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Portrait | Suriya Umpansiriratana, de philosophie bouddhiste en philosophie architecturale (25-04-2012)

En Thaïlande, Suriya Umpansiriratana est déjà un repère dans le débat culturel grâce à ses travaux pour le monastère de Wat Khao Buddhakodom, dans le Chonburi. Cette province est plus connue pour Pattaya et ses 'resorts' que pour la beauté de la jungle où vivent les moines. Mais aujourd’hui, Suriya Umpansiriratana incarne l’avenir grâce à une architecture guidée par le bouddhisme.

Global Award | | Suriya Umpansiriratana

«Son approche est fondée sur la conscience de la nature et sur l’architecture vernaculaire. La légèreté des structures qu’il emploie, les volumes spacieux créent une sensation de paix guidée par la philosophie bouddhiste»*.

Cet homme mène depuis dix ans une expérience rare, composant peu à peu une cité monacale où les préceptes bouddhistes se conjuguent presque naturellement avec l’écologie. Il témoigne sur la façon dont les idées se forment en ce moment dans cette (grande) partie-là du monde civilisé et c’est la part singulière de son apport. Ce travail résonne aussi avec celui d’autres architectes du Global Award - il suffira, pour saisir ces liens et leur intérêt, de décaper le terme 'vernaculaire' des contresens et des flous qui l’ont rendu inutilisable -.

Un disciple de Prayudh Payutto 

Suriya Umpansiriratana est né en 1969 dans la province de Phattalung. Il étudie l’architecture à Bangkok. De sa formation, il retient 3 livres : The Turning Point, de Fritjof Capra, L’art de la guerre, de Sun Tzu et Le développement durable, de Prayudh Payutto**. Ce dernier, moine et théologien, est un grand intellectuel thaïlandais et son livre étudie les correspondances éthiques entre bouddhisme et sciences écologiques.

Le jeune architecte s’installe à Bangkok sans plan de carrière précis. «J’aime la peinture, le dessin, le jardin depuis mon enfance. De 1980 à 2001, j'ai vécu en dessinant des perspectives pour les architectes de Bangkok ; ils appréciaient mes pastels... En 1998, j'ai décidé d’être paysagiste et j'ai fondé mon agence, Walllasia. Mais, en 1999, la crise économique est arrivée ; pour survivre, j'ai fait de la peinture sur soie thaï, à la Jim Thomson. J'ai été aussi scénographe d’exposition, d’événements. Comme vous voyez, j'ai toujours fait beaucoup de choses sans chercher à définir mon art ; je faisais, voilà tout et je continue.

En 2002, je suis allé à Wat Khao Bhuddhakodom pour m’initier à la méditation, après une période de confusion. Ce fut un tournant. J'ai commencé à étudier le Bouddhisme, afin de mieux comprendre la vie. Cela m’a influencé aussi par la suite, pour concevoir des bâtiments religieux. En 2003, j'ai construit une cellule de moine au même endroit, pour mon neveu qui venait d’entrer dans les ordres. Le monastère n'avait plus de place alors j'ai demandé au Vénérable la permission de construire. Les moines et les novices m’ont aidé, avec des portes en bois et des fenêtres trouvés dans le temple. Cela a coûté très peu et j’étais heureux que mon neveu ait un abri. Depuis lors, j’ai construit beaucoup de choses, pour ce monastère et pour ma religion»***.

02(@PirakAnurakyawachon)_S.jpg«Cette architecture religieuse qui ressemble à un psaume ou à un chant»

De fait, les Vénérables et l’architecte n’ont plus cessé depuis d’agrandir peu à peu le monastère sur sa colline. Ces travaux sont financés - assez peu - par des dons. L’architecte travaille bénévolement, partageant sa vie entre son agence Walllasia - qui lui procure des revenus - et cette pratique philanthropique. Depuis 2004, une école a été construite, puis de nouvelles cellules, une bibliothèque, un pavillon de méditation, un petit musée...

Les matériaux sont très simples. L’architecte utilise toujours des structures sur pilotis légères, en acier ou en bois, régulières. Les espaces intérieurs, eux, sont sans limites tangibles. Les volumes sont découpés par des panneaux, mats ou translucides, en bois, en aluminium, en ciment, en draperies. Le musée est construit sur un réservoir d’eau qui rafraîchit l’édifice ; ailleurs, c’est la circulation de l’air qui tempère.

