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Conférence | La fabrication du sens, l'Homo Faber selon Mario Botta (14-02-2013)

«L’architecture est le reflet de l’histoire, c’est un miroir impitoyable, une image du pouvoir, de l’économie et de l’éthique», affirmait Mario Botta le 8 février 2013 au Collège de France. De l’importance de l’histoire, certes, mais aussi de la construction. L’architecture est un processus. Première des quatre leçons, Homo Faber.

Vie étudiante | France | Mario Botta

Homo Faber, l’homme qui fabrique. Veste noire et chemise col mao, dans un silence religieux, Mario Botta expose au Collège de France un «discours honnête». Sur l’estrade, il est cet «opérateur direct» qui n’est ni théoricien, ni historien de l’architecture. Un artisan.

«Homo Faber, c’est la manière de me proposer à travers des oeuvres réalisées. L’idée chemine de la pensée au croquis, du croquis au dessin, du dessin à la maquette, de la maquette au chantier. L’architecture est un processus manuel et non une abstraction. Elle est un parcours qui amène à une réalité concrète», débute Mario Botta.

02(@MarioBotta)_B.jpgL’architecte tessinois inaugure cette série de quatre leçons «crayon à la main». «Je travaille avec de vieux instruments et pose la question du sens», dit-il. De fait, l’homme de l’art assume une «réflexion sur le fait d’être architecte aujourd’hui».

«Je veux parler de la main. Elle est le prolongement de la pensée. Elle est un instrument de communication et de pénétration ; la main modèle le dessin. Le premier croquis nous amène d’ailleurs à un espoir que je ne trouve pas dans le dessin d’ordinateur. Le croquis n’est pas fini, il a en lui un potentiel de développement», affirme l’architecte.

A l’écran, la main, symbole de Chandigarh. Le monument conçu par Le Corbusier est d’abord une «intuition», «un croquis esquissé entre Karachi et Le Caire». La main est ouverte, tant pour donner que pour recevoir.

Nouvelles diapositives. La main sculptée de Giacometti exprime la «spiritualité et la force de l’homme». Les mains peintes par Enzo Cucchi, dans l’abside de l’église Santa Maria degli Angeli, sont un «signe d’accueil, de prière et de don».

Restent les mains de l’artisan et l’objet manufacturé. La chaise 'Seconda' d’abord : «J’ai imaginé un fil de fer que j’ai plié pour lui donner une statique. Ce fil était le plus mince possible pour configurer une chaise qui soit un exemple de pureté», dit il.

03(@Botta)_S.jpgDe fil en aiguille, l’architecte «tisse». «Le fil est devenu tissu avec une forme croisée pour faire structure», dit-il. La chaise 'Quarta', aux allures de trône, est née.

«Il n’y a pas de vérité dans ce que nous pensons», confie-t-il. A l’architecte de reconnaître aussi ses contradictions.

«L’homme a conçu des milliers de chaises et continue à en dessiner... et nous nous asseyons pourtant de la même façon...».

L’objet se fait donc «mémoire cachée» et «témoigne de la sensibilité d’une époque». Mario Botta, sur les traces de Carlo Scarpa, prône un parti résolument contemporain. «Pour respecter le passé, il faut être authentiquement moderne», disait le maître à penser. Les contradictions de l’architecte sont celles de l’architecture.

L’exposé glisse de l’objet à l’espace, de l’outil à la construction. Le premier projet évoqué est une structure éphémère. Pour les 700 ans de la Confédération Helvétique en 1991, l’architecte avait signé une structure, depuis disparue, conçue «à partir d’un trait» .

Au temps compté d’une réalisation, Mario Botta semble davantage sensible à la pérennité d’une oeuvre. «L’architecture a la force d’être le témoin de son temps», assure-t-il.

«Le territoire de la mémoire est un territoire privilégié pour un architecte», poursuit-il. La globalisation permet de vivre le monde entier en temps réel. «La rapidité des transformations de l’espace de vie est proportionnelle à l’oubli. Voilà l’un des problèmes de la discipline», concède-t-il.

«Pour faire de l'architecture, le premier acte n’est pas de mettre pierre sur pierre, mais pierre sur terre. L’architecture est une transformation physique qui implique un nouvel équilibre. C’est cette idée de transformation qui m’a séduit. J’ai rêvé de donner forme à une condition imaginaire», dit-il.

04(@EnricoCano)_S.jpg«Enfant, je rêvais l’impossible. Aujourd’hui, le rêve rencontre les grandes contradictions de la vie». L’Homo Faber relève alors de l’intuition et ses réalisations sont autant de «solutions inattendues».

«Je trouve des solutions et sais intuitivement qu’elles sont pertinentes. Il n’y a pas de processus de cause à effet mais un processus magique qu’il nous faut bloquer. Le résultat s’enrichit ensuite de la vie, laquelle est au-delà même de l’architecture», reconnait Mario Botta.

Question de génie ? Peu importe l’homme. Le produit compte davantage. «C’est l’oeuvre d’architecture qui existe» ; et de paraphraser ainsi Louis Kahn, «figure messianique», de l’étudiant Mario Botta.

«Je trouve la joie du métier dans le chantier. Il est la capacité d’entrer dans le pli de la réalité sociale et politique». Homo Faber et la société dans laquelle il crée.

05(@PinoMusi).jpgMario Botta exprime alors comme un regret, sinon une défiance, vis-à-vis de son époque. «La culture du moderne a fait perdre à l’architecture sa capacité sémantique et sa capacité de communication. L’architecture moderne a perdu cette valeur des institutions humaines - église, bibliothèque, gare - de la ville historique», note-t-il.

Aussi, «l’espace du sacré demeure un instrument de la collectivité». Le défi de l’architecte est, dans ce cas, de «donner un espace pour les activités du sacré dans une société sécularisée. Nous avons détruit une partie du sens éthique et esthétique». Bis repetita placent.

Cathédrales et synagogues en mire, avec, aussi, l’architecture domestique. «La maison nous relie à un espace collectif, à une mémoire, aux rites d’une collectivité», dit-il. Chaque réalisation amène un usage, voire une «prise de conscience».

L’homme qui fabrique ne matérialise pas pour autant sa production. Mario Botta évoque à plusieurs reprises «la virtualité d’un angle» à Lugano, «la longue histoire inachevée de la Piazza della Pace» à Parme.

Dans chaque réalisation présentée demeure une part insaisissable, intangible. In fine, l’architecte reconnait que «la force de séduction réside bel et bien dans l’inachevé».

«L’espace est donné par l’histoire et non par l’architecture. Nous cherchons quant à nous des significations qui vont au-delà de la demande fonctionnelle», assure-t-il.

Derrière les outils, l’intelligence. Par delà la construction, le sens.

Jean-Philippe Hugron

En images | 'Le vrai territoire est celui de la mémoire' - Mario Botta'

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