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Portrait | Paul Andreu et les trois portes (17-04-2013)

Etre fidèle à soi-même ? Une lubie selon Paul Andreu. «Quand j'écris un roman, je ne l'écris pas de façon linéaire. Le désordre des choses s'entrelace sans jamais être absurde», affirme-t-il. Un portrait est l'occasion de revenir sur une vie «kaléidoscopique» et ce, en tout modestie. «Je n'ai pas envie de sculpter ma propre statue», dit-il.

France | Paul Andreu

A côté de l’Opéra Bastille, rue de la Roquette, une petite cour industrielle et industrieuse typique du Faubourg Saint-Antoine. Les ébénistes ont cédé la place. Aux architectes désormais de trouver leur confort en ces rares volumes.

Premier escalier gauche. Dixit le panneau d’affichage.

Quelques marches plus loin, trois portes, trois portes bleues. Quatre interrupteurs aussi. Sur la porte centrale, 'Paul Andreu architecte Paris'. De l’autre côté, l’écho d’une conversation.

Pression sur les quatre boutons, sourds tambourinages, rien ne perturbe, au-delà, l’assemblée. In fine, à droite, la porte s’entr'ouvre. Une issue de secours. L'entrée officielle est de l'autre côté.

Une pièce blanche, quelques étagères, livres et maquettes, ici et là. Aux murs des 'multiples', signés Paul Andreu.

L’architecte achève alors son rendez-vous. Sur la table, les calques s’enroulent et se superposent. L’heure est aux détails. L’agence débute le chantier d’une cité administrative à Bordeaux et achève celui de l’opéra de Jinan, en Chine.

02(@PaulMaurer).jpg«Le monde des idées ne manque pas de terrains d’exploration. Soi-même est la prison la plus terrible à accepter», affirme l’homme.

«La société vous forge et vous range. Des années durant, vous voulez être 'ça' et le suis-je ? Ou le deviens-je encore ?».

Alors ? «J’ai envie de dire que je peux changer», confie-t-il. Littérature et peinture sont des échappatoires.

A 75 ans, le temps n’est plus aux projets de longue haleine. «Je ne peux plus faire ce que j’ai fait»*, dit-il.

L’énergie ne manque pas, même si l’homme est moins disposé «à payer de [sa] personne». En cause, une simple question «d’organisation». «J’ai perdu aussi une partie de ma documentation avec ADP. Je suis, de fait, hémiplégique», reconnaît-il.

«J’ai toujours des questions existentielles notamment sur la manière dont il faut vivre. Ma vie n’est pas un modèle», concède-t-il. Et pourtant. «Il y a une trajectoire ; il ne faut jamais renoncer et, sans cesse, ouvrir les bras», affirme-t-il.

Embrasser la carrière d’architecte n’avait, justement, rien d’évident. «Enfant, je n’avais aucune idée. J’aimais la campagne et voulais être agronome». A la fin de la guerre, Dax et ses environs sont un terrain de jeux.

03(@PAAP)_B.jpg«L’agronomie n’a pas duré longtemps. Il y eut ensuite la biologie. J’étais bon élève mais auprès de mes parents professeurs, je passais pour cabochard», se souvient-il. Une tête dure donc.

«Je bricolais dans l’établi de mon grand-père ; puis, j’ai voulu faire du sport pour me différencier. A quinze ans, je dessinais des moteurs. J’essayais de fabriquer des fusées mais l’une d’elle a décollé à l’horizontale. Je faisais mille petites choses. C’est sans doute le grand bénéfice des maisons», raconte-t-il.

Math sup', math spé. «Je suis parti à Paris où j’ai vraiment appris à travailler». Direction, l’école Normale. L’institution représente alors un «accomplissement».

«J’ai réussi le concours mais je n’y suis pas allé. Mon père refusait que je devienne professeur. Il était issu d’une famille modeste et avait poussé jusqu’au certif' puis au lycée. Il a été, quelques années, pion. Il voulait faire médecine, il a fait mathématiques. Il souhaitait que ses enfants ne soient pas ingrats avec le sort. J’étais le troisième étage de la fusée», explique-t-il.

