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Chronique | Dédé au zinc prend aux mots la transition énergétique (02-10-2013)

Au café du commerce, il y a la télé. Et là, c’était une chaîne d’infos en continu. «Projet de loi de finances pour 2014, 17 milliards d'euros pour la transition écologique», annonçait doctement un présentateur, ou était-ce une présentatrice ? «Les moyens consolidés du ministère et des établissements publics qui lui sont rattachés s'élèvent à 17Md€, dont 7,2Md€ au titre de la mission 'Ecologie, développement et mobilité durables' (hors pensions)», poursuivit la télé.

Développement durable | France

C’est le moment que choisit justement Jean-Luc pour interpeller Dédé qui sirotait tranquillement, pour une fois, son absinthe en lisant son journal.

- Dis donc Dédé, le développement durable, c’est dépassé ! Tout le monde, aujourd’hui, est «développement durable», pas le moindre rapport sans que le mot ne soit repris à chaque paragraphe, pas d’usine qui ne soit durable, même les tours sont durables, de La Défense à Abou Dabi ! Et là soudain, il est question de 'Transition écologique' ? Le développement durable a été tellement récupéré qu’il ne veut plus rien dire. Alors va pour la transition énergétique.

Jean-Luc est un jeune homme bien. Il est Normand et nouveau Parisien et s’intéresse aux infos de la télé. Sons sens de l’humour, teinté parfois d’insolence, lui a fait une place au Zinc. Jean-Luc sait, comme chacun au Café du Commerce, que Dédé est sensible à la planète.

- Tant mieux au fond si le concept de développement durable a été récupéré, au moins on y pense, tout optimisme gardé, a répondu Dédé.

- C’est comme l’environnement, a repris Jean-Luc. Au début, c’était nouveau, ça dérangeait, et puis tout le monde s’y est fait. On a mis un arbre ici et là, on a payé des études à des cabinets. Les grandes firmes sont allées chercher des ONG pour dire tout le bien qu’elles en pensaient et le tour était joué. Comme 'Environnement' ne voulait plus rien dire, on a trouvé un nouveau mot, 'développement durable', et c’est reparti. Comme je disais, va pour la transition énergétique.

Dédé n’entendit nulle ironie et ne doutait pas de la sincérité du jeune homme.

- Tu crois donc, lui dit-il, qu’il suffit de changer le nom pour que tout recommence ? Je pense exactement le contraire. Les mots ont un sens. Il y a beaucoup de malentendus sur les nouveaux termes, souvent composés avec les mots anciens déjà chargés de sens, mais la fuite en avant ne sert à rien. L’Environnement est sorti en son temps et a eu du mal à s’imposer. Un mot qui couvre tellement de domaines, de l’ours des Pyrénées à la couche d’ozone, en passant par le bruit et les OGM, ça ne va pas de soi. Il faut expliquer et ça prend du temps.

Julie, c’est la fleuriste. La plus belle fille du quartier assurent les jeunes gens. Dédé n’en sait rien mais il apprécie autant sa fraîcheur que sa conversation. Et la voila qui se mêle de la discussion.

- C’est vrai, dit-elle, que quand je pense à l''environnement', j’embrasse large et vois à peu près de quoi il s’agit. Pas besoin d’être bac+7. Par contre, j’avoue, le développement durable, c’est déjà moins clair pour moi. Qu’y a-t-il en plus de l’environnement ?

Là, Dédé se dut d’intervenir et d’insister.

- Les mots ont un sens. Le développement durable est une approche plus complète et, surtout, un autre regard sur les choses. Au lieu de s’intéresser en premier à l'Environnement', le développement durable part de l’être humain et de ses besoins. L’environnement est sa première source d’approvisionnement et son cadre de vie. L’Environnement demeure dans le développement durable. Notre nourriture, nos matières premières, ce sont au départ des ressources naturelles, valorisées et transformées, et quand nous serons 9 ou 10 milliards d’êtres humains à la surface de la planète, il faudra faire en sorte que chacun trouve sa part. Il y a dans le développement durable une dimension sociale forte et la recherche d’une efficacité dans l’usage des ressources qui relève de l’économie. Cela, l’’Environnement ne le dit pas.

