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Visite | Travelling architectural : Clichés à Clichy (92) (26-10-2010)

La librairie comble du Moniteur paraissait plus étroite encore ce 30 novembre 2009. Le jury, présidé par Bertrand Fabre, annonçait les lauréats des prix d'architecture du Moniteur. L'équerre d'argent distingue le conservatoire Leo Delibes à Clichy (92), une réalisation élégante théâtralisant usages et usagers. Un travelling architectural signé Bernard Desmoulin.

Equerre d'Argent | Bâtiments Publics | Culture | Acier | Béton | Hauts-de-Seine | Bernard Desmoulin

Rue Matre. L'artère est passante. Au sortir du métro, l'édifice est immédiatement identifiable. Présence sombre, le conservatoire Leo Delibes s'offre au passant comme un travelling architectural. Derrière les baies vitrées, quelques aplats de couleurs transparaissent. Ici, en une courte séquence, de jeunes filles en tutu bleu défilent gracieusement. Les arts se dévoilent alors par interstice. "Piéton ou automobiliste, d'aucuns découvrent la vie du conservatoire par la théâtralisation des circulations", affirme Bernard Desmoulin.

Je voulais faire un bâtiment aussi présent que l'immeuble l'Oréal", dit-il. L'architecte désigne alors, à quelques mètres, un édifice remarquable par ses sobres lignes sombres. L'architecture aux atours miesiens du siège administratif de la célèbre compagnie est signée Alain Bailly. Familièrement méconnue, cette réalisation date des années 70. "Chaque fois que je le vois, je reste impressionné par sa force", confie Bernard Desmoulin. "Clichy a culturellement une accroche avec ce genre d'architecture". L'architecte s'arrête désormais devant la façade du conservatoire dont il est l'auteur.

"Je voulais donner l'illusion de matière, ne pas offrir une façade vitrée mais une façade qui soit aussi bien un bouclier qu'un filtre". Face à la répétitivité des poteaux en acier et à la couleur noire, Bernard Desmoulin exprime son refus d'associer l'enfance au fantasme multicolore. "Un enfant est sérieux, il a besoin de règles. Je ne voulais pas offrir une architecture futile". Merci.

Néanmoins, ici et là, quelques aplats de couleur. Rouge. Jaune. "L'architecture est un art de la négociation. J'ai rendu acceptable l'austérité en proposant notamment une façade verte". L'architecte désigne alors le revêtement coloré de la rue Victor Méric. Présence invisible et anecdotique d'une teinte conventionnelle. Hyper green, devrait-on dire.

"C'est un bâtiment qui apparaît comme austère. On le découvre comme un mur noir. Un conservatoire ne fonctionne que de 17h00 à 22h00, la vie y est essentiellement nocturne. L'édifice se transforme alors en lanterne", précise Bernard Desmoulin. L'usage exige une expérience de lieu. "D'un aspect froid à l'extérieur, on découvre à mesure que l'on pénètre dans l'édifice un univers de plus en plus chaleureux", souligne-t-il.

Face à l'entrée du conservatoire, Bernard Desmoulin poursuit son approche originale : "L'acier est un matériau écologique, il est recyclable au moins autant que le bois que la filière nous présente comme étant écologique".

Les portes du conservatoire s'ouvrent. Le hall paré de béton planche saisit par son efficacité et son esthétique. Ici et là quelques présences dorées... "Chaque fois que le béton était mal coulé, nous voulions profiter de ses imperfections", explique l'architecte. Ces légères malfaçons participent à la plastique du bâtiment et l'impression de rusticité se trouve contredite par l'éclat raffiné d'une dorure.

L'occasion de citer l'une de ses sources d'inspirations se présente. Regard tourné vers la Salle Cortot, Paris XVIIe arrondissement. Auguste Perret, maître à penser du béton, réalise en 1929 une salle à l'acoustique exceptionnelle. Le lieu présente une architecture qui affirme une fine ornementation faite d'inclusions or et bronze. Echo à l'aune d'une parenté ?

Sur ces entrefaits, Daniel Bouillet, directeur du conservatoire, personnalité loquace, prend la parole. "Nous avons ouvert en cours d'année, le 6 mai, avec un projet particulier afin que tout le monde prenne possession d'un lieu qui, pour l'occasion, a été mis en scène. L'inauguration officielle s'est tenue plus tard, le 23 septembre 2009. Les Clichois ont été honorés d'avoir ainsi précédé les autorités", dit-il. Prolixité brièvement interrompue car l'architecte le reprend ici : "Tout le monde s'est approprié le bâtiment avec le même enthousiasme".

Daniel Bouillet, exalté, continue. "L'ancien conservatoire, vétuste, n'avait aucun lieu de diffusion. Ici, on apprend, on reproduit, on restitue. Les lieux pédagogiques n'ont pas été isolés, l'auditorium est utilisé pour des cours. L'ensemble est exploité comme un outil pédagogique. L'architecture est, elle-même, un outil. Les usagers le sentent, le vivent", souligne-t-il.

