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Entretien | J.-C. Quinton : 'culture de projet' et 'forme inattendue' font architecture (14-02-2013)

Enseignant à l’ESA Paris et à l’ENSA Versailles, l’architecte Jean-Christophe Quinton fait varier thèmes de travail, sites et programmes selon les ateliers de projet. Bien. Depuis plus de dix ans qu’il enseigne, un invariable ? «La culture de projet», dit-il. Est-il possible de renouveler l’architecture avec ses ressources propres ? C’est ce qu’il affirme. Précisions recueillies en son agence.

Vie étudiante | France | Jean-Christophe Quinton

Le Courrier de l’Architecte : A l’occasion de l’atelier de projet dont le thème était 'Paris Possible'*, chaque étudiant a travaillé sur un site différent. Vous n’êtes donc pas de ceux qui privilégient un site unique ?

Jean-Christophe Quinton : Confier le même site à l’ensemble des étudiants d’un atelier pour voir la qualité des possibles qui en émerge est effectivement un outil pédagogique passionnant. Pour autant, cela n’est pas exclusif d’une autre façon de concevoir.

Cette année (c’est-à-dire l’année scolaire 2012-2013, ndlr), j’aurais enseigné le projet en licence puis en master à l’ESA en collaboration avec Thomas Raynaud et Sébastien Chabbert* ainsi qu’en licence et en master à l’ENSA Versailles. L’architecture étant une matière vivante, nous changeons régulièrement de protocole, que ce soit en faisant travailler les étudiants d’un même atelier sur un site commun ou chacun sur un site différent, ainsi qu’en faisant varier les thèmes selon les ateliers.

'Paris possible' fut le thème choisi cette année pour nos étudiants de licence à l’ESA. Dans ce cadre, chacun d’entre eux a opéré une analyse quasi-métrique plutôt que sociologique d’un délaissé urbain dans Paris - de sites a priori impropres à la construction tant leurs contraintes semblent insurmontables - puis chacun a élaboré un gabarit, une structure, une distribution et enfin un programme.

Passer le programme en second plan n’est pas systématique mais cela permet de se concentrer sur d’autres entrées pour aller vers l’architecture. En effet, l’étudiant estime trop souvent tenir un projet une fois le programme formulé alors que l’expérience même d’architecture n’existe pas encore. Quant aux étudiants de l’ENSA Versailles, nous les avons emmenés à Dakar où ils ont étudié le bidonville de Taïba pendant quatorze jours pour réfléchir à la façon de renouveler la densité horizontale de la capitale sénégalaise.

Site, thème ou programme : ces points de départs sont prétextes à aiguiser un regard et ouvrir les champs des possibles. Ce qui ne change pas selon les écoles, les sites, les thèmes ou les programmes est la culture de projet que je partage avec mes étudiants. J’enseigne une culture de projet plutôt qu’une architecture prédéfinie. Mes étudiants font surgir l’architecture qui leur est propre.

02(@MartinLecarboulec)_S.jpgEn quoi consiste cette culture de projet ?

Ce qui est immuable est la conviction qu’il est possible de renouveler l’architecture en sollicitant ses ressources propres. J’entends par là la relation à l’environnement, à l’usage, à la matière et à la structure. C’est la convergence de ces éléments qui va constituer l’architecture.

Je ne parle pas de sculpture ou de poésie à mes étudiants. Pourtant, leurs projets sont sculpturaux et poétiques mais, au moment de la conception, les étudiants sont avant tout architectes et doivent se comporter comme tels. Evidemment, cela n’exclut en aucun cas un appétit pour tous les arts et les autres disciplines, bien au contraire.

En général, nous procédons en trois temps. Tout d’abord, il s’agit de trouver un territoire sur lequel l’étudiant apprend à se questionner.

