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Japon | Au Japon reconnaissant, l'architecte Albert Abut (30-05-2012)

«Le nombre d’architectes étrangers installés au Japon et travaillant au Japon se compte sur les doigts d’une main», souligne Albert Abut, architecte français oeuvrant à Tokyo depuis 1983, dans un article paru dans le quotidien Japan Times le 19 mai dernier. Attaché à son pays d’adoption, l’architecte n’a pas attendu le dernier tsunami en date pour imaginer des solutions remédiant aux catastrophes naturelles.  

Japon | Albert Abut

Contexte
Architecte DPLG et urbaniste, Albert Abut a fondé Albert Abut Architecture à Tokyo en 1990. Né à Istanbul en 1951, diplômé de l'école Nationale Supérieure des Beaux-arts (UP1) en 1975, il s’est installé au Japon en 1983.
Architecte entre autres de la Maison des Musées de France et des bureaux Saint-Gobain à Tokyo, Albert Abut a fait sienne l’attention toute japonaise portée au détail.
Par ailleurs, parmi les projets de recherches qu’il a engagés figure celui de reconstruction de la région de Tōhoku, dévastée par le séisme et le tsunami qui s’en suivit en mars 2011.
Albert Abut a participé au programme d'études post-universitaires spécialisé dans les Systèmes de Construction Industrialisés et dans la Résistance des Matériaux dans l'eau et sur terre de l’ICI Arts et Métiers (Paris). D’où, en partie, son intérêt pour les structures flottantes ?
EB

UN ARCHITECTE RECONNAISSANT A DE GRANDS PROJETS POUR UN JAPON SOUMIS AUX CATASTROPHES NATURELLES
Michael Kleindl | The Japan Times

TOKYO - La première pensée de l’architecte français Albert Abut alors qu’il voyait, depuis sa voiture, une intersection onduler à Shibuya l’année dernière durant le grand tremblement de terre, fut pour sa famille. Un coup de fil à sa femme lui confirma qu’elle et leur fille de six ans étaient à l’abri.

Sa deuxième pensée alors qu’il regardait les lampadaires osciller fut pour les écoles qu’il avait conçues. Mais il savait que leur construction surpassait les standards de sécurité japonais les plus stricts.

Sa troisième pensée fut pour ces chaussées mouvantes. «Je fus stupéfait de voir qu’elles ne cédaient ni n’éclataient», admet-il avec un sourire. «Ce qui témoigne d’un superbe savoir-faire technologique».

Telle attention portée aux détails est l’une des choses, ajoute-t-il, qu’il admire le plus au Japon.

Formé à Paris, Albert Abut a d’abord travaillé en tant qu’architecte en France, puis en Suède et aux Pays-Bas, où il s’est notamment attaché à la performance énergétique. En 1983, il fut présenté à l’architecte Mitsuru Senda, lequel l’embaucha pour travailler au sein de son Environment Design Studio à Tokyo, où Albert Abut conçut écoles et musées durant plusieurs années.

02(@AlbertAbut)_B.jpg«Mais la première chose qui me frappa en arrivant au Japon fut la menace que représentent les tsunamis», explique-t-il, assis derrière une table de travail qui porte sa signature.

En 1988, il propose à la Préfecture de Chiba un projet résidentiel visant à réserver les plaines des zones d’Omigawa et Tonoshō, le long de la rivière Kurobe, à l’agriculture et à installer les zones d’habitations sur les montagnes.

«Regardez», dit Albert Abut en étalant d’anciens dessins sur son bureau. «Il y a des résidences, des espaces événementiels, des amphithéâtres. J’ai même organisé les écoles sur les montagnes», dit-il en les désignant. «Toutes les écoles doivent culminer à trente mètres».

Son projet inclut des immeubles de logements expérimentaux construits sur des péniches en acier enchaînées à la roche. Ainsi, «quand le niveau de la rivière s’élève lors d’un tsunami, ces péniches habitées flottent». Finalement, le projet n’a jamais été réalisé.