Jean-Luc coupât court.

- Il demeure que tout ça est bien compliqué, il faut simplifier. Aujourd’hui, le problème clé est le réchauffement climatique. Il faut sortir du carbone, qui est hyper présent dans les énergies que nous utilisons depuis la nuit des temps. Ça ne sera pas facile, il faut se mobiliser sur cet objectif clair. Au moins la 'transition énergétique' est un concept opérationnel, contrairement au 'développement durable'.

«Un concept pour les technos, oui», a pensé Dédé mais il ne dit rien. Environnement, depuis 40 ans, puis développement durable, puis transition énergétique : trois dimensions à prendre désormais simultanément en charge. Il faut gérer la complexité avec un esprit de système s’il l’on veut que ces composantes du développement durable entrent dans les esprits.

- Nous n’avons plus le temps ! a crié Jean-Luc avec un air de triomphe

Et Julie n’était pas loin d’être d’accord avec lui.

Dédé avait compris que les infos de la télé avaient définitivement ruiné le temps dédié ce jour au journal et à l’absinthe.

- Acceptez, dit-il, que les notions d’environnement et de développement durable ont fini par progresser. Il reste certes beaucoup de malentendus mais, à la longue, le sens du mot percole.

Là, il n’y eut que le patron du bar pour relever la blague. Alors, Dédé et lui se sont marrés in petto.

- Les exploitations abusives des mots troublent le jeu, reprit Dédé à nouveau sérieux. Les débats des experts aussi. Malgré tout, chacun lui donne un sens. Lequel ferait dresser les cheveux sur la tête des exégètes mais correspond plus ou moins à ce concept simple - halte à la terre brûlée - et évident : si on continue comme avant, on va dans le mur. Il faut trouver de nouveaux modes de développement et c’est ça le développement durable.

Julie devait partir alors il y avait une urgence dans la façon dont elle a posé sa question.

- OK, mais alors où est la solution ?

Dédé a souri, pensé à toutes les fleurs de cette planète et eut envie d’embrasser Julie.

- La solution n’existe pas et demeure à construire. En tout cas, elle ne viendra pas des technos, des spécialistes, des économistes, etc. Elle ne peut être que collective. A la société de la secréter, petit à petit. Les changements à cette échelle et de cette profondeur ne peuvent s’imposer que dans le temps. Aux dirigeants et aux experts de mettre la société en état de créativité. Regarde le débat sur l’énergie, le énième du nom, qui reste confiné aux spécialistes et aux militants. On a beau vouloir y raccrocher des volets 'société', qui étaient au coeur du développement durable, personne n’y comprend rien. Les technos ont récupéré le bébé, tout est dans l’ordre. Si l’on veut mobiliser la société, il faut lui parler de choses qu’elle comprend, avec sa sensibilité et ses cinq sens. Les nécessaires transformations de nos comportements sur l’énergie seront obtenues bien plus aisément dans une approche globale de l’avenir, que dans une vision technicienne spécialisée.

C’est vrai quoi, pensait Dédé, c’est pas aussi simple que les infos à la télé.

Dédé s’en voulut immédiatement de s’être emporté, tout le zinc écoutait. Dédé n’est pas juge ni policier et, en plus, tenait-il à montrer à Julie qu’il était au fait des mouvements de société, il tînt à préciser :

- Les réseaux sociaux peuvent aussi, à ce sujet, créer de nouveaux types de relation au sein de la société.

Jean-Luc, jaloux peut-être, crût bon d’intervenir et résumer la situation.

- Bon, ben, on n’est pas sorti de l’auberge !

Mais déjà c’était la météo à la télé et bientôt le Café du Commerce fut vidé, à cette heure, de ses piliers de comptoir. C’est le moment que le patron du bar choisit pour s’approcher de Dédé.

«Une autre absinthe 'Monsieur je me méfie des technos' ?», demanda-t-il.

Dominique Bidou

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