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Autriche | Faites du skate, pas la guerre (30-05-2012)

Dans un article paru le 7 octobre 2011, le journaliste Christian Kühn du quotidien autrichien Die Presse revient sur le réaménagement de la place Eduard Wallnöffer à Innsbruck, en Autriche. Autrefois caractérisé par une rigoureuse architecture militaire, l’ensemble a été transformé par LAAC Architects et Stiefel Kramer Architecture en skatepark faisant aujourd’hui le bonheur des jeunes Innsbruckois qui se plaisent à «slider» sur ces sculptures de pierre lisse. 

Aménagement extérieur/Paysage | Autriche

Contexte
Dire qu’il y a peu de temps, les principaux «attraits» de la place Eduard Wallnöffer à Innsbruck étaient encore le parlement du Land du Tyrol construit sous le régime nazi et le monument de la libération en symbolisant la fin. Curieux assemblage de deux symboles totalement contradictoires mais au style similaire : militaire et triste. Bref, rien pour distraire sinon arrêter le flâneur.
Aujourd’hui, la révolution ! La Landhausplatz bouillonne de vie. Les cris d’enfants se précipitant dans les jets d’eau se mêlent aux crissements des planches de skate foulant la surface lisse du sol. Une métamorphose signée des architectes tyroliens LAAC qui ont opté pour une nouvelle conception pleine d’audace et qui ont su égayer le présent sans faire table rase du passé.
KC

LA NOUVELLE LANDHAUSPLATZ DANS LE CENTRE D’INNSBRUCK OU COMMENT ROMPRE LES MALENTENDUS HISTORIQUES
Christian Kühn | Die Presse

INNSBRUCK - La principale place d’Innsbruck ? Même les habitants de la ville ne parviennent pas à répondre correctement à la question. Il existe certes plusieurs places à Innsbruck : la place de la Gare, la place Bozner... Mais c’est le genre de places sans intérêt particulier qu’on ne fait que traverser. D’autres, comme la place de la Caisse d’épargne ont davantage des allures de rues élargies que de places au sens propre. Même l’Hôtel de Ville, rue Marie-Thérèse, ne possède pas de parvis en soi.

La seule place principale digne de ce nom, compte tenu de ses dimensions et des institutions qui s’y trouvent, est la 'Landhausplatz' ; personne n’y avait songé. De nos jours, elle porte le nom de l’ancien gouverneur Eduard Wallnöffer. Cette place était alors un vrai dépotoir, un refuge pour les sans-abris, un repère pour les trafiquants de drogue. Aucune verdure à l’horizon.

02(@GuenterWett).jpgLa place est relativement jeune. Elle fut érigée après 'l’Anschluss' - l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne - et faisait figure de parvis principal du nouveau parlement du Land du Tyrol, un produit typique de l’architecture nazie, construit dans un style classique trapu, conventionnel et brutal. Le plus frappant dans ce bâtiment ? Ses piliers en pierre et ses trois balcons. Surtout le balcon central qui se tient là, tel un véritable 'balcon-führer'.

Après la seconde Guerre mondiale, un monument à la libération fut construit sur cette même place à l’initiative des forces d’occupation françaises. La ressemblance avec le parlement du Land du Tyrol est frappante. Et pour cause, le monument avait été construit par un architecte militaire français qui devait visiblement avoir le classicisme dans le sang. Il n’a pas dû y prêter attention.

Ses confrères tyroliens n’avaient, quant à eux, rien à objecter sur cette décision esthétique. Pas même sur l’inscription latine ambigüe apposée sur un monument dédié aux martyrs autrichiens morts pour la liberté, passant sous silence la sympathie qui existait au niveau local envers le fascisme.

03(@GuenterWett)_S.jpgUn aigle autrichien, tout de cuivre, haut d’un mètre, a pris place au sommet de l’édifice. Les cinq passages ont été ornés de larges grilles de fer et les armoiries des provinces autrichiennes placées de sorte à former une grande croix.

Au regard de ce méli-mélo de symboles, d’aucuns ne pourraient vraiment reprocher aux Innsbruckois d’être tentés de tout mettre dans le même panier : et le monument à la victoire de Bolzano érigé en 1928 par Mussolini lui-même et celui des portes d’Innsbruck avec toute leur symbolique religieuse. A l’avenir, un monument à la mémoire des victimes du pogrom de novembre 1938 pourrait être érigé, cela ne changerait pas grand-chose.

Ce n’est peut-être d’ailleurs qu’une simple coïncidence mais notons toutefois que le concours pour le réaménagement de la place avait eu lieu en 2008 tandis qu’une vague massive de protestations s’élevait dans le Tyrol Sud contre l’utilisation du monument de la victoire de Bolzano par des partis d’extrême-droite italiens. Cela a certainement suscité une sensibilité particulière envers l’importance historique du monument à la gloire de la libération face au Parlement du Land du Tyrol.

Ainsi, le concours ne visait pas seulement à réhabiliter un espace abandonné en milieu urbain mais également à expliquer son importance historique et culturelle.

L’équipe qui a remporté le concours - à savoir les architectes innsbruckois Katrin Aste et Franck Ludin du bureau LAAC, Johannes Stifel du bureau viennois Stifel/Kramer et l’artiste Christopher Grüner - a su proposer une solution au double problème. Au lieu de diviser l’endroit en deux espaces, l’un «dur» l’autre «vert», ils ont opté pour une conception plus cohérente : un paysage sculpté qui répond à la symétrie des façades monumentales de la période nazie et où la verdure prend place en des points précis. Tel un léger tapis volant de béton, il suit le flux des piétons qui traversent la place en diagonale vers la rue Marie-Thérèse.

Les entrées et sorties du parking souterrain s’intègrent parfaitement au paysage : l’entrée principale est située sur le flanc est et elle forme une petite colline d’où l’on peut profiter d’une vue d’ensemble de la place. Les trois plus petits monuments ont été repositionnés et complétés par des éléments nouveaux comme une petite fontaine en cascade à l’extrémité sud de la place.

Le terrain de déploiement des troupes n’a pas disparu mais tant que celles-ci ne sont pas en pleine action, ce sont les fontaines qui les remplacent tirant en l’air leurs jets d’eau vers lesquels les enfants se précipitent joyeusement en été.

04(@GuenterWett)_S.jpgEt le monument de la libération ? Il n’a pas fallu beaucoup plus que d’ouvrir les portes et laisser les vagues de béton s’écouler doucement pour qu’il passe du statut de corps étranger à celui de partie intégrante de cet espace public. La nuit, il est comme la zone de déploiement, faiblement éclairé.

Ainsi, la place appartient désormais pleinement aux Innsbruckois, notamment aux plus jeunes d’entre eux qui ont pu y trouver un vrai paradis pour skateurs. Aucune querelle car tous savent que l’endroit leur a été donné comme un cadeau, un cadeau qu’il faut partager. Un espace urbain conçu sans aucun but commercial. Probablement la plus belle place de la ville.

Le fait que les architectes tyroliens soient parvenus à réaliser un tel projet est un très bon signe. Non seulement pour le domaine de la culture mais aussi pour l’évolution du pays en général. Et c’est Vienne qui devrait prendre exemple, notamment à l’heure ou le réaménagement de la Morzinplatz et de la Schwedenplatz font débat.

Christian Kühn | Die Presse | Autriche
07-10-2011
Adapté par : Kyrill Convenant

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