visiteurs attendus chaque jour seront des jeunes, c'est à dire le futur de la ville ; apprendre est promesse d'avenir. Pour concevoir les espaces, Francine Houben dit observer les comportements des usagers et elle séduit les jeunes avec des espaces dans lesquels ils voudront passer du temps. «Les bibliothèques sont les cathédrales d'aujourd'hui», affirme-t-elle.

«Donne-moi ma robe, mets-moi ma couronne. Je sens en moi des désirs impatients d'immortalité», commandait la Cléopâtre shakespearienne. Ces mots pourraient être ceux de la Birmingham Library. Vêtue en filigrane délicate et fine, couronnée d'or, la bibliothèque est visible depuis des kilomètres, robuste et majestueuse. L'intérieur est un chef-d'oeuvre de fluidité et d'ouverture.

La ville qui jouait vite de son passé se voit déjà redéfinie par la création de Francine Houben. La bibliothèque ne peut pas offrir l'immortalité à Birmingham mis elle devrait au moins satisfaire son désir d'un futur fait de culture et de savoirs.

Herbert Wright | Blueprint | Angleterre
01-09-2013
Adapté par : Emmanuelle Borne et Caterina Grosso

* En Angleterre un 'listed building' est un bâtiment inscrit dans le 'Statutory List of Buildings of Special Architectural or Historic Interest'. Il existe trois degrés : Grade I : bâtiments d'intérêt exceptionnel ; Grade II : bâtiments particulièrement importants ; Grade III : bâtiments pour lequel il devrait être garanti un effort pour les préserver. La Baskerville House est donc de grade II
** Le RIBA National Award est un prix architectural annuel anglais fondé en 1966 par The Royal Institute of British Architects
*** BREEAM est un certificat énergétique anglais pour les bâtiments durables ; chaque année, le BREEAM Award est assigné au bâtiment le plus durable

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