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Allemagne | Un gros cube à Stuttgart, l'architecture par le vide (16-05-2012)

Amber Sayah, journaliste, revient le 21 octobre 2011 dans les colonnes du Stuttgarter Zeitung, quotidien allemand basé à Stuttgart, sur la nouvelle bibliothèque de la ville. Livré en 2011 et conçu par Eun Young Yi, architecte germano-coréen, l’ouvrage suscite la polémique. Payer pour des livres, payer pour un vide plastique... Difficile pour des contribuables, certainement pas pour des esthètes.

Bâtiments Publics | Culture | Allemagne | Eun Young Yi

Contexte
Eun Young Yi est né en 1956 à Daejeon en Corée du Sud. Après des études à l’université de Hanyang, il rejoint le RWTH à Aix-la-Chapelle.
Après un passage chez Oswald Mathias Ungers, le digne représentant du rationalisme allemand, il fonde en 1991 son propre bureau à Cologne.
JPH

JEU DE DE INTERIEUR ET EXTERIEUR POUR LA NOUVELLE BIBLIOTHEQUE
Amber Sayah | Stuttgarter Zeitung

STUTTGART - Les architectes, avec un léger sens de la dérision, nomment cette massive et anguleuse esthétique primaire, le presse-papier. Le langage populaire n'est pas aussi cossu. Déjà au Rohbaustadium, la nouvelle bibliothèque municipale avait abandonné son surnom ; les habitants de Stuttgart désignaient le mastodonte à l'arrière de la gare comme Stammhein II [NDT : Stammhein est la prison de Stuttgart] ou Bücherknast [NDT : le gnouf à livres] ; rien de bien affectueux.

Le cube ne rend toutefois pas les choses faciles. Pataud, inabordable, lisse, sans aucun avantage et sans aucune référence à son entourage, il est perché sur sa colline au-dessus d'un quartier en devenir telle une solipsiste Kaaba version XXIe siècle, qui parait abandonnée par des forces extraterrestres sinon expédiée d'un autre système planétaire. Genius loci ? Le bide complet.

Face à son environnement, l'édifice hermétique se referme sur lui même. Au regard du mauvais projet immobilier autour de ladite gare du futur, on ne peut donc lui en vouloir de ce déni total. Le problème était inévitable ; il faut aussi faire front à des visiteurs pas très causants. Ne devait-il toutefois pas accueillir ses usagers à bras grands ouverts en ces temps où la croissante digitalisation menace cette bibliothèque de pierre, de béton et de verre au point d'oublier sa raison d'être, ainsi que le souligne Dieter E. Zimmer dans son livre sur les bibliothèques du futur ? Ou bien cette aridité tente-t-elle, comme l’écrit Joachim Kalka avec légèreté dans le Stuttgarter Zeitung, être finalement de l’ordre de la «complaisance empressée» ?

02(@DR).jpgLa bibliothèque comme une lanterne bleue

A tous les coups, ce monolithe signé Eun Young Yi, ce Coréen de Cologne, témoigne d'une attitude désagréable, typique de Stuttgart. La ville pour ses édifices publics témoigne d'une appétence pour les cubes. «Quand nous oserons enfin à Stuttgart, nous construirons un dé», s'amuse Stefan Behnisch. Nous sommes donc justes, solides jusque dans les bases. L'extravagance, la ville ne se l'est permise qu’avec la Staatsgalerie, éminente et notoire bonbonnière postmoderne de James Stirling. Les cas architecturaux sont ici solitaires et de bonne facture.

La bibliothèque montre de nuit un autre visage : le gris neutre, le jour, devient dans la pénombre un mystérieux bleu transparent ; une double vie qu’Eun Young Yi compare sympathiquement avec celle de Dr Jekyll et Mr Hyde. Mais cela est franchement tiré par les cheveux. Aussi manifeste soit la métamorphose de Robert Louis Stevenson du citoyen modèle Jekyll au satyre médisant Hyde, elle n'est toutefois pas un modèle.

03(@DR)_S.jpgL'architecte ne veut donner à travers la couleur - parfaitement dépourvue de symbolique - qu’une envie de vivre et une impression de fraicheur. Pour des yeux centre-européen, le bleu est, sinon demeure, la couleur du romantisme, de l'ennui, des aspirations métaphysiques sur l'infini, la couleur d'Eichendorff et de Novalis, de Chamisso et aussi un peu de l'ironiste Heinrich Heine. Ainsi, d'aucuns peuvent dire que la bibliothèque est un enchevêtrement culturel germano-coréen dont la lanterne bleue est l’expression.

