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Portrait | Philippe Madec défend l'éco-responsabilité du plus petit chantier au grand territoire (25-04-2012)

Unique lauréat des Global Awards 2012 à ne pas travailler en contexte émergent, l’architecte français Philippe Madec défend sa cause, l’éco-responsabilité, en occupant tous les terrains, du plus petit chantier au grand territoire. Il la défend aussi par la production théorique et l’enseignement. Car ce praticien est aussi chercheur, créant des passerelles entre l'architecture et la pensée contemporaine.  

Global Award | France | Philippe Madec

En France, Philippe Madec est du petit nombre des architectes ne craignant pas de s’affirmer écologistes dans leur art. Il a démontré en vingt ans qu'il connaît son sujet, par une architecture à la fois savante et bienveillante aux usagers.

Son agence jouit d'un crédit réel, ce qui ne veut pas dire que son chemin est facile. La gouvernance française continue de se méfier de l’écologie. Le rationalisme d'Etat hérité des années 60 est sur ses gardes, face à une vision politique et à des méthodes qui le mettent en question par leur nom même : Interactions, Processus, Médiations... Le pays de la Raison se convertit à la Complexité de façon crispée, secouée par les stop-and-go des Plans Verts de l'Etat, qui les lance puis freine, recule, change de direction... au motif que le peuple a d'autres soucis, sous la pression aussi de puissants lobbies qui, eux, savent durer.

02(@BrunoLevy)_B.jpgAlors, reprenons : Philippe Madec partage avec Françoise Hélène Jourda ou Patrick Bouchain* une reconnaissance réelle mais distante et qui les écarte toujours des 'premiers rôles'.

Mais l'homme a plusieurs cordes à son arc. Il défend sa cause, l’éco-responsabilité, en occupant tous les terrains, du plus petit chantier au grand territoire. 

Il la défend aussi par la production théorique et l’enseignement. 

Ce praticien est aussi chercheur, lanceur de passerelles entre l'architecture et la pensée contemporaine. 

Ce n'est pas le moindre de ses apports.

La théorie précède la pratique

Il faut parfois pour se construire ne pas construire. Le jeune diplômé Madec ne devient pas architecte en 1980. La dernière vague des Trente Glorieuses annonce pourtant une commande abondante. Mais «personne ne m'avait appris à faire de l'architecture au sens où je l'entendais (…) : la relation au lieu, certes, mais aussi à une culture, à un quotidien et à une société»**.

La quête d’un autre savoir commence, avec la découverte des thèses de Kenneth Frampton, qui publie Pour un régionalisme critique en 1983. Les Modernes tardifs y lisent une manière renouvelée de 'projeter' l'Architecture Moderne sur le territoire. Philippe Madec le lit autrement, y décèle «la question du rapport de l'architecture à la nature, du rapport des bâtiments au site et au climat»**. Cette lecture 'pré-écologique' guide sa recherche et va orienter ses 'Lehr und Wander Jahre' jusqu’en 1989.

Devenu 'visiting scholar' en 1983 à l'Université de Columbia, il entame le dialogue avec Kenneth Frampton, explore «l’une des plus belles bibliothèques d’architecture»**, relit les grands Traités. Il part vivre au Maroc, mène des recherches, revient en France enseigner, repart à Harvard en 1991 et y découvre les premiers travaux sur la 'soutenabilité'.

Columbia-Harvard : deux points définissent une droite et sa direction. L’architecte a trouvé sa ligne théorique : «une appropriation et un dépassement du Régionalisme critique vers le Développement durable».

03(@atelierphilippemadec)_B.jpgUn laboratoire à soi

Il crée son atelier en 1989. En 1991, la plus petite de ses commandes va être déterminante. Philippe Madec ne sait pas, quand il signe son premier contrat avec le bourg de Plourin-les-Morlaix (2.000 habitants, Bretagne), qu’il rencontre une chance rare : disposer pour longtemps d'un lieu-laboratoire.

A Plourin, une chaîne de micro-projets va permettre en effet au jeune théoricien de construire peu à peu sa pratique : «Il s’agissait de donner un centre à ce territoire aux trois visages de campagne, de bourg et de banlieue. Une mairie et une médiathèque installèrent d'abord les places et les jardins du centre». Puis, «d'autres lieux publics furent aménagés, des rues, des venelles, le parvis de l'église et le cimetière où nous avons réalisé un columbarium et un abri pour les cérémonies civiles. Nous avons avancé pas à pas avec la population, les élus et les agents des services techniques (...), mis en place tout un processus de travail avec des ergonomes et les gens du village pour poser les bases d'un partage des raisons et des moyens du projet»**. L’expérience a duré jusqu’en 1996. «Cette démarche éco-responsable engagée à Plourin et basée sur le dialogue ne me quitte pas»**.

