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Visite | A Belleville (Paris) un terrain d'aventures de BASE (27-10-2010)

L'agence de paysage BASE (Franck Poirier, Bertrand Vignal et Clément Willemin) a développé une approche singulière, le "jardin tout terrain", auquel la Ville de Paris, contre toute attente, a adhéré. En témoigne cette aire de jeux qui fait la part belle, malgré l'émoi des parents, autant à l'intrépidité qu'à l'intelligence des enfants. Plus qu'un objet, un territoire.

Aménagement extérieur/Paysage | 75020 | BASE

"Maman, MAMAN... JE SUIS EN HAUT". Un dimanche après-midi de janvier, un gamin s'époumone au sommet de la nouvelle aire de jeux du parc de Belleville, à Paris, pour attirer l'attention de sa maman, affolée de ne plus le voir. 

A la découverte de cette aire pour enfants inhabituelle, elle n'est pas le seul parent à ressentir une sourde appréhension, laquelle contraste avec l'apparente sérénité des habitués du lieu, qui se révèleront nombreux.

De fait, l'aire, de bas en haut, malgré le froid vif, est pleine d'enfants, du bébé qui marche à peine aux jeunes ados. "Comme prévu, les enfants se font parfois un peu mal - des petits bleus, de petites chutes - mais il n'y a pas de vrai danger", assure, amusé, Clément Willemin, l'un des trois associés de l'agence BASE*. Que les enfants prennent des risques (toutes proportions gardées bien sûr) était justement le but de cette opération.

Un peu d'histoire. A la suite de la fermeture, en 2002, de l’ancienne aire de jeux, la Ville de Paris lançait une vaste opération de concertation avec les usagers du parc, grands et petits, afin de définir leurs attentes. Surprise, ces ateliers de réflexion révélaient que ceux-ci souhaitaient que le risque, l’exploration et la recherche d’autonomie sous-tendent le principe ludique d’une aire de jeux. 

Surprise, la Ville de Paris prenait alors, c'est à son honneur, un virage à 180° dans la gestion du risque dans les parcs et espaces publics, faisait le pari de donner aux enfants de plus de 6 ans l’occasion de se confronter à des risques calculés. Pour tout programme : les attentes telles qu'exprimées par les riverains adultes et un gros bottin de dessins d'enfants.

"Je n'ai toujours pas compris pourquoi c'est nous qui avons été choisis", explique Clément Willemin. Peut-être parce que la motivation de cet ancien marionnettiste et de son équipe ne faisait aucun doute ? "Ce projet représente beaucoup de travail et d'énergie pour une petite surface et un petit budget, en tous cas bien inférieurs à ce que nous faisons habituellement", dit-il.

02(@BASE).jpg Peut-être aussi que BASE a su convaincre en s'approchant au plus près de l'imaginaire de l'enfance. "L'aire est conçue pour les enfants de 8 à 12 ans, un âge où l'on n'a pas forcément envie d'avoir les parents dans les baskets. Puis nous avons tenté de relater la posture de la 'génération affalée' qui rampe, qui se vautre sur le canapé, en imaginant un territoire qui corresponde à leur taille, leur gestuelle, leur physionomie avec des endroits (il y en a trois) où on échappe au regard", raconte Clément Willemin. De fait, il y a une trappe par laquelle seul un enfant peut se faufiler sachant que les parents ne peuvent pas surveiller les deux issues en même temps.

Il y avait également de la part de BASE la volonté de créer sur ce petit "territoire" non un objet mais un paysage complexe non identifié qui offre cependant des renvois subtils à des éléments de paysage connus par les enfants : le 'paysage' de l'alpinisme avec le mur d'escalade, le 'paysage' marin avec les porte-voix, un village de bois, etc. "Les enfants jouent spontanément sur les digues de bord de mer ; elles sont pourtant pentues, on peut tomber", relève Clément Willemin.

03(@BASE)_B.jpg Ce qui induit, sur la foi des recommandations du CODEJ (comité pour le développement d’espaces pour le jeu), un dernier élément fondateur du projet de BASE, la conviction que les enfants ne sont pas inconscients mais prudents. "La meilleure sécurité est que l'aire ait des aspects 'dangereux' qui soient affirmés, auxquels on ne peut pas échapper car ainsi l'enfant voit les difficultés et agit en conséquence. Le danger naît souvent justement d'un trop grand sentiment de sécurité", estime-t-il. Certes, au final, les pentes sont raides, leur déclivité évolutive, la station débout périlleuse et les surfaces glissantes, parfois accidentées. Mais l’ensemble est conforme aux normes de sécurité en vigueur.

