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Chronique | Dédé, au zinc, pas d'accord sur la rénovation thermique (04-09-2013)

Au Café du Commerce, Dédé a ses habitudes. Au fil du temps, le patron, les serveuses et les piliers de comptoir ont fini par le reconnaître. Un pochtron l’a même un jour surnommé 'le philosophe' parce qu’il ne s’énervait pas, même s’il montrait une propension à l’esprit de contradiction. Ce jour-là, c’est Robert, un militant vert du quartier, entre deux âges, qui l’apostrophe.

Développement durable | France

- Dis donc Dédé, t’en penses quoi toi, de la rénovation thermique ?
- Ben et toi ?
- Moi j’en pense qu’à ce rythme-là, on n’y arrivera jamais ! Il faut passer à la vitesse supérieure. A marche forcée ! L’effet de serre est une urgence, un impératif. C’est bien gentil le grand débat sur la transition énergétique mais on ferait mieux de passer aux actes plutôt que de parler. Du temps perdu. Nous avons des engagements à tenir et, de toute façon, la planète n’attendra pas.

En cette fin d’été ensoleillée, la télé du bar annonçait encore des températures estivales et Dédé se demandait en effet, en sirotant son café, si dans quelques années les bulletins météo seraient encore aussi joviaux.

- Tu as bien raison, répondit-il à Robert. Il ne faut pas perdre de temps. Les émissions de gaz à effet de serre n’arrêtent pas d’augmenter et, avec le gaz de schiste, ça ne va aller en s’améliorant.
- C’est bien ce que je dis : il faut rendre obligatoire les travaux d’économies d’énergie. Il n’y a que ça que les gens comprennent.
- Hum... Pas sûr que ça marche, soupira Dédé. On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif. Tout le monde va hurler au fascisme écologique, il y aura des résistances, chacun tentera de gagner du temps. Et puis, je me souviens des grandes opérations de rénovation à Paris, des quartiers des Halles et du Marais par exemple. Un tas de bonnes raisons pour y passer : Hygiène et salubrité, patrimoine en péril... Résultat : quantité de petits propriétaires, qui ne demandaient rien à personne, n’ont pas pu assurer leur part d’investissement. Ils se sont retrouvés en banlieue. Les expulsions allaient bon train. Tu ne veux quand même pas que l’on expulse au nom du réchauffement climatique ?
- Pourquoi pas ? Il s’agit d’une question de survie. On a tout fait, des primes, de l’info, des aides techniques, des formations pour les professionnels, et «ils» ne veulent pas comprendre. Il faut y aller et rendre ces travaux obligatoires. Comme les ravalements, par exemple, ou les reprises des ascenseurs, la chasse au plomb, etc. On le fait dans d’autres domaines, pourquoi pas pour les économies d’énergie !

Dédé s’est toujours méfié des bienfaiteurs de l’humanité. 'Les économies d’énergie ou le Goulag !', ce n’est pas vraiment sa tasse de thé. Mais il ne voulait pas braquer Robert.

- C’est justement comme ça que les économies d’énergie vont devenir un repoussoir. Les travaux dont tu parles se feront à reculons et, surtout, sans adhésion. Personne n’y comprendra bientôt plus rien et la cause même que tu défends sera perdue dans l’esprit des Français.
- Mais les gens finiront bien par comprendre que c’est pour leur bien. Ils auront plus de confort et ils feront des économies, insistait Robert.

«Tu parles, des économies au bout de 20 ans de remboursement de leurs emprunts, oui !», se dit Dédé. Qui se garda bien de ricaner même s’il pensait quant à lui que personne ne croit plus aux économies en argent trébuchant, que ce n’est pas un bon argument. Parler de coût ne fait que remettre cette dimension au coeur du débat. Echec assuré.

- En France, dit-il enfin, on préfère se battre pour maintenir au plus bas le prix de l’énergie. Les efforts, c’est bon pour les autres. Non, l’obligation de résout rien sur le fond.
- Alors, comment faire, pour faire décoller la rénovation énergétique ?

Dédé fut à nouveau surpris par la sincérité et l’envie de bien faire de Robert. Nouveau converti ? Il avala la fin de son café, prit une inspiration et se lança.

- Tout d’abord, il faut arrêter de parler de rénovation énergétique. Des mots pareils, c’est une invention de technocrates, un monde à part, avec ses lois auxquelles personne ne comprend rien. A la place, parlons d’amélioration de l’habitat, de logement, de confort, de santé. Partons d’un environnement quotidien, qui parle à chacun d’entre nous. La performance technique, ça n’a pas de sens en soi.
- Il faut quand même la trouver, cette performance !, protesta Robert.

Les patrons autour du zinc avaient arrêté de parler et écoutaient désormais leur conversation. Dédé comprit bien que l’inquiétude de Robert était confusément partagée.

- La performance énergétique viendra avec le reste, dit-il. Il faut comprendre qu’elle ne dépend pas que de la technique. Pour qu’elle soit obtenue, elle doit faire partie d’un tout, proposer une amélioration visible des conditions de vie, cela en fonction des attentes des habitants. Pas simple, d’autant plus que ces attentes varient selon les modes de vie des gens, leurs habitudes, leurs cultures. Il faut quand même accrocher l’énergie à une économie plus générale des conditions de vie. Au lieu d’imposer, il faut écouter, regarder comment les gens vivent, comprendre le fonctionnement social des personnes concernées.
- Justement, c’est comme ça qu’on n’est pas au bout de nos peines !

Dédé fit mine d’ignorer le regard triomphant de Robert.

- Oui, c’est un défi, mais si tu veux que chacun participe, il faut lui en donner envie.
- Ça demande des moyens considérables !
- Oui, mais des moyens humains, de l’emploi, du talent d’écoute, de montage de projet. On fera ensuite des économies sur les travaux, sur la maintenance et ce sera nettement plus efficace. L’argent qui sera investi dans les travaux in fine sera bien mieux rentabilisé que dans des opérations brutales, obligatoires. Au total, je ne suis pas sûr que ce soit tellement plus cher. Et il faut considérer en positif toutes les améliorations de conditions de vie qui découleront des travaux, dans tous les domaines : rien que l’accès à la lumière du jour est un «plus» considérable.
- Bref, à t’écouter, tu abandonnerais la rénovation énergétique ?

Dédé regarda sa montre. Il devait partir.

- Exactement, dit-il, on abandonnerait la rénovation énergétique. C’est une grave erreur que de tronçonner en différents morceaux l’amélioration de l’habitat, alors même qu’elle est perçue de façon globale par les habitants, lesquels finissent par n’y plus comprendre grand-chose alors que c’est de leur vie quotidienne, intime, qu’il s’agit. Parfois même de leur identité. Partons avec une approche à la fois humaniste et ambitieuse des conditions de logement et les économies d’énergie viendront avec. Et beaucoup d’autres problèmes se résoudront aussi par la même occasion.

Robert n’eut pas le temps d’être perplexe, il devait lui aussi retourner bosser.

'Patron, les cafés sont pour moi', dit-il.

Dominique Bidou

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