Propulsé, le jeune Paul Andreu fait alors Polytechnique. «En plus de la physique, il y avait du sport !». Toutefois, chiffres et formules l’amènent de l’écoeurement à l’impossibilité. «Nous avions des cours de dessins. J’ai eu envie de faire de la peinture. Je ne pouvais en faire un métier. L’architecture, quant à elle, mêlait science et art», résume-t-il.

04(@PaulMaurer).jpgL'étudiant mène en parallèle Ecole des Ponts et Beaux-arts... «en pointillé». «J’ai alors compris que je pouvais être bon pour résoudre un problème mais non pour l’énoncer. La réflexion est pourtant dans la formulation de la question».

«Mes débuts auraient justifié que je plaque tout. J’étais dans un atelier médiocre et je ne comprenais rien de ce que je voulais», se remémore l’architecte. In fine, la ténacité donne ses résultats. «A la sortie des Ponts, j’étais un fonctionnaire qui devait prendre un poste», précise-t-il.

«Je suis allé à la direction de la construction. J’y ai été bien reçu. Puis, j’ai fait un stage à Aéroports de Paris. Un poste était alors vacant...». A l’histoire de débuter.

Première étape, le bureau «des travaux neufs». Au programme : pistes, hangars et tours de contrôle. L’ingénieur poursuit toujours en parallèle les Beaux-arts mais la pratique professionnelle lui enseigne davantage la gestion de la construction. De l'idéalisme au réalisme.

«Quand Vishnou dort, les ruisseaux coulent. On ne réussit bien que dans le sommeil et l’administration est faite de ces grands sommeils», explique-t-il. A 29 ans, Paul Andreu s’évertue alors à ne «rien lâcher». Roissy 1 est sur la planche à dessin.

Le jeu d’acteur est nécessaire. «Si je commençais à faire part de mes idées, de mes questions, j’allais me faire fracasser. Je ne devais pas pour autant être péremptoire. Douter aurait été toxique. Je devais faire preuve d’une grande assurance que je n’avais pas au fond de moi», dit-il.

L’homme considère ses ambitions d'alors «normales». L’optimisme est de mise au lever. Les soirs sont plus difficiles. «Les aérogares sont des bâtiments modernes, sans référence, sans pesanteur culturelle ; les hommes politiques ne s’intéressaient pas à ces programmes, les architectes pensaient qu'il s'agissait d’une architecture appliquée. Nous étions donc libres», note Paul Andreu.

Le chantier achevé, l’équipement mis en service, l’homme de l’art récompensé du Grand Prix en 1977 n’a que peu de contact avec la scène parisienne. «Nous allions un jour visiter avec d’autres confrères des projets de Norman Foster en Angleterre. A l’aéroport, Ciriani m’a serré la main. Je me suis présenté en lui déclinant mon nom. 'C’est toi qui a fait ça ? Je pensais que c’était ton père', m’a-t-il dit. Je n’avais alors qu’une idée, être architecte», sourit-il.

05(@PAAP).jpgBref, toujours un peu en-dehors, Paul Andreu, mais vigilant. «Les débats m’intéressaient. J’étais dans un porte-à-faux terrible du fait de mes convictions modernistes sans jamais pour autant être corbuséen. Le Corbusier a une pensée idéologique qui m’ennuie. Je déteste sa façon d’écrire avec des infinitifs. Je n’ai jamais pratiqué l’idolâtrie ambiante», reconnaît-il.

Roissy 1 est autant romantique que rationnel. L’architecte préfère davantage l’architecture classique, les constructions primitives et le baroque de la Mitteleuropa, dont l'intérêt et la compréhension se sont affinés avec les années.

A la fin des années 70, l’époque et les fleurs de rhétorique sont alors à la postmodernité. «J’étais comme mes contemporains, j’avais leur âge, j’écoutais la même musique mais je fustigeais leurs idées. Je me suis trouvé en déséquilibre», dit-il.

«Charles Jencks inventait alors une nouvelle tendance tous les six mois. Je n’ai jamais essayé d’être à la mode ; je me suis toujours méfié des idéologies, elles ne font rien. Seules l’action, l’idée et la pensée fonctionnent ensemble», poursuit-il.

