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Projet d'aménagement de la place Taksim. Vue générale de la caserne reconstruiteProjet d'aménagement de la place Taksim. Vue générale de la caserne reconstruite

Turquie | Taksim : le début de la fin (19-06-2013)

Place Taksim, Istanbul. Effet de surprise ? A peine. En effet, dès le 25 novembre 2012, Radikal, un quotidien national turc, solide défenseur de la liberté de la presse et des moeurs, présentait une analyse des fondements de la crise politique à venir. En se penchant sur les aspects historiques et politiques des projets de la place, l’architecte Korhan Gümüş, au premier rang de la contestation, montrait comment des édifices sont devenus des symboles forts d’appropriation par les citoyens. Visionnaire ?

Urbanisme et aménagement du territoire | Istanbul

Contexte
La Turquie vit actuellement un des moments importants de son histoire.
Tout a commencé le lundi 27 mai 2013, lorsque des citoyens se sont opposés, par l’occupation pacifique des lieux, à la coupe de plusieurs arbres dans le Parc de Gezi, derrière la Place Taksim.
A l’aube du jeudi 30, la police a brûlé les tentes des occupants. Le lendemain, son intervention musclée et l’utilisation de gaz lacrymogènes face à une cinquantaine d’occupants s’est superposée aux tensions accumulées ces dernières années (loi sur l’avortement, loi sur l’alcool, interdiction des terrasses des cafés et restaurants à Beyoğlu, destruction d’un cinéma historique, interdiction des manifestations sur la place Taksim et sur l’avenue Istiklal, construction d’un 3e pont, d’un 3e aéroport, etc.).
Ce fut l’étincelle d’un mouvement citoyen demandant désormais au Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan et son gouvernement de renoncer non seulement au projet d’aménagement de la place mais aussi à sa politique générale 'intrusive'. Malgré la répression policière, de nombreuses villes de Turquie se sont jointes à ce mouvement de protestation.
Le projet prévoit notamment la piétonisation de la place et la reconstruction d’une caserne ottomane, détruite lors de l’aménagement de la place conçue dans les années 1940 par l’architecte-urbaniste Henri Prost, invité par Atatürk lui-même (Kemal Atatürk est le fondateur et premier président de la République de Turquie, ndlr).
L’architecte Korhan Gümüş, auteur de cet article, est l’un des animateurs de 'Taksim Platform', à l’origine d’une campagne visant à récolter des signatures contre le projet d’aménagement de la place et organisatrice, dès février 2012, de l’«adoption» des arbres du Parc.
MP

TAKSIM : LE DEBUT DE LA FIN
Korhan Gümüş | Radikal

ISTANBUL - Le problème de Taksim n’est pas seulement l’aménagement d’une place puisqu’il pose la question du régime politique. Taksim est en quelque sorte le reflet de la façon dont les problèmes sont perçus et abordés en Turquie.

Le pouvoir conservateur représente un groupe dynamique venant du bas qui s’élève contre l’élite moderniste. Ainsi, la politique conservatrice est celle d’un système de pensée qui cherche, dans son propre monde fantaisiste, des solutions aux problèmes auxquels il est confronté. A Taksim, la volonté de construire une mosquée (puis une caserne) en face de l’Opéra (ou Atatürk Kültür Merkezi : AKM, soit Centre culturel Atatürk, ndlr) peut être vue comme une façon de rééquilibrer l’asymétrie des classes.

Toutefois, si derrière les problèmes accumulés la solution se trouve dans une nouvelle expérience politique, alors il faut que ces problèmes soient discutés sur un plan politique, ce qui n’a pas été le cas.

La solution s’est réduite à un appel d’offres pour la réplique d’une caserne. Le premier ministre a compris le problème ainsi : ils ne nous ont pas donné le pouvoir, ils nous ont empêchés de construire une mosquée. Maintenant, le pouvoir qui nous a été confisqué est entre nos mains et nous pouvons imprimer la place Taksim de notre propre sceau.

Qui pourrait réfuter cela ? Ceux qui ont autrefois détruit cette zone ? Ceux qui ont soutenu le régime du Parti Unique qui a détruit la caserne, cet exemple de l’héritage ottoman disparu ?

Durant le processus du 28 février [1997], le seul fait que nous ayons dessiné ici trois cercles* les a fait paniquer. Maintenant qu’ils se lèvent pour s’opposer à nous, ils croient que je vais les écouter ? Eux ont cherché à contraindre le peuple au désalignement. Inönü** a fait détruire la caserne ottomane comme beaucoup d’autres oeuvres, puis il y a fait construire un parc portant son nom. Surtout, il a essayé d’y faire installer une statue à la place de la caserne détruite. Heureusement qu’avec le changement de pouvoir cette tentative a échoué.

Ainsi, d’après le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, reconstruire cette caserne consiste d’une certaine manière à réparer l’action antidémocratique faite dans le passé, d’en effacer les traces.

Taksim et la représentation nationale

L’aménagement de Taksim est issu d’un vaste projet d’aménagement urbain initié par Atatürk. 

Accompagné de quelques architectes de renom, l’architecte-urbaniste Henri Prost a conçu, à la demande d’Atatürk, une 'vallée culturelle'. 

Avec une équipe internationale, il a conçu des salles polyvalentes, des théâtres, un stade ainsi qu’un opéra. 