En 1990, Albert Abut fonde sa propre agence. Combinant attention aux détails, minimalisme de l’architecture japonaise et son héritage français, il compte depuis lors de nombreux succès : le siège japonais de Saint-Gobain à Hanzōmon, le restaurant L'Osier et le siège social de Shiseido à Ginza, la salle de concert Hakuju à Shibuya et le MK Seed Center à Chiba.

Pour autant, son parcours ne fut pas aisé. Selon lui, les entreprises générales obtiennent la plupart des projets architecturaux. Les 3.000 agences d’architecture indépendantes n’obtiennent que dix à quinze pour cent des contrats.

«Quand j’appris cela de Mitsuru Senda, je fus choqué», s’emporte-t-il. «Sur ces 15%, les cent plus grosses agences remportent 80% des projets. Les autres 20% sont partagés entre les 2.900 agences restantes».

A 60 ans, jouant au squash tous les week-ends, amateur de yoga et de cuisine organique, Albert Abut n’accuse pas son âge. Il se penche pour préciser : «le nombre d’architectes étrangers installés au Japon et travaillant au Japon se compte sur les doigts d’une main».

«C’est un miracle d’avoir eu accès à des projets en tant qu’architecte étranger ; et pas seulement des petits projets : j’ai conçu des écoles, des usines et des salles de concert. J’ai eu de la chance», dit-il. «Et je suis reconnaissant de la confiance qu’on m’a accordée».

03(@AlbertAbut)_S.jpgMalgré un contexte compétitif, Albert Abut apprécie les collaborations avec les entreprises japonaises durant la phase d’exécution de ses projets, lesquels incluent une partie de la ville nouvelle de Kōhoku-ku à Yokohama. «A chaque fois, c’est un plaisir. Chaque jour, je cours sur les chantiers pour regarder l’organisation, la propreté, l’attention apportée aux détails, par exemple le boulonnage des poutres en acier ou la confection du béton».

Avec son expérience en urbanisme et en architecture navale, Albert Abut a une propension pour tout ce qui a trait à l’eau. Il aimerait travailler sur des projets en la matière à Tokyo - les rivières, les canaux, le front de mer -. Tokyo, estime-t-il, ignore largement l’élément eau, de nombreuses autoroutes et autres structures surélevées ayant été construites au-dessus des rivières qui courent dans le centre de la ville.

En 2004, il présente un plan visionnaire, le projet Edo 21, lors d’une conférence d’ingénieurs japonais. Cette entreprise à long terme prévoit d’enterrer l’autoroute Shuto, les lignes de métro et de JR couvrant actuellement les voies d’eau. Alors, la ville s’épanouirait avec l’eau courant sans contraintes, les parcs et autres espaces verts se multipliant.

«L’eau apporte fraîcheur et une nouvelle énergie à une ville», explique-t-il. «Quand (Junichiro) Koizumi était premier ministre, il a mentionné mon projet une fois. Mais rien ne s’est passé depuis», ajoute-t-il avec un sourire.

Albert Abut a un autre projet visionnaire : reconstruire Tōhoku - région dévastée par le séisme et le tsunami de mars 2011 - et toute la côte Pacifique du Japon.

«Je suis personnellement concerné», dit-il en cliquant sur un plan Google Earth. «Regardez cette photo. Y croyez-vous ?», demande-t-il, incrédule. «La mère de ma femme est native d’Iwate Taro à Miyako ; or, l’endroit a complètement disparu».

Il pointe à nouveau la carte. «Voyez-vous ce qu’ils ont fait ? Ils ont créé un terrain de golf au sommet de la montagne et les pauvres gens sont installés en-dessous».

«Et voici le problème», dit-il en cliquant sur d’autres vues de Miyako, hochant la tête. «Tout est dévasté. Disparu, disparu, disparu. Alors qu’ici, ces bâtiments sont toujours là car ils sont situés sur une colline».

