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Suisse | Mais qui est Peter Zumthor ? Une icône (à peine) écornée (27-02-2013)

A l’occasion de la remise de la médaille d’or 2013 du RIBA à Peter Zumthor, Oliver Wainwright, le critique d’architecture du quotidien anglais The Guardian, dresse le portrait de cet «ermite isolé en contrée montagneuse». Un article sans concession, paru le 5 février 2013, où d’aucuns apprennent que «la vérité des matériaux n’a jamais été le point fort de Zumthor».

Suisse | Peter Zumthor

PETER ZUMTHOR : LE RIBA REMET SA MEDAILLE D’OR A L’HOMME MYSTERIEUX DE L’ARCHITECTURE
Oliver Wainwright | The Guardian

LONDRES - Cette semaine, le RIBA (Royal Institute of British Architects) remet sa fameuse 'Royal Gold Medal' à Peter Zumthor, l’architecte suisse dont l’aura est plus grande que celle de n’importe quel autre praticien vivant, ce poids lourd de l’architecture qui pèse plus que n’importe quelle médaille.

Peter Zumthor a une réputation d’ermite isolé en contrée montagneuse, un moine des matériaux, aux exigences si précises que peu nombreux sont les clients dotés de la patience nécessaire - ou de poches assez profondes - pour s’offrir son intransigeant savoir-faire.

A l’âge de soixante-neuf ans, il a construit à peine une vingtaine de projets, mais aucune de ces réalisations n’est passée inaperçue. Il est aujourd’hui courtisé par des millionnaires à travers le monde - de Tobey Maguire, l’acteur ayant incarné Spiderman, au Sheikh qatari Saud Al-Thani -, chacun d’entre eux espérant glaner un petit peu de sa vision épurée.

Il est l’architecte que rêvent d’être tous les architectes, l’inspiration que citent tous les étudiants. Alors comment est né le mythe de l’homme des montagnes ?

Des images du travail de Peter Zumthor ont commencé à affluer sur nos côtes au début des années 1990, alors que le postmodernisme était à l’agonie. Immortalisés par l’épais grain de photographies en noir et blanc, ses espaces éthérés offraient un antidote rafraîchissant à ce qui était devenu une culture architecturale diluée dans des plaisanteries de bas étage et des façades branlantes.

02(@WalterMair).jpgEn comparaison avec l’insupportable légèreté du 'pomo' (postmodernisme, ndt), les bâtiments de Peter Zumthor offraient un aperçu d’une sensibilité plus profonde, plus poétique, en phase avec un engouement émergent pour la phénoménologie en architecture. 

A une époque d’historicisme superficiel, l’architecte fit alors figure de guide spirituel ouvrant la voie à une expression architecturale primitive et tectonique.

L’absence de documentation détaillée sur ses projets contribua également à enrichir le mystère Zumthor, ainsi que le désir d’en savoir davantage sur lui.

Né à Bâle d’un père ébéniste, Peter Zumthor suivit une formation dans une école d’arts appliqués inspirée du Bauhaus avant d’étudier le design industriel au Pratt Institute, à New York. Il ne fut jamais diplômé en tant qu’architecte (ce qui est devenu, depuis, un motif de fierté) mais il retourna en Suisse travailler au sein du département pour la préservation des monuments historiques dans le canton de Graubünden, où il vit toujours aujourd’hui.

C’est à ce titre qu’il acquit une fine connaissance des structures et des matériaux et put goûter le luxe de prendre son temps afin de bien faire les choses. Bref, c’est alors qu’il mit en place les fondations de son architecture lente (slow architecture).

«J’essayais de découvrir le pourquoi de l’apparence des bâtiments ici, ce qui les rend beaux et esthétiques», dit-il à propos de ce travail d’analyse du patrimoine. «En tant qu’architecte, il s’agissait pour moi de dépasser le modernisme architectural, où tout devait être neuf et départi d’histoire. Le Bauhaus me semblait désormais très limité à cet égard et ce travail d’analyse m’aida à dépasser ces limites».

03(@ThomasFlechtner)_S.jpgCette sensibilité presque vernaculaire pour des bâtiments semblant avoir été taillés dans le sol ou sculptés dans la forêt nourrit la pratique de l’agence qu’il fonda en 1979 dans le village de Haldenstein, à proximité de Chur. Là, son atelier est divisé entre une longue grange en bois et un cloître de béton et de verre, dont une partie accueille sa maison.

