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Chronique | Bien prétentieux, le Grattacielo della Regione Piemonte à Turin (20-03-2013)

Avec sa livraison prévue en 2014, le Grattacielo della Regione Piemonte sera bientôt le plus haut gratte-ciel d’Italie. Un motif de réjouissance ? Certes signé d’une figure reconnue de l’architecture - c’est-à-dire Massimiliano Fuksas avec Doriana Fuksas -, ce futur repère urbain est en fait un nouvel exemple de gabegie publique ainsi qu’un symbole discutable. Bref, une déception.

Tours et gratte-ciel | Turin | Massimiliano Fuksas

En 2014, un nouveau gratte-ciel s’élèvera à Turin : le Grattacielo della Regione Piemonte sera le premier bâtiment à crever l'horizon de la ville. Cette construction, signée Massimiliano et Doriana Fuksas, sera le seul à surplomber la Mole Antonelliana, symbole historique de la ville.

Le développement urbain des métropoles illustre deux types de motivations quant à la construction de gratte-ciel : la création de pôles résidentiels (villes chinoises) ou de centres d’affaires (Londres, Paris).

En revanche, le développement des gratte-ciel en Italie est issu de raisons différentes. Les premières structures verticales y sont nées pendant la période fasciste. Premier gratte-ciel d’entre tous, la Torre Piacentini, 132 mètres de haut réalisés en 1940 à Gênes, est restée le bâtiment le plus haut d’Italie jusqu’en 1954.

Toujours sous le régime mussolinien, trois autres tours furent construites: le Dante 2 à Gênes (83 mètres de haut), la Torre Snia Viscosa à Milan (60 mètres de haut), la Torre Littoria à Turin (87 mètres de haut).

Le développement des gratte-ciel fut interrompu au moment de la Deuxième Guerre Mondiale, pour reprendre après le boom économique des années '50-'60.

Le Centre Directionnel de Milan a été prévu dans le Piano Regolatore en 1953 afin de concentrer services et bureaux et de résoudre ainsi les problèmes de congestion urbaine. De nombreuses architectures emblématiques sont nées en référence à ce projet. Notamment, le Grattacielo Pirelli, 127 mètres, conçu par Ponti et Nervi (1956), la Torre Galfa, 109 mètres (1956) et la Torre dei Servizi Tecnici Comunali, 90 mètres (1966) sont devenus des symboles de la zone économique de Milan.

A chaque ville son Centre Directionnel. Celui de Naples, livré dans les années '90 par Kenzo Tange, est un autre exemple de pôle tertiaire, conçu pour réhabiliter la zone abandonnée de Poggioreale. Parmi les architectes ayant participé à l’opération, Renzo Piano fut chargé du bâtiment Olivetti et Massimo Pica Ciamarra des tours Enel.

Ces deux Centres Directionnels, qui comprennent chacun des gratte-ciel, furent donc conçus pour des raisons précises et avouées. A Milan, l’objectif était de créer un centre de bureaux ; à Naples l’enjeu était de réaménager une partie de la ville.

03(@MorenoMaggi).jpgAu tour de Turin. Dans quelques mois, un bâtiment isolé, beaucoup plus haut que la moyenne, infectera la ville dans la zone proche du Village Olympique.

Turin s’est développé à partir d’un plan en damier issu de la période romaine. 

Les comtes de Savoie y ont initié la construction de plusieurs places, voies et bâtiments religieux et païens. 

Au XIXe et XXe siècles, Turin est devenue une ville industrielle.

Plus récemment, en 2006, à l’occasion des Jeux Olympiques, furent non seulement construits et restaurés de nombreux bâtiments, mais également des zones entières de la ville, tel le Village Olympique qui, aujourd’hui, à peine sept ans après sa réalisation, est pour l’essentiel inutilisé, fortement dégradé et vandalisé.

La Mole Antonelliana, symbole de la ville, fut commandée à l’architecte Antonelli par les Juifs en 1863, après la liberté de conscience accordée par le roi Carlo Alberto. En raison de l’allongement du temps consacré aux travaux et au regard des frais engendrés, la Mole ne fut finalement jamais utilisée à des fins religieuses. Aujourd’hui, ce bâtiment abrite le musée du cinéma. 