04(@BASE)_B.jpg Ces principes acquis, il a fallu concevoir puis construire l'aire, sur une pente à 30° qui empêchait d'avoir recours à des éléments préconçus, sur un terrain instable (une ancienne carrière). "Quand nous avons compris qu'il faudrait maintenir le site avec des enrochements et beaucoup de béton, nous avons transformé ces éléments de soutènement en éléments de jeux", explique Clément Willemin. Du coup, dans cette aire ne subsiste ni horizontale, ni verticale mais des surfaces enchevêtrées de glissade, dérapage, escalade, des passages secrets, des anfractuosités, des planques et des observatoires multiples pour gamins plus ou moins intrépides.

"Nous avons travaillé en volume car il était impossible de le faire en plan et difficile même en 3D. Nous avons donc construit une première maquette, que nous avons modélisée en infographie et qui nous a permis de faire une autre maquette, trois en tout, pour vérifier les hauteurs de chute, les distances de sécurité et ainsi coller à la pente que les enfants ne tombent jamais de plus haut que leur propre hauteur". Au final, même les entreprises, confrontées à des plans difficiles à lire, ont travaillé avec cette maquette pour la mise en oeuvre.

05(@BASE).jpg Livrée en novembre 2008, l'aire de jeux a été ouverte progressivement et est restée sous la surveillance des gardiens les premières semaines, afin de s’assurer de son bon fonctionnement avec les enfants. Mais par cet après-midi de janvier, même si la surveillance reste de mise, les retours sont désormais très positifs. Bien au-delà même de la volonté de 'réserver' cette aire pour les 8-12 ans.

En effet, l'usage s'y révèle beaucoup plus étendu ; de 4 à 15 ans, les enfants handicapés pouvant même jouer dans la partie basse. "Il y a une progression face à la pente. On y arrive petit à petit, on franchit des paliers et on progresse", se réjouit Clément Willemin. BASE a même expressément prévu des garde-corps "pas totalement nécessaires" afin que les enfants puissent éprouver le vertige de la transgression, ce dont ils ne se privent pas. A noter enfin que ce paysage labyrinthique permet a priori d’augmenter la surface et de faire face à une densité importante d’utilisateurs. Au risque du succès ? S'ils sont si nombreux un dimanche de janvier dans le froid, qu'en sera-t-il en juillet ?

06(@BASE)_B.jpg Le plus surprenant, au final, est que les parents inquiets finissent par se faire une raison et renoncent enfin à suivre les marmots dans la tour des jeux qui leur est, par dessein, de toute façon inaccessible et acceptent, faisant contre mauvaise fortune bon coeur, qu'ils échappent à leur vue quelques instants. Malgré les larmes d'une chute ici, d'un saut raté là - que l'on montre assez fièrement, au final, aux copains -, ils s'inclinent devant le bonheur d'enfants en nage qui quittent ce formidable terrain d'aventure à regret.

Reste une question, ou plutôt deux. La première : gestionnaires et prescripteurs avaient pris l'habitude de se tourner vers les choix les plus rassurants, ceux-là même qui ne sont pas les plus innovants en termes d’intérêt ludique. Une frilosité qui s’est traduite par des aires de jeu timorées, contrastant terriblement avec ce que nos voisins européens, allemands notamment, offrent à leurs enfants. Le concept développé à Belleville fera-t-il florès en regard de cette expérimentation ?

La seconde : s'il est acquis que l’enfant a besoin, en jouant, de prendre conscience de ses capacités physiques, de ses limites et d’affronter certaines formes de danger et de risque, la notion que le risque zéro n'existe pas serait-t-elle réservée aux quartiers populaires ?

Christophe Leray

* BASE (Bien Aménager Son Environnement) est une agence de paysage fondée en 2000 par trois paysagistes diplômés de l’école nationale du paysage de Versailles : Franck Poirier, Bertrand Vignal et Clément Willemin.

L’agence s’est vue confier la maîtrise d’oeuvre de nombreux parcs urbains, jardins publics, parcs touristiques et espaces extérieurs d’équipements publics.

Fiche technique

[Image:07] Surface du parc de Belleville : 4ha
Surface de l’aire de jeux : 950m², (dont platelage bois : 250m² et sol béton : 250m²)
Pente du terrain : 30 degrés
Dénivelé : 12m
Hauteur du parc de Belleville : 128m
Date de création du parc de Belleville : 1988
Date de fermeture de l’ancienne aire : 2002
Date de réouverture de l’aire : 4 juillet 2008
Jauge de l’aire : 250 personnes
Objet de la maîtrise d’oeuvre : aménagement du village de jeux du parc de Belleville
Budget travaux alloué par la Ville de Paris : 1.100.000€.
Maître d’ouvrage : Mairie de Paris, direction des parcs et espaces verts
Maitre d’oeuvre mandataire : BASE paysagistes
Bureau d’étude en géotechnique : Terrassol
Consultant jeux : Luc Mas
Bureau de contrôle jeux : Prelud
Entreprise fondations et sols béton : Eiffage
Entreprise Bois et jeux : Pyrrhus
Maître d’ouvrage : Mairie de Paris, direction des Parcs, Jardins et Espaces Verts

 Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 12 février 2009

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