Cette frugalité a peu de liens avec l’architecture religieuse traditionnelle, dans un pays qui ne manque pas de 'néo-thaïlandais'. L’architecte a pris position. «J’essaie plus directement de comprendre comment les utilisateurs se comportent dans les temples, avec leurs rituels, afin de les orienter et de les relier à l’environnement, au climat. L'idée est de transformer l'essence abstraite du Bouddhisme en architecture»***.

03(@PirakAnurakyawachon)_B.jpgCe dernier accorde en effet, parmi toutes les religions, la plus grande importance à l’harmonie avec la nature. 

Le disciple de Prayudh Payutto les utilise avec diligence et poésie. 

La jungle a été dérangée le moins possible. Le réseau des cellules sinue entre les plus vieux arbres, respectés en tant que tels. 

Les volumes, les structures, le mobilier suivent les règles de simplicité. La nature se contemple depuis les vérandas. Toutes ces parties si légères forment un tout qui entre en résonance avec la nature, la présence de l’homme et le divin, selon l’architecte.

Son plus récent projet est une cellule qui rassemble la vie du moine - dormir, méditer et marcher, se nourrir, prier - en un cercle : une passerelle ronde, posée dans la canopée sur de fins piliers, aménagée en quelques lieux avec des écrans de bois ; cette forme parfaite permet au moine de mener sa journée rituelle en suivant le soleil.

La liberté du vernaculaire

La beauté vient aussi ici d’une liberté de création, profonde et paradoxale puisqu’elle provient du peu de moyens. «Le Vénérable et les moines m’ont donné de grandes occasions de créer des bâtiments. Ils ont besoin de matériaux très économiques, réutilisables»***. Cette liberté tient en effet à ce que les travaux sont menés, grâce à ce relatif dénuement, à l’écart du marché. Le bénévolat de l’architecte et des moines qui construisent forment un autre mode de production. On peut penser qu’il est hors du temps. Mais ce n’était pas l’opinion d’Ivan Illich, autre penseur visionnaire du XXIe siècle, quand il s’est penché sur l’avenir de la société d’après le cycle industriel et a réinterrogé le modèle... vernaculaire.

04(@PirakAnurakyawachon).jpgC’est en effet Ivan Illich qui a rappelé**** que le vernaculaire n’est pas l’aimable mélange de traditions locales cher à certains écologistes. 

Le terme 'vernaculaire' a un sens économique précis. 

Il définissait en droit romain tout ce qui était fabriqué et cultivé dans le domaine (domus) pour le seul usage de ce domaine, hors de l’économie marchande... 

Méconnaître cette vérité du vernaculaire, c’est confondre les conséquences avec les causes.

Suriya Umpansiriratana apporte beaucoup au débat pour cette raison : il explore une voie vernaculaire radicale. En cela, cette expérience, qui paraît si unique, est proche des engagements et des building workshops du Rural Studio, de Sami Rintala - ceux-là aussi se sont libérés du système marchand - et aussi Patrick Bouchain, qui se bat en France pour qu’on répare l’habitat populaire, au lieu de le détruire.

Enfin, comment ne pas voir les liens entre Suriya Umpansiriratana et Balkrishna Doshi et souhaiter qu’ils se rencontrent ?

M.H. Contal

05(@DechophonRattanasatchatham)_S.jpgNé en 1969, Suriya Umpasiriratana a fait ses études d'architecture à la Faculty of Industrial Education du King Mongkut Institute of Technology Ladkrabang (KMITL).

Il travaille comme architecte-paysagiste dans la société Wallasia Lanscape Co. C'est à titre bénévole qu'il conçoit et construit des bâtiments religieux, temples, couvents, pour le compte des communautés de moines bouddhistes.

Il a reçu la Médaille d'Or de l'Association of Siamese Architects en 2008 et l'Asa Green Award en 2009. Il a été lauréat en 2010 des Emerging Architecture Awards de l'Architecture Review.

Les travaux de Suriya Umpasiriratana ont été présentés dans l'exposition 'News trends of Architecture in Europe and Asia-Pacific', à Tokyo en 2008. Commissaires : Sir Peter Cook et Toyo Ito. 

* In Asaforum Review, 24 décembre 2010
** Interview de Suriya Umpansiriratana, RIBA review, 27 mars 2012
*** Interview de Suriya Umpansiriratana par M.H. Contal, 25 mars 2012
**** Ivan Illich, Le genre vernaculaire, Editions du Seuil, Paris, 1983. Avec nos remerciements à Pierre Frey, qui a très opportunément rappelé cette contribution d’Ivan Illich au débat sur l’architecture écologique dans son ouvrage Learning from vernacular, Editions Actes Sud, Arles, 2010

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