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Visite | Isabel Hérault et Yves Arnod vont redonner vie à un patrimoine aujourd'hui silencieux (25-10-2010)

L’objectif était de répondre aux besoins de la communauté d’agglomérations Hénin-Carvin - 14 communes, 125.000 habitants - tout en créant une dynamique de valorisation touristique, culturelle et économique à l’échelle du Bassin Minier et bien au-delà. Les architectes ont su, avec un projet léger, s'appuyer sur un patrimoine incomparable pour le projeter vers l'avenir.

Culture | Lens | Hérault Arnod Architectes

Devant la presse locale et nationale réunie le 23 novembre 2007, Albert Facon, député PS et, en l'occurrence, président de la Communauté d'Agglomération Hénin-Carvin (CAHC) dans le Pas-de-Calais (62) et maître d'ouvrage du projet, insiste. «Ce n'est pas Germinal», dit-il.

Bon, il explique aussi que la commune de Oignies, au coeur du bassin minier et le site d'un projet magistral de reconversion gagné par les architectes Isabel Hérault et Yves Arnod, «est l'une des communes les plus pauvres de France».

En clair, redynamiser un territoire qui reste totalement sinistré, au moins dans la mémoire affective des Français, est une gageure.

Le député l'admet, ne blaguant qu'à moitié; «je rentrais parfois chez moi le soir en espérant que le lendemain, tout aurait brûlé». Il n'en fut rien, et c'est heureux.

Dernier site de la région à avoir fermé, en 1990, le carreau de fosse 9-9 bis à Oignies est aussi le seul à bénéficier d’un patrimoine industriel complet - bâtiments construits en 1929 intacts, équipements d’exploitation du charbon en état de marche, maison patronale et son parc, cité ouvrière, terril- et bien conservé.

L'ensemble est d'ailleurs classé (ou inscrit) à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques, tandis qu’une demande d’inscription au patrimoine mondial de l’Humanité de l’UNESCO est en cours pour l’ensemble du Bassin Minier.

02(@A.Morin)_S.jpgLe site se trouve par ailleurs au carrefour de plusieurs pays et d’une bonne accessibilité par voie routière, ferrée et navigable, à proximité immédiate de la plateforme multimodale Delta 3 créée en 2003, qui a déjà créé 1.300 emplois, le tout dans un bassin de 1,2 million d'habitants, sans compter Lille, à 20mn de route et ses deux millions d'habitants. Même le paysage, loin de l'image d'Epinal de ‘pays noir’ apparaît du haut du terril comme un ‘pays vert’. Restait à savoir qu'en faire.

Guiseppe Lo Monaco et Gilles Briand, chefs de projet pour la CAHC, sont partis de l'idée que l'enjeu était de «vivre, créer, travailler, qu'il y ait toujours quelqu'un sur le site».

Il s'agissait donc d'éviter la mono-activité qui avait fait la richesse du site avant de lui être fatale. «Le projet de territoire, politique et global, devait impliquer l’ensemble des partenaires publics et privés des milieux économiques, sociaux, administratifs, politiques...avec l’objectif de répondre aux besoins à l’échelle de l’agglomération et, au-delà, de créer une offre économique s’inscrivant dans une dynamique de valorisation touristique et culturelle à l’échelle du Bassin Minier», expliquent-ils.

03(@AtelierFAUA.Morin)_B.jpgAutre bonne idée, ils ont retenu la méthode du marché de définition, avec toutes ses étapes de réflexion, dialogue et confrontation avec les équipes d’architectes, paysagistes, programmistes, économistes, etc. L’étude de définition s’est déroulée en deux étapes, la première ayant pour but la proposition d’un programme, la seconde concernant le projet d’architecture et de paysage.

Vingt cinq équipes ont répondu, six ont été sélectionnées pour la première phase (présentation écrite et orale d’une proposition de démarche) puis trois pour l’étude de définition proprement dite.

A l’issue du processus, l’équipe menée par l’agence Hérault Arnod a été retenue pour mettre en oeuvre ce projet de reconquête du territoire. «L'étude de définition permet un dialogue: le projet s'est construit petit à petit et, du coup, nous nous sommes compris. Le Métaphone (voir ci-dessous) n'aurait pas été possible dans un concours normal», confirme Isabel Hérault.

04(@A.Morin)_B.jpgLe projet porte donc sur la reconversion des bâtiments existants, mais aussi la réalisation de bâtiments neufs et la création d’un parc sur les vestiges de l’ancien ‘parc à bois’ et le terril dans une démarche devant privilégier «l’environnement et le développement durable».