02(@FrancescaCappa).jpgLa Mole est devenue le symbole de Turin grâce à son insolite architecture et son insolente hauteur. Ses 167,7 mètres de haut ne furent en effet jamais concurrencés. Jusqu’à aujourd’hui.

En construction, le Grattacielo de la Regione Piemonte sera le plus haut d’Italie avec 209 mètres jusqu’à la flèche finale. Il accueillera tous les bureaux de la Région (aujourd’hui disséminés sur l’ensemble du territoire piémontais). Implanté dans l’arrondissement Nizza Millefonti, il côtoiera le lourd héritage du Village Olympique.

Isolé, le Grattacielo de la Regione Piemonte dépassera la Mole ainsi que la tour San Paolo (qui sera livré en 2013) dont l'architecte, Renzo Piano, précisait qu'elle «n’a été pas conçue pour concurrencer le célèbre monument».

04(@StudioFuksas)_B.jpgBref, si la tour des Fuksas ne pose pas de problème quant à sa qualité architecturale, en revanche la pertinence d’une telle construction à Turin, qui plus est isolée du reste de la ville, est discutable.

Rassembler tous les bureaux de la Région Piémont en un seul lieu va certes diminuer les frais de gestion de la Région, actuellement très élevés. 

Cependant, pourquoi ne pas installer ce centre logistique de la Région dans le Village Olympique aujourd’hui presque déserté et dont la facture s’était élevée à 140 millions d’euro en 2005 ?

Selon Roberto Cota, le président de la Région, le Grattacielo de la Regione Piemonte sera «une attraction touristique grâce à l'aménagement d’un observatoire dont l’accès direct au 42e étage offria une vue exclusive sur la ville».

De vues 'exclusives' sur la ville, les parcs situés sur les collines de Turin, tels le Parco Europa ou le Mont des Capucins, en offrent d’aussi saisissantes.

Par ailleurs, il semble qu’un bâtiment ne peut devenir, à lui seul, un catalyseur touristique, à l’exception des mausolées ou autres architectures extraordinaires.

In fine, la motivation à l’origine de la construction de ce gratte-ciel semble essentiellement résider dans la signature d’un architecte haut placé.

Or, une telle construction ne devrait-elle pas être issue, plutôt que d’une envie de signature contemporaine, d’une volonté de lancer le réaménagement de la ville qui, pour l’instant, n’en est qu’à l’état de promesses sous forme de 'master plan' ?

05(@StudioFuksas).jpgLa construction d’un pôle tertiaire autour du gratte-ciel (comme à Milan, Londres et Paris) n’est pas prévue à Turin, pas plus que celle de tours résidentielles (comme à Manhattan ou en Chine).

Le bâtiment des Fuksas* est aussi vaste que cher. «Voleur effronté. Même Michel-Ange n’aurait pas demandé ces honoraires», a déclaré Vittorio Sgarbi, critique d’art, à propos de la facture du starchitecte, c’est-à-dire 22,5 millions d’euros sur 208 millions d’euros au total.

Alors que la Mole Antonelliana fut conçue comme symbole de liberté religieuse, la Torre Littoria comme symbole du régime fascite, le gratte-ciel de la Région Piémont sera un symbole indéfini de l’architecture contemporaine. Turin est-elle prête à l’assumer ?

Caterina Grosso

Lire aussi | La tour Pirelli, Milan, Italie 

*l'article a été actualisé le 21 mars 2013.

Réactions

sylvie R | journaliste | paca | 11-12-2013 à 14:34:00

intéressant, j'aime le ton impertinent et libre des papiers du Courrier de l'Architecte...la seule revue qui soit, à mon avis, indépendante dans ses commentaires

Arturo K | Paris | 22-03-2013 à 21:41:00

Un nouveau grate ciel pour moderniser turin. Il est vrai que le design laisse a désirer, néanmoins cela aura au moins pour mérite de relancer l'economie par la construction dans le climat d'austérité budgétaire et de crise en italie!

Anna M. | 20-03-2013 à 23:15:00

c'est vraiement super! bravo Caterina Grosso!

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