Cette vallée culturelle fut sans doute l’aménagement public le plus vaste que l’Histoire ait connue depuis la Rome antique.

L’idée principale du projet consistait à créer une alternative publique au style de vie cosmopolite de Pera (autre nom du quartier de Beyoğlu, ndlr) avec donc des salles polyvalentes, un opéra, des théâtres en face de lieux culturels privés qui se trouvaient sur l’avenue Istiklal. Ces lieux privés, c’est-à-dire les théâtres, les cinémas et les cafés, constituaient les traces de la modernisation du XIXe siècle.

Ce qu’Atatürk voulait démontrer alors était qu’assurer la modernisation par la main de l’Etat revenait à dire au peuple d’Istanbul 'on ne fait pas comme ça mais ainsi'. Lütfi Kırdar, le préfet-maire de l’époque, dans l’ouvrage intitulé Istanbul renouvelée, affirmait que ce parc ne ressemblerait pas à n’importe quel autre mais qu’il serait comparable aux 'promenades' qui existent dans les centres-villes de nombreuses capitales européennes. Voir, à Paris, la place du Trocadéro ou le jardin des Tuileries. C’est pour cette raison que l’aménagement porte le nom de Gezi et non de Parc.

Ainsi, l’enjeu était de conférer une fonction d’intérêt public à une zone comprise entre le quartier de Pera, transformé par le capitalisme au XIXe siècle, et les quartiers modernes de Sişli et Nişantaşı qui s’étaient développés au début du XXe siècle. C’est pour cette raison que l’aménagement fut confié à une élite moderniste de la République souhaitant faire adopter ses propres valeurs au peuple.

L’opéra (AKM), dont les travaux se sont terminés avec du retard, fut l’édifice le plus discuté de l’histoire de la ville. Dans les années 1990, il fut question de construire une mosquée face à l’équipement.

In fine, entourée de nombreux édifices culturels et considérée comme une zone représentative de la République, la 'vallée culturelle' a perdu sa raison d’être après avoir servi la ville d’Istanbul pendant des années.

Tout d’abord, le lien avec le Parc de Gezi, qui servait d’entrée à cette vallée, a été rompu. Ainsi, la plus importante caractéristique du projet d’aménagement urbain voulu par Atatürk a disparu. Ensuite, l’idée de créer une vallée culturelle au centre de la ville a été abandonnée il y a de nombreuses années. Après les années 1990, les pouvoirs publics et leur modèle de régénération urbaine ont mis fin à la fonction culturelle de la vallée.

Il y a deux raisons principales à cette perte de fonction. Une raison physique d’abord, c’est-à-dire la rupture du lien et la difficulté d’accès ainsi que l’insécurité de l’endroit la nuit venue. Mais en fait la véritable raison est liée à l’absence de modèle de gestion publique, l’absence de participation dans le cadre d’un plan de gestion dont sont dotées d’autres villes européennes et la perte de l’idée d’une fonction holistique.

Le Premier ministre a réagi à sa façon à ce problème. Dans son discours commençant par «Oh là vous les ignares», il a parlé non pas en tant que Premier ministre mais en tant qu’habitant du quartier de Kasımpaşa [quartier dont il est originaire] et il a déclaré : «Moi, je sais bien ce qui se passe ici la nuit». La réponse qu’il a donné à ceux qui s’opposaient aux tunnels de Taksim et qui voulaient protéger cet espace vert montre qu’il a adopté une étrange psychologie : «Ce sont ceux qui s’opposent toujours à tout. Ils s’opposent au projet de Taksim parce qu’ils ne veulent pas aller à l’aire de meeting prévue à Yenikapı ; ils s’y perdraient».

Ainsi, le problème est transformé en un simple duel de votants, réduit à une question de représentation. Le problème de savoir comment cette zone publique peut être améliorée est relégué au dernier plan.

Que Kemal Atatürk ait dit «une vallée culturelle, ça se fait comme ça» face au Pera cosmopolite a pu avoir à l’époque pour conséquence de poser la question du régime mais aujourd’hui, ce type d’expérience urbanistique se rencontre partout.

In fine, les millions de personnes parcourant l’avenue Istiklal n’ont pas pu utiliser cette vaste zone. Et bien, à ce propos, qu’ont fait les institutions chargées de renouveler les expériences ? A quoi cela a-t-il servi de nommer le Parc de Maçka 'Parc de la Démocratie' ? L’élite moderniste d’Istanbul, tout comme les politiques d’aujourd’hui n’ont-ils pas failli ? La philanthropie totalement dévouée à la culture et à l’art ne s’est-elle pas, en s’isolant, désintéressée de la sphère publique ? Pourquoi dans cette zone d’Istanbul aucune expérience n’a-t-elle pu émerger ? A mon avis, le réel problème est là.

Korhan Gümüş | Radikal | Turquie
25-11-2012
Adapté par : Mathilde Pinon

* L’auteur de l’article fait ici référence aux trois emplacements possibles retenus en 1997 pour l'emplacement de la mosquée à Taksim, laquelle n'était qu'à l'état de projet quand eut lieu, le 28 février 1997, le coup d'Etat militaire post-moderne. Ndt.
** Mustafa Ismet Inönü (24 septembre 1884-25 décembre 1973), dit Milli Sef (le Chef national) entre 1938 et 1950, est un militaire et un homme politique turc considéré comme l’une des figures politico-militaires les plus importantes de l'Histoire contemporaine de la Turquie.

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