La stratégie gagnante de Hérault Arnod fut pour partie de convertir l'ensemble de la mine en un lieu dédié à la musique et au son. En effet, le bruit des hommes et des machines, constant, obsédant, insupportable, plus encore que l'architecture, rythmait le temps et l'espace.

Le silence en ce cas est un aveu sans cesse renouvelé d'un épuisement, de la terre et des hommes et le rappel mortifère d'un monde englouti comme les boyaux, qui descendaient jusqu'à 800m, aujourd'hui foudroyés.

«Nous n'allions pas faire un projet autour du bruit. Alors le bruit est devenu son, puis le son est devenu musique», explique Isabel Hérault.

«La musique est un élément identitaire fort d’une région où chaque ville et chaque village sont fiers de leurs harmonies ou de leurs orchestres populaires», rappelle Guiseppe Lo Monaco.

Albert Facon aime lui à raconter les rivalités séculaires entre fanfares socialistes et communistes. Le projet culturel se structure et se développe donc autour d'une tradition vivace qui lui donne son sens. «Hérault Arnod est l'équipe qui avait le mieux pris en compte cette notion du son», souligne Guiseppe Lo Monaco.

05(@Auralab).jpgLa seconde bonne idée de Hérault Arnod, qui se disent«touchés par une région» [qu'ils] «ne connaissaient pas» fut d'imaginer un projet «léger qui vient, par petites touches, s'appuyer sur le patrimoine».

L'esprit de l'intervention est de toucher au minimum à l'existant tout en lui rendant un usage qui ne soit pas seulement patrimonial et ou muséal.

Dans le bâtiment des machines vont ainsi cohabiter l’accueil des visiteurs et des salles d’exposition; un restaurant sera créé dans la salle des compresseurs, lesquels restent tels quels ; une salle des fêtes, de bal et de séminaire le sera dans la salle au tambour, gigantesque rouleau qui enroulait les 800m de câble et dont la cabine de commande, qui donne l'impression d'avoir été abandonnée hier, demeurera; la salle des socles -immenses socles de béton qui devaient porter les machines et labyrinthe étonnant- deviendra une galerie sonore.

Les anciens vestiaires et la salle des pendus deviendront studios d’enregistrement, salles de répétition, salles d'école de musique et salle de danse ; ils compteront également une petite scène de diffusion. Hérault Arnod semblent s'étonner encore que leur audace ait à ce point conquis le jury.

06(@Auralab)_B.jpg«C'est génial de bosser dans de tels espaces mais ça fait un peu peur, c'est compliqué», soufflent-ils. «Mais l'idée était également de rajouter des fonctions sur l'existant, toutes très contemporaines, que les choses soient claires», continue Isabel Hérault.

Le 'Métaphone', création contemporaine qui cristallise la nouvelle vocation musicale et sonore du site, est le moteur de ce changement radical.

En effet, «bâtiment unique au monde» selon Louis Dandrel, musicien compositeur, qui en a conçu le procédé, l'édifice est à la fois une salle de concert dédiée en priorité aux musiques actuelles et électroniques et un instrument de musique urbain inédit. Dit autrement, le bâtiment lui-même est un instrument de musique, non dans sa forme mais dans sa fonction.

07(@HAA)_B.jpgLa peau de l’édifice est ainsi constituée de plaques de matières variées (bois, verre, acier) aux propriétés acoustiques calculées pour diffuser des sons musicaux tandis que des instruments, conçus spécialement pour ce projet, sont installés en hauteur, sous le porche.

L’ensemble du «bâtiment instrument» sera piloté depuis un clavier Midi et des ordinateurs installés dans la cabine rouge qui émerge de la façade d’entrée.

«Avec le 'Métaphone', instrument aux dimensions inhabituelles, vont s’inventer des formes musicales en accord avec l’architecture, des oeuvres que seront invités à créer des compositeurs du monde entier», assure Louis Dandrel. A noter encore que l'auvent de cet instrument hors normes permettra la tenue de concerts en extérieur.

Ainsi, le projet des architectes permet de travailler autant sur une échelle locale -les fanfares, la salle des fêtes, le parc- que nationale -les concerts, le patrimoine, les séminaires- et toutes les échelles intermédiaires. C'est ce qui en fait toute sa pertinence. Guiseppe Lo Monaco ne se lasse pas de s'en réjouir. «Le pari est déjà à moitié réussi puisqu'il a démarré», dit-il.