Le projet d’Albert Abut est simple : «Toutes les villes et tous les villages de la côte Pacifique doivent être construits trente mètres au-dessus du niveau de la mer», assure-t-il. «Il n’y a pas d’autre solution».

04(@AlbertAbut)_S.jpgCertes, compter dix à vingt ans pour tout reconstruire. «Quand je conçois une ville, je ne conçois pas pour moi ou pour ma génération mais pour nos enfants et les enfants de nos enfants. Pour l’avenir».

Les pêcheurs font partie de son projet, où les ports sont des plateformes flottantes, à l’instar des plateformes pétrolières. Les pêcheurs attacheraient leurs bateaux à ces quais flottants qui sont lourdement ancrés et, en cas de tsunami, ils trouveraient refuge au sein de ces ports flottants.

«Je m’oppose vivement à la construction de logements au niveau de la mer», souligne Albert Abut.

Pourtant, jusqu’ici, personne n’a suivi son conseil. En 2004, par exemple, Albert Abut fut l’urbaniste d’un complexe hôtelier à Fiji. «J’avais installé tous les espaces communs, le club house, les restaurants, etc. au niveau bas et toutes les villas trente mètres au-dessus».

«Quand j’ai présenté le projet, ils m’ont dit : 'Etes-vous fou ? Les villas les plus chères doivent être à proximité de l’eau !’ et je fus donc éliminé du projet». Six mois plus tard, survint le séisme indonésien et le tsunami qui s’ensuivit balaya de nombreuses villas de ce type à Phuket, en Thaïlande. Parmi les victimes, Albert Abut compte des connaissances.

En 2009, il proposa un projet similaire pour un complexe hôtelier sur l’île d’Ishigaki dans la préfecture d’Okinawa, mais le projet fut annulé pour des raisons financières.

«Nous devons utiliser ce que la terre nous a donné : les montagnes», dit Albert Abut. «Avec Tōhoku, il nous faut penser de manière innovante».

Mais cela impliquerait un effort conséquent. Les villes nouvelles devraient être groupées dans des zones centrales, dit-il. Elles pourraient devenir de véritables communautés technologiques sur le modèle de Sofia Antipolis, un parc technologique dans le sud-est de la France. Tout devrait être construit dans le souci environnemental avec un minimum de consommation énergétique.

Les habitants de Tōhoku sont très créatifs, notamment «dans un domaine tel l’électronique pour l’industrie automobile». Selon l’architecte, «le gouvernement devrait subventionner les ateliers ou petits centres de production de ces gens qui ont perdu leurs usines installées sur la côte».

Vaste, le projet est, selon Albert Abut, ni impossible ni trop coûteux. «Bien sûr que c’est réalisable», assure-t-il. «Ce pays a beaucoup d’argent».

Reconstruire Tōhoku, dit-il, relancerait les industries du bâtiment comme de l’acier. «Un tel projet offrirait de l’emploi à tous les ingénieurs, architectes, usines et ouvriers. Le pays tout entier retournerait au travail».

«Il y a tant à faire. Tant qui doit être fait», souligne-t-il. «Regardez Masdar City à Abu Dhabi», dit-il se référant à la ville technologique de 40.000 habitants ayant requis deux décades pour émerger. «Si Abu Dhabi peut s’embarquer dans un projet aussi ambitieux, pourquoi pas le Japon ?».

«Reconstruisons au moins la ville de la mère de ma femme. Commençons au moins avec ça. A titre d’exemple».

Il se penche à nouveau. «Je veux rendre au Japon ce que le Japon m’a donné. Je propose mes services pour de tels projets mais, jusqu’à présent, personne ne les sollicite», dit-il. «Mais il est temps de le faire».

Michael Kleindl | The Japan Times | Japon
19-05-2012
Adapté par : Emmanuelle Borne

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