Plourin fut la matrice d’une démarche de projet urbain que Philippe Madec explore avec ses concepts d’Eco-Quartier, d’Eco-Cité, de Territoire durable. Il s’agit de conjuguer la réponse à la crise environnementale avec une considération accrue pour l’usage, la collectivité, l’équité. L’agence s’intéresse au logement 'très social' - sujet ingrat, abandonné - pour l’intégrer aux écoquartiers - synthèse complexe..., engagement rare en France -.

Plus en aval, il y a l’éco-construction, introduite en France par de nouveaux règlements (HQE, BBC...) qui font polémique. Philippe Madec participe souvent comme expert à l’élaboration des politiques publiques. Il tient des propos nuancés sur leurs 'contraintes' : «Je n’aime pas ce mot d’ailleurs. (...) Si l’enjeu de votre vie est de rendre le bâtiment durable, vivable, désirable, équitable, tout ce qui vous aide n’est pas une contrainte mais un outil supplémentaire»**.

04(@SergeDemailly)_S.jpg Architecture et complexité

Ce débat sur l’éco-construction sera tranché in fine par l’architecture. Alors, Philippe Madec utilise aussi son 'talent' pour la défendre. Les années 2000 l’ont vu livrer de grands ouvrages. Ce qui nous frappe, avec le recul, est leur complétude. L’architecture est étudiée en toutes ses parties : les parcours sont polis jusqu’à être fluides, l’éco-construction est didactique - le premier venu comprend de quoi lui parle cette architecture -. Les détails, soignés comme des anecdotes dans un récit, achèvent de la rendre accessible.

Se vouloir éco-responsable, c’est ajouter des exigences, accepter la complexité. Face à son choix, Philippe Madec réveille un art de la composition qu’il a trouvé sans doute dans les Traités d’architecture d’avant les Modernes. Elle ne réduit pas la complexité mais la déploie.

Le Musée archéologique du Château de Mayenne, aménagé en 2008 dans un site millénaire, composait le thème de la mémoire avec une démonstration apaisée d’écologie, soignant chaque ajustement entre les vieux ouvrages et les inscriptions neuves.

Le pôle ViaVino de Saint-Christol, qui valorisera le vignoble méridional de l’Hérault, constituera une oeuvre maîtresse. Vingt ans après Plourin, l’architecte y a retrouvé les conditions qu’il préfère : des élus engagés, un métier du vin tout de technique et de culture, un projet mûri dans le dialogue. Le gros programme qui écrasait les sites a été déplié en sept lieux : accueil, exposition, cave... Ils formeront une collection d’éco-architecture, bien orientés, construits avec science, déployés au milieu d’un jardin ampélographique... Un message dense, délié par la composition.

M.H. Contal

05(@SergeDemailly).jpgPhilippe Madec, né en 1954 à Brest en Bretagne, est architecte diplômé de l'UPA 7 à Paris (1979). Chercheur, il a été 'visiting scholar' à Columbia University en 1983-1984. Professeur, il a d'abord enseigné le projet de paysage, de 1985 à 1991, à l'ENS du Paysage de Versailles et à Harvard University. Devenu professeur en architecture en 2000, il a fondé à l'ENSA Lyon le premier Département d'architecture durable et, en 2010, à l'ENSA Rennes un enseignement de l’Aménagement du territoire : 'L'invention du territoire durable'.

Théoricien et auteur, Philippe Madec publie ses conférences et articles sur son site. Parmi ses ouvrages : Boullée, Ed. Hazan 1986 et Birkhaüser 1989 ; L’indéfinition de l’architecture, avec Benoit Goetz et Chris Younès, Ed. de la Villette Paris, 2009. Paru en 2012 : L'architecture et la paix aux Nouvelles Editions Jean-Michel Place, Paris. 

Philippe Madec a été expert du processus Grenelle de l'Environnement (Comop 9), membre du jury national EcoQuartiers / EcoCités. Il a reçu en 2001 le Prix du Projet Citoyen pour le centre-bourg de Plourin ; il est membre du Club de Rome depuis 2010 (Chapitre Europe). 

* Françoise-Hélène Jourda a été lauréate du Global Award en 2007, Patrick Bouchain en 2009
** Parcours d'architectes, Pierre Lefèvre et Jimi Cheynut, Editions Le Cavalier Bleu, coll. Comment je suis devenu, 2012.

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