Christophe Leray

A noter encore : 


Habitat - Un habitat intermédiaire, entre la maison et le petit collectif, est en cours d’étude. Ces maisons pour 3 à 4 familles proposent un rapport au sol particulier : situées dans une bande entre la cité minière et le parc, elles sont légèrement surélevées au-dessus de l’espace public et intègrent leurs propres prolongements extérieurs sous forme de terrasses à différents niveaux afin d’éviter le schéma traditionnel du terrain clos. Leur implantation assure la liaison entre les maisons de mineurs et le parc.

Le parc paysager -Sur 150 hectares, le vaste ensemble d’espaces naturels existants ou recréés se transforme en grand parc structuré, pour diverses approches : découverte des paysages -naturels, reconquis ou valorisés-, promenade patrimoniale, promenade sonore, comme activités porteuses de diversité et d’animation.

L’eau est mise en valeur de plusieurs manières, sous forme de bassins-tampons linéaires pour collecter les eaux de pluie, ou au fond d’un 'canyon' qui crée la surprise et révèle la nappe phréatique, plusieurs mètres en contrebas (et qui, à lui seul, mériterait un article).

08(@Auralab)_B.jpgDeux parcs d’activités tertiaires -Les parcs du Marais Chaix (hors périmètre du projet 9/9bis) et du Bois du Métaphone développent sur 75.000m² de foncier 25.000m²- dédiés aux activités tertiaires supérieures (parmi lesquelles la logistique à haute valeur ajoutés) et proposent aux futurs usagers programmes immobiliers et hôtels industriels tant pour des activités de bureau, que de développement commercial, de recherche ou de production.

Conçus tels des villas d’entreprise, les bâtiments auront des surfaces de 500 à 1.500m². Bénéficiant d’une situation stratégique et d’un environnement paysager en cours de revalorisation, le site offre aux industriels et entrepreneurs des conditions d’implantation financière et géographique très favorables au coeur d’un bassin d’emploi à fort potentiel humain, ainsi que des conditions de travail optimales.

Un premier bâtiment tertiaire de 1.500m² sera disponible fin 2008 sur le carreau, à proximité des bâtiments classés. Ce bâtiment, également signé Hérault Arnod, en se superposant à un ancien garage et écurie de la mine sans grande valeur patrimoniale sera le premier symbole de la transition du site.

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 28 novembre 2007.

Fiche technique

09(@HAA)_S.jpgRequalification du site des fosses 9/9bis à Oignies

Lieu : Site des fosses 9 et 9bis - Oignies (Pas-de-Calais)
Maîtrise d’ouvrage : Communauté d’Agglomération d’Hénin-Carvin – CAHC

Maîtrise d’oeuvre :
- Hérault Arnod Architectes, mandataire ;
- Cap Paysages ;
- Café Programmation, programmiste ;
- Ducks Scéno, scénographe ;
- Louis Dandrel, musicien compositeur ;
- Maurice Auffret, acousticien ;
- Hervé Audibert, éclairagiste ;
- Michel Forgue, ingénieur économiste ;
- Batiserf, BE structure ;
- Nicolas, BE fluides.

Surface : Bâtiments réhabilités 9.452m² SHON ; Bâtiments neufs (1ère tranche) 3.088m² SHON
Coût travaux : Estimation : 20M€ HT (aménagement paysager compris)

Calendrier
- lauréat étude de définition : décembre 2005 ;
- APS général : juin 2007 ;
- début des travaux Paysage 1ère phase : janvier 2008 ;
- livraison 1er bâtiment tertiaire (BT01) : fin 2008.

10(@A.Morin).jpgCaractéristiques principales :

  • > réhabilitation et reconversion du bâtiment des machines (ensemble classé du carreau) : hall général, galerie sonore, restaurant, salle des fêtes, salles d’expositions permanentes et temporaires ;
  • > réhabilitation et reconversion des bâtiments inscrits (ancienne administration, vestiaires et salle des pendus) : pôle musical, studios d’enregistrement et salles de répétition ; plateau de télévision, salles de séminaire, bureaux ;
  • > bâtiments neufs : salle de concert (Métaphone), hôtel industriel ;
  • > parc avec parcours sonore.

Prototype de façade musicale : Conception Louis Dandrel ; réalisation Luc Moreau et Sylvain Ravasse.

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