02(@MichelDenance)_B.jpg"L'enthousiasme du directeur est très appréciable", sourit alors Bernard Desmoulin. Plus qu'appréciable, il se fait l'écho de l'incroyable, de fait, appropriation du lieu par ses usagers. L'architecture compte. Elle inspire, dépayse, émerveille, sensibilise. Les verbes, plus éloquents que quelques phrases, sont ceux employés par Daniel Bouillet.

Réceptionner l'architecture est un acte difficile et les choix opérés par la direction parachèvent un succès. L'inauguration a donné lieu à la commande d'une oeuvre. Incontournable évocation : le canal de Suez et son ouverture triomphale magnifiée par l'Aïda de Giuseppe Verdi. "La mémoire musicale de l'inauguration d'un lieu est importante. La composition reste dans le temps", rappelle Daniel Bouillet qui offrit à David Christoffel l'opportunité de créer l'événement musical. Il signe JTAC (Jours Tranquilles à Clichy) pour marquer l'histoire mélodieuse d'une architecture.

Plus pragmatique, Bernard Desmoulin reprend. "L'histoire du projet est avant tout l'histoire de sa parcelle. Nous sommes en centre-ville avec toutes les nuisances qu'il implique. De fait, l'endroit n'est pas idéal pour l'enseignement de la musique. Les dimensions extrêmes, 80 mètres de long sur 20 mètres maximum, ont été des contraintes qui nous ont été favorables". A travers les mots de l'architecte, l'édifice adopte les atours d'un conservatoire gigogne. "Une boite dans une boite", résume Bernard Desmoulin.

Il s'agit en fait de deux entités. Un bâtiment structurel et un autre bâtiment affranchi, lui, des contraintes structurelles. Cette complexité est essentiellement technique. Elle se fonde sur la nécessite d'apporter un confort acoustique à l'ensemble. La présence même du métro en sous terrain a obligé la création de salles sur ressort.

Avant tout, Bernard Desmoulin insiste sur l'origine d'un projet qui était d'abord arithmétique avant d'être architecturale. "Tout le monde connaît le principe du concours. Nous ne savions pas, tous autant que nous étions, ce qu'était forcément un conservatoire", admet-il. "Nous en avons alors visité plusieurs et nous avons picoré ici et là ce qui n'allait pas, notamment des espaces parfois trop silencieux". L'occasion d'évoquer alors le travail mené en amont avec Daniel Bouillet qui reconnaît comme une chance d'avoir été associé dès le début au projet.

"Le directeur m'a demandé un lieu où, en passant, on puisse entendre le son des instruments", se souvient l'architecte. Nonobstant, toutes les salles ont été modélisées par LASA acoustique. "Nous avons travaillé la géométrie de chaque pièce, étudiée acoustiquement pour un instrument en particulier et avons maintenu l'équilibre entre les surfaces absorbantes et réfléchissantes". Les portes s'ouvrent, ici un piano, là une répétition de contrebasse.

Parmi les autres remarques nées de l'observation minutieuse de divers conservatoires, les atours fermés des édifices, récurrents, sont dénoncés. Ils muent toute construction en une architecture autiste. Le désir de créer une façade, "derrière laquelle quelque chose de vivant se produit", s'est affirmé en allant de pair avec le souhait original de faire pénétrer la lumière naturelle au sein des studios et salles de musique.

03(@MichelDenance).jpgNe pouvant réaliser de larges baies dans ces espaces de répétitions et d'apprentissage, les ouvertures ont été réduites. Sur la façade, elles sont compensées par quelque entourage métallique qui, de prime abord, pouvait paraître comme le trait ornemental d'un dessin abstrait. Il n'en est rien.

Remarquée, appréciée, parfois critiquée, la façade du conservatoire s'impose dans le paysage urbain. L'architecture se mue en lieu dont l'appropriation rapide ne fait que souligner l'efficacité. Le projet tente désormais de s'inscrire dans une politique municipale ambitieuse qui envisage la ville de Clichy comme la pointe avale de la Vallée de la Culture, vaste opération actuellement dessinée par le Conseil Général des Hauts de Seine. Gilles Catoire, maire de la ville, évoque enfin lors d'une brève apparition la personnalité de Marina Vlady et sa première rencontre, enfant, avec Gérard Philippe à la Maison du Peuple.

Théâtre de rencontres, l'oeuvre révolutionnaire de Prouvé, incontournable, marque l'histoire de Clichy. Le Conservatoire Leo Delibes, par son architecture primée, rejoint dès lors un riche patrimoine.

Moteur... Action !

Jean-Philippe Hugron

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 14 janvier 2010.

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