Dans son agence réunissant des acolytes dévoués - si jeunes que l’un des anciens associés s’amuse à dire que «c’est comme travailler dans une crèche» -, l’atmosphère est studieuse, le silence étant préservé grâce aux pantoufles que doivent chausser tous les employés et les visiteurs.

Cette ambiance de 'lieu de culte' bascula presque dans la parodie quand Peter Zumthor embaucha un couturier pour concevoir, selon son goût pour les vestes longues et amples, différents uniformes, verts pour le travail de bureau, bleus pour l’atelier. Malheureusement, ils ne furent jamais portés...

Mais cet environnement parfaitement réglé est au service d’un enjeu important : c’est dans ce repaire soigneusement chorégraphié que l’architecte reçoit ses clients (ainsi que les journalistes faisant la promotion du mythe), cigare à la main, jazz en fond sonore, un repaire où il a le contrôle absolu. Il est d’ailleurs connu pour son entêtement à rester à l’agence, refusant régulièrement des entretiens téléphoniques et insistant pour que les clients se déplacent jusqu’à lui.

«Ce n’est pas de l’arrogance ; il aime simplement rester chez lui», dit un ancien employé qui se souvient d’un client ayant voyagé depuis le Moyen-Orient jusqu’à Zurich mais, quand bien même, Peter Zumthor refusa de le rencontrer hors de l’agence. «Il doit tout contrôler. Et il adore se donner en spectacle».

04(@JPHH)_S.jpgLa manière dont Peter Zumthor pratique l’architecture est rare ; les clients ne sont pas des patrons, ni même des partenaires, mais des facilitateurs pour réaliser ses idées.

«Il ne vous perçoit pas comme le client», dit Alain de Botton dans un récent entretien où il décrit sa propre expérience, ayant demandé à Peter Zumthor de concevoir une maison de vacances dans le cadre de son projet 'Living Architecture'. 

«Il vous perçoit uniquement comme quelqu’un qui va faciliter l’oeuvre d’art qu’il veut créer. Ensuite, avec un peu de chance, ce qu’il veut créer et ce que vous accepterez coïncidera. De la même façon qu’un client ne dirait pas à Anselm Kiefer* 'pouvez-vous retoucher le sommet de cette toile ?', il n’attend pas de vous que vous lui précisiez si vous préférez une autre poignée de porte».

Cette posture dogmatique en a exaspéré plus d’un, les menant à quitter le projet, notamment ce spécialiste du béton qui était en désaccord avec la façon «malhonnête» de Peter Zumthor de cacher des renforts en acier dans les soi-disant murs porteurs en béton.

A vrai dire, la 'vérité des matériaux' n’a jamais été le point fort de Peter Zumthor. Ainsi, les fines strates de quartz issu d’une carrière locale mises en oeuvre dans les Thermes de Vals comme un assemblage de cubes de maçonnerie, forment en réalité le revêtement de murs en béton armé.

05(@HeleneBinet).jpgEn fait - cela ne devrait surprendre personne -, son travail donne la priorité aux ambiances intérieures, à l’orchestration de la lumière et du son, au toucher et à l’odeur. 

Il s’agit d’une démarche sensorielle à petite échelle ayant mené ses détracteurs à dire «qu’il n’est pas un architecte mais un designer de mobilier». 

Si ceci est vrai, il serait peut-être utile pour les architectes d’étudier le design avant de se lancer dans l’architecture.

En effet, même si les oeuvres de Peter Zumthor peuvent être parfois suffocantes, son travail démontre une maîtrise des matériaux et une attention portée à l’expérience qui manque cruellement à l’essentiel de l’architecture contemporaine, où l’image extérieure règne en maître.

Si Peter Zumthor, dans sa démarche, n’est sans doute pas un modèle à transposer, son architecture nous rappelle en revanche l’importance de ralentir et de soigner les détails. Et qu’il n’est pas toujours impératif de répondre au téléphone.

Oliver Wainwright | The Guardian | Grande-Bretagne
05-02-2013
Adapté par : Emmanuelle Borne

* Né le 8 mars 1945 à Donaueschingen, ville allemande située dans la Forêt-Noire, Anselm Kiefer est un artiste plasticien allemand qui vit et travaille en France depuis 1993.

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