Ce questionnement mène ensuite l’étudiant à prendre son autonomie, c’est-à-dire développer son sens critique, prendre ses distances avec des architectures qui s’imposent à lui, que ce soit pour des bonnes raisons - par exemple un bâtiment exceptionnel - ou des mauvaises raisons, tel le 'bon goût' qui prévaut à un instant donné.

Aider l’étudiant à acquérir son autonomie, démasquer ses conventions et ses automatismes, tel est l’enjeu de la pédagogie.

Enfin, de l’autonomie naît l’engagement. C’est à ce moment que la problématique que formule l’étudiant s’incarne dans une architecture qui soulage cette problématique. Environnement, matière, structure et usage sont sollicités pour soulager un problème et, ce faisant, surgit une forme inattendue.

Qu’entendez-vous par une forme inattendue ?

03(@ClaraLamerre).jpgUne forme dont l’étrangeté n’est pas gratuite mais le fruit de la démarche que je viens de décrire. 

Cette forme n’est pas assujettie à une esthétique a priori. L’architecture advient en quittant le terrain glissant du bon goût et de celui des effets de modes - le bon goût c’est le dégoût ! 

A ce titre, la nature offre une leçon remarquable, qui n’est pas esthétique mais de l’ordre des dispositifs qu’elle invente. 

Par exemple, la ramification d’un arbre renvoie à l’optimisation des formes avec un minimum de matière. Derrière toute forme sublime, il y a une règle, une nécessité. Plutôt que d’esthétique, il convient de parler d’efficience des formes.

Quels outils de conception privilégiez-vous ?

Chaque outil contient son propre potentiel pédagogique. A chaque outil de solutionner une question de conception.

Pour autant, expérimenter l’architecture est une expérience globale, c’est-à-dire à la fois spatiale, visuelle, tactique et olfactive. A ce titre, l’outil le plus efficient reste la maquette. Même une 3D est une image alors qu’avec une maquette en bois ou en plâtre, ses irrégularités, ses odeurs, on ressent l’ordre de la matière. Il n’y a pas d’architecture sans intimité sensorielle.

Cela signifie-t-il que vous privilégiez une échelle en particulier ?

Non, cette intimité sensorielle comprend la relation du bâtiment au monde, son fonctionnement à l’échelle d’une ville ou à l’échelle d’un territoire. Les différentes échelles sont indissociables les unes des autres et la grande inspire la petite.

Ce qui nous mène à la question du contexte. Il n’y a pas de bons ou de mauvais contextes. En revanche, il y a des contextes difficiles qui représentent simplement une chance pour l’architecture car c’est là où elle peut être la plus démonstrative de sa capacité à soulager des problèmes.

Concernant le PFE, comment procédez-vous et pensez-vous que six mois sont suffisants pour concevoir un projet de diplôme ?

04(@ClaraLamerre)_B.jpgLes étudiants en cinquième année choisissent eux-mêmes leur sujet de diplôme. 

Réussir à formuler la bonne problématique est essentiel et, à ce titre, nous pensons que le mémoire doit être lié au projet.

Pour ma part, j’ai l’architecture grave. Je pense qu’au sein d’un atelier, l’étudiant est libre, il peut tout se permettre... sauf prendre les choses à la légère.

J’attends de mes étudiants qu’ils s’investissent. En ce sens, le diplôme doit être un moment où l’étudiant prend position et prend des risques. 

Cela demande du temps et, à cet égard, six mois peuvent paraître courts. Cela dit, le PFE étant précédé du mémoire, il faut finalement compter un an.

Propos recueillis par Emmanuelle Borne

* Les travaux des étudiants de licence issus de cet atelier dirigé par Jean-Christophe Quinton, Thomas Raynaud (BuildingBuilding) et Sébastien Chabbert ont fait l’objet, en octobre 2012, d’une exposition au Pavillon de l’Arsenal intitulée 'Paris Possible'. Lire à ce sujet notre article 'Pavillon de l'Arsenal : Paris 'out of the box''.

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