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Entretien | Dominique Coulon : «Le métier d'architecte doit constamment évoluer» (28-03-2013)

Enseignant à l’ENSA Strasbourg, l’architecte Dominique Coulon y a créé, en 2007, le domaine d’études 'Architecture et complexité', dont l’objet est la compréhension de «la multitude de données mobilisées par le projet d’architecture». Autrement dit, ce domaine a pour enjeu de constituer «un patrimoine de recherche» que l’étudiant peut invoquer à l’occasion du PFE et au-delà.

Vie étudiante | France | Dominique Coulon

Le Courrier de l’Architecte : Pourquoi avez-vous choisi de créer le domaine d’études 'Architecture et complexité' en 2007* ?

Dominique Coulon : A l’époque, j’étais déjà enseignant à l’ENSA Strasbourg et il me semblait qu’il y avait un manque quant à l’enseignement de l’architecture comme discipline globale. Précisément, le domaine 'Architecture et complexité' revendique une situation où l’architecte ne conçoit pas seul. L’architecture doit se nourrir de la complexité du sujet abordé. Elle n’élimine pas des paramètres du sujet ni ne cherche à les simplifier ; il n’y a pas de réduction des données. La complexité est une nourriture, pas un handicap.  Autrement dit, les différents paramètres du sujet enrichissent le projet.

Le domaine d’études 'Architecture et complexité' propose aux étudiants différents cours théoriques afin de les aider à définir leurs problématiques de travail. Par exemple, l’atelier 'Architecture métropolitaine' inclut l’intervention d’un botaniste, d’un paysagiste, d’un agriculteur, d’un ingénieur des flux, d’un neuroscientifique et d’un thermicien. C’est l’addition de ces intervenants qui fait que les approches sont multiples. Dans le cadre du PFE, nous encourageons les étudiants à consulter des experts pouvant leur apporter un éclairage différent.

Cette approche de l’architecture est inspirée de l’école hollandaise. Je pense notamment à Rem Koolhaas qui fait intervenir dans la conception du projet de multiples intervenants. Moi-même, au sein de mon agence, je sollicite, au-delà des partenaires traditionnels, des experts qui ne font pas obligatoirement partie du champ de l’architecture tels des neuroscientifiques.

Bref, il s’agit de faire prendre conscience à l’étudiant que le métier d’architecte évolue constamment et que la ville du futur sera différente de celle d’aujourd’hui.

Quid des aspects pragmatiques du métier ?

La HMONP (Habilitation à exercer la Maîtrise d’Oeuvre en son Nom Propre, ndlr) s’en charge. Sinon, nous estimons que les études en architecture ne servent pas à former des personnes susceptibles de travailler en agence dès l’obtention de leur diplôme.

D’ailleurs, il faut élargir la vision du métier. Les parcours d’architectes sont multiples ; de nombreux architectes ne montent pas leur agence. J’en connais qui travaillent dans la haute couture, d’autres auprès de services administratifs, etc. Au sein du domaine d’études 'Architecture et complexité', nous avons pour enjeu de former des étudiants qui seront capables de faire face à de multiples configurations de métiers.

02(@GautierDuthoit)_S.jpgQuels sont les thèmes abordés dans le cadre de ce domaine d’études ?

Dans le cadre du Master 2, au premier semestre, nous avons travaillé sur le petit Manhattan à Bâle. Les étudiants ont collaboré à quatre pour élaborer un master plan puis chacun d’entre eux a conçu son projet à partir d’un programme associant une bibliothèque de troisième génération et un équipement aquatique. L’enjeu était d’imaginer des scenarii peu communs, qui permettent par exemple à des usagers de s’adonner à une activité musicale avant de se rendre à la piscine. En fait, la mixité ainsi que la densité sont des thèmes transversaux de ce domaine d’études.

C’est-à-dire ?

Par exemple, l’agriculture urbaine est une façon de traiter le concept de densité. A ce titre, nous avons invité un agriculteur afin d’imaginer des lieux de production hors-sols dans la ville.

Quant à la mixité, le fait d’associer deux programmes différents est certes un jeu mais c’est également une réalité. Participant régulièrement à des concours, je constate que cette mixité va en s’accentuant. En effet, les villes ayant de moins en moins de moyens, elles associent de plus en plus des programmes a priori distincts. Par exemple, de nombreux concours couplent SMAC (Salles des musiques actuelles, ndlr) à des programmes de MJC (Maison des jeunes et de la culture, ndlr) ou des médiathèques. Les acteurs de la ville n’ont plus les moyens de l’équipement solitaire.