A l’intérieur, le jeu de dé se poursuit, de façon moins sophistiquée que l'enveloppe extérieure le laisse espérer. En vérité, ce cube rationnel - dont la façade en briques de verre composée selon une grille uniforme 9x9 est un indubitable descendant du cimetière de Modène d’Aldo Rossi - est un 'kinder surprise' cubique. Le noyau de la boîte forme trois espaces empilés selon un plan carré : l’auditorium en sous-sol et, au-dessus, les quatre étages du coeur de la bibliothèque en entonnoir vers le haut avec de larges galeries.

L'auditorium est décevant, bas, sans atmosphère aucune, neutre. Les deux autres espaces n’ont pas leur égal à Stuttgart. Celui qui peut, jusque là, se représenter l’espace architectural, comprendra tout ici. Quand il se rappelle les étagères d’une bibliothèque logée dans un palais wilhelmien à l’origine construit pour la famille royale du Württemberg puis transformé dans les années 60 en bibliothèque municipale, il fera la différence entre un espace servant de réserve à livres et un espace spécialement conçu à cet effet où livres et usagers sont magnifiquement mis en scène.

04(@DR).jpgLes galeries sont de l’architecture-architecture, comme un ventricule, avec des références historiques et des renvois à la tradition. L’édifice s’inscrit «dans la lignée de ses prédécesseurs et de ses modèles» comme l’avait formulé Max Dudler pour le Centre Jacob und Wihelm Grimm à Berlin. La bibliothèque, en tant que lieu spirituel et siège de la connaissance, en revient à l’essentiel, une collection de livres anoblie par un espace cubique. La bibliothèque d’Exeter, conçue par Louis Kahn, n’est pas loin, autant que la bibliothèque municipale de Stockholm imaginée par Gunnar Asplund.

On n’oublie pas ce qu’on ne connait pas

Il n’y a pas besoin d’être expert en histoire de l’architecture pour voir qu’il s’agit enfin d’une bibliothèque publique qui n’est pas un institut élitiste. L’architecture n’est absolument pas incompréhensible, elle est rayonnante, simple, directe et sensuelle. Chaque enfant doit, dans la lumière blanche des galeries où la couleur est apportée par la tranche des livres, ouvrir son coeur et le visiteur doit éprouver l’effet exaltant de ce «vaste amphithéâtre de livres»*. […]

Le Pathos de la linguistique architecturale se vérifie très vraisemblablement au «coeur» de la bibliothèque. Plus encore, un espace auratique. Probablement qu’il est celui en ville qui fait le plus hocher les têtes puisque contraire aux connaissances pratiques de l’architecture du commun des mortels. Un espace cubique de 14 mètres de haut, 14 mètres de large et 14 mètres de profondeur. Parfaitement vide, parfaitement sans raison. Sans aucune utilité, si ce n’est pour circuler et penser, voire pour fixer un trou dans le vide au cas où aucune pensée ne frôle le cerveau. Au milieu, coule presque silencieusement de l’eau dans un bassin, bien entendu carré lui aussi. Sinon, il n’y a rien, vraiment rien. Pas même une chaise. Quel scandaleux gaspillage pensent certains, quelle scandaleuse gabegie !

05(@DR).jpgOui et quel luxe inouï, quel vide merveilleux, un «contre-exemple» dit Joachim Kalka face à la fronde médiatique mais aussi face à la surabondance, à la vague consumériste qui règne au-delà des murs de la bibliothèque et où chaque centimètre carré est encombré de publicité et de marchandise. Voilà une ville qui, en toute liberté, laisse ainsi ses espaces publics et ses rues être sans cesse marchandés.

Vous n’oubliez pas ce que vous ne connaissez pas. Il n’est pas exclu que certains usagers bientôt ne pourront pas s’imaginer passer outre ce vide. Peut-être y aura-t-il dans le futur des gens qui ne viendront que pour respirer dans cet espace et jeter un oeil au plafond où brille une lanterne bleue, carrée.

Amber Sayah | Stuttgarter Zeitung
21-10-2011
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

* En français dans le texte

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