08(@PaulMaurer)_S.jpgEn 1989, l’architecte achève le chantier de la Grande Arche de La Défense conçue par Otto von Spreckelsen, décédé peu après le début de la construction. Paul Andreu ajoute, respectueusement, sa touche à la conception avec un «nuage», vaste structure textile : «elle a le rôle de l’arbre devant une architecture classique. L’arche est d’une simplicité active, le nuage est un contrepoint nécessaire afin qu’une idée seule ne puisse triompher», explique-t-il.

«Ce projet m’a appris qu’un bon architecte est le serviteur d’un bon ouvrage. Nos égos sont présents et rebelles, cela ne veut donc pas dire passer sous la table», indique Paul Andreu.

Au service de l’Etat chinois, l’homme de l’art a conçu, en autres, l’Opéra de Pékin. Le parti est résolument audacieux pour l’époque. La Chine n’avait pas encore succombé à la starchitecture.

La chute du terminal 2E en 2004 est un «choc». De lui-même, Paul Andreu revient sur le sujet : «je ne suis pas victime ; c’est une épreuve et l’affaire n’est pas encore finie». L’agence venait en plus de perdre un important contrat à Macao. «J’étais sur le point d’abandonner ; je n’avais plus d’affaires, plus rien». Des vingt collaborateurs, plus aucun n’est à l’agence.

«J’ai dû me battre, je me suis retrouvé nu», confie-t-il. Aujourd’hui, l’organisation est «particulière». «Paul Andreu Architecte Paris, ce sont deux personnes, Carole, mon assistante, et moi». Avec Thomas Richez, polytechnicien lui aussi, et son agence toute proche, l’architecte mène une collaboration «simple», «sans ni échange d’argent ni intérêts croisés».

06(@LIRAAT)_B.jpg«Son personnel travaille pour moi moyennant des frais de gestion. Ce sont des accords conclus projet par projet. Les seuls bons contrats sont ceux pouvant être dénoncés demain», explique-t-il.

La chance de Paul Andreu ? Au bon endroit, au bon moment, certes, mais dans un milieu de requins. «Il fallait chercher les projets ; j’étais en position de le faire et je l’ai donc fait. Au fond, je me suis moins occupé de moi que de bien d’autres. Je ne me suis jamais occupé de ma fortune ou de mon bien-être matériel. J’ai fait d'importants projets pour des salaires que beaucoup n’auraient pas acceptés. Je ne me suis jamais posé sur ce terrain», dit-il.

Aujourd’hui, le recul est de mise. L’architecte promet la publication en mai 2013 d’un livre** sur des «sujets, ou drôles ou intéressants, pour parler d’idées, de recherches, du temps présent, de l’art, des sciences et de la littérature».

«Le kaléidoscope donne plus de vérité et de matière à réflexions», dit-il. L’homme n’en est pas à son premier essai. Trois romans ont été publiés, tous nés d’une envie d'écrire apparue au détour de la soixantaine.

«J’ai lutté contre l’usage de l’ordinateur. Je ne voulais pas écrire sur une machine. Je ne voulais pas taper. J’ai fini par m’y mettre, trouvant fantastiques les correcteurs automatiques. Je faisais des fautes et mes textes étaient souvent des pagailles de doubles consonnes. Et puis, je ne voulais plus donner mes écrits intimes à ma secrétaire», raconte Paul Andreu.

Un jour qu’il était en voiture, une phrase lui traversa l’esprit. Puis une seconde. Le temps d’une soirée, une page était noircie. Négligemment et volontairement laissée en vue, quelques proches se sont enquis de l’origine du texte.

07(@PaulMaurer)_B.jpgDepuis des premiers avis enthousiastes, les paragraphes se sont enchaînés jusqu'à former un ouvrage. «J’avais envie d’écrire. C’était une vengeance sur l’architecture. Ces livres sont une oeuvre de solitude et d’activité nocturne», assure l’auteur.

«Ces choses que je fais n'induisent pas la même responsabilité qu'en architecture mais elles sont aussi importantes. J'ai envie de faire du bien, d'apporter du plaisir à mes lecteurs. Ce qui m'intéresse est de redécouvrir et de remettre en ordre une mémoire où les rêves se mêlent aux souvenirs», dit-il.

Pour ce faire, peinture, littérature, architecture. Les trois portes de Paul Andreu.

Jean-Philippe Hugron

*Cette citation a été mise à jour le 18 avril 2013.

** Archi-mémoires, Paul Andreu, Editions Odile Jacob.

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