Vos étudiants travaillent-ils toujours sur un site clairement identifié ?

Non. En l’occurrence, à Bâle, nous ne leur avons pas indiqué d’emblée le périmètre du projet. Ils se sont d’abord attachés au programme combinant bibliothèque et espace de natation et ce n’est qu’ensuite que nous leur avons précisé que ce programme s’implantait le long du Rhin, où il est possible d’imaginer des parcours à la nage.

03(@ThibautMuller)_B.jpgComment se déroule l’année du PFE ?

Le premier semestre est collectif puis le PFE démarre au mois de février. L’une des particularités de l’ENSA Strasbourg est que la soutenance de ce PFE se déroule en septembre et non en juin. Pour moi, le PFE ne doit pas être un exercice comme les autres ; réaliser ce travail personnel nécessite du temps et de la maturation. 

En tout cas, à l’occasion du PFE, les étudiants choisissent leur sujet et leur site alors qu’au premier semestre, le sujet leur est imposé. Parmi les exemples de PFE, deux d’entre nos étudiants ont étudié la ville de Detroit et leurs projets consistaient à imaginer comment cette ville pourrait se transformer dans le cadre d’un processus de décroissance. Ils ont in fine proposé des scenarii composés de micro-pôles comptant l’échelle architecturale, même si l’architecture n’est pas une condition sine qua non pour réaliser un PFE.

Quels outils de conception privilégiez-vous ?

L’ENSA Strasbourg compte trois excellents enseignants en informatique, dont l’un fut associé à notre atelier cette année. Les étudiants sont formés à Rhino et son plug-in Grasshopper, un logiciel mis au point par la Delft University of Technology. En effet, Strasbourg étant situé sur l’axe Rhénan, nous essayons de cultiver les affinités avec les écoles localisées le long du Rhin.

Bref, à la fin du premier semestre, nous avons organisé un workshop d’une semaine avec le Why Factory de Winy Maas**, à l’occasion duquel nous avons travaillé sur cet outil qui offre, à l’échelle urbaine, un balayage rapide de solutions. Cet outil permet notamment de tester la densité et il pourra intégrer, dans ses prochains développements, d’autres paramètres tels les flux, l’ensoleillement, les vents dominants, l’acoustiques urbaine.

Le sujet de l’atelier était 'copy paste' ; il reposait donc sur l’idée de filiation entre bâtiments emblématiques. Le logiciel que j’ai évoqué nous a permis de marier des bâtiments connus pour en faire émerger un troisième type. C’est aussi une façon d’aider les étudiants à développer leurs capacités d’adaptation à des situations nouvelles.

04(@ElisabethdeBezenac)_B.jpgPrivilégiez-vous des formes de rendu en particulier ?

Bien sûr, les diplômes comptent des perspectives mais les étudiants conçoivent aussi de nombreux schémas et diagrammes et quelques-uns réalisent des films. En fait, tous les outils sont mobilisés, des plus classiques aux plus contemporains.

Souhaitez-vous faire évoluer le domaine d’études 'Architecture et complexité' ?

Nous voulons en effet accroître la partie 'outils informatiques' dès la quatrième année car ces outils permettant de travailler plus vite tout en offrant une approche environnementale plus développée afin d’élaborer des modèles de ville qui n’existent pas encore.

Mais, par-dessus tout, j’estime que la qualité principale de ce domaine est d’armer les étudiants pour la suite. Ils travaillent beaucoup et leurs sujets de PFE, dans le cadre de l'atelier, sont ambitieux, mais cela signifie justement que nous avons réussi à leur donner confiance.

Propos recueillis par Emmanuelle Borne

*Le domaine 'Architecture et complexité' réunit, outre Dominique Coulon, les enseignants suivants : Emmanuelle Rombach, Daniel Barbier, Simon Frommenwiler, Didier Laroche, Alexis Meier, Thomas Walter, Sandro Varano, Claude Bonnet, Bruno Kubler, Camille Bouchon, Samuel Maillot, Samuel Lollier, Philippe Obliger, Valentin Ossenbrunner (article actualisé le 10 avril 2013).

** Le co-fondateur de l’agence MVRDV a créé ce 'think tank' de réflexion sur la ville et l’architecture en partenariat avec la Delft University of Technology

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