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Portrait | Philippe Madec, l'architecte, le poète et l'ostréiculteur (11-04-2012)

Figurant parmi les cinq lauréats des Global Awards 2012, Philippe Madec est architecte, urbaniste, enseignant. Entre autres. Parmi les savoir-faire, il y a l’écriture, dont des textes témoignant de son engagement - précoce - en matière d’éco-responsabilité. Justement, parallèlement aux écrits de spécialiste, il y a la poésie car, n’en déplaise aux dogmatiques, «elle rapproche du réel».  

France | Philippe Madec

'Eco-responsabilité'. Le terme fait aujourd’hui bondir nombre d’architectes. Parce qu’assimilé, disent-ils, aux normes et autres Règlementations Thermiques, il est devenu contrainte réduisant la marge de la créativité à peau de chagrin.

Philippe Madec, lui, ne s’insurge pas. Bien au contraire. Non seulement a-t-il fait sien le qualificatif mais il estime que si les règlementations et les labels «sont certes imparfaits», ils servent avant tout en tant qu’indispensables outils.

La HQE en 1997 ? «Une prise de conscience de la qualité environnementale». La loi Grenelle 1 en 2007 ? «L’introduction de la performance énergétique, une belle avancée». Bref, parce que «l’engagement est optimiste par définition», Philippe Madec est un inconditionnel optimiste.

Selon l’architecte, «la défiance vis-à-vis du discours environnemental en France présente le danger de démobiliser». Des réticences, dit-il, facilitées par la crise qui force un repli vers le connu. Pourtant, il est «facile», assure-t-il, de parvenir au BBC aujourd’hui. Ne pas y voir la capitulation de la créativité face à l’éthique. «L’esthétique est une revendication éthique».

Que l’homme soit esthète, impossible d’en douter au vu des toiles ornant les murs de la salle de réunion de son atelier parisien sis dans un immeuble bordant le boulevard Bonne Nouvelle, dans le Xe à Paris, où se déroule, un samedi, la rencontre avec le Courrier. Qu’il place le confort en tête de la qualité environnementale non plus, compte tenu de l’ambiance feutrée conférée grâce à un fond musical et une moquette cendrée. «Pas idéale pour la qualité de l’air» mais, in fine, Philippe Madec a créé un refuge plutôt qu’un repaire.

Sur un air de jazz, l’architecte nuance son propos. Convaincu mais non partisan. Combien sont-ils à savoir que, dans la loi Grenelle 1, le mot 'architecture' est introuvable ? Partisan de la qualité environnementale, Philippe Madec se défie de la surenchère. «L’avenir du bâtiment est d’être passif et non positif car cela signifie qu’on y ajoute de la technique».

02(@PhilippeMadec)_S.jpgAinsi, les quatre-vingt treize logements THPE Enr & BBC en cours de construction au sein du projet Ville-Port à Saint-Nazaire (44) sont une première en matière de ventilation naturelle assistée et contrôlée dans des logements collectifs. Compter un an pour obtenir l’autorisation d’innover, un an pour déroger et un an pour l’obtention de l’Atex. Bref, trois ans pour démarrer le projet. «Il faut avoir envie de faire autrement ; personne ne dit que c’est chose aisée».

Et quand le maître d’ouvrage ne suit pas ? «Alors nous quittons le projet».

«Nos engagements nous obligent à devenir libres». Heureusement, il y a des clients jusqu’au-boutistes. «Pour le pôle oenologique de Saint-Christol (84), livré en 2008, le maître d’ouvrage souhaitait du BBC ; nous lui avons proposé un ensemble zéro énergie au même prix». A condition de distribuer le programme en sept bâtiments. Dont deux, n’étant pas occupés en permanence, chauffés via des poêles à bois. Au low-tech, l’avenir ?

En tout cas, Philippe Madec ne dissout pas la qualité environnementale dans la performance énergétique. «Ce n’est pas la technique qui va résoudre la crise environnementale mais les changements de nos modes de vie». En clair, l’enjeu ultime est un volet du développement durable oublié par ses thuriféraires comme ses détracteurs.

«La culture, la culture avant tout». 

«La culture, selon la définition de Paul Ricoeur, est entendue comme figure historique cohérente». En clair, «à chaque projet, je recherche la culture à l’oeuvre, laquelle n’est plus le contexte de mon action mais la condition de son accomplissement».

Au fur et à mesure de l’entretien, Philippe Madec se lève et imprime texte sur texte, tend ouvrage sur ouvrage. Parmi les écrits, sa signature. D’art et de musique, l’homme est aussi, avant tout, de lettres. Pour ceux qui l’ont lu, impossible d’oublier Exist, entretien mené avec Jean-François Pousse et publié en 2000 aux éditions Jean-Michel Place, à l’occasion duquel Philippe Madec a extrait l’architecture de la dichotomie modernes / postmodernes.

03(@BrunoLevy)_B.jpg«Une grande joie», l’écriture.

«Tenir le mot dans la main» est, dit-il, chose plus aisée que la tâche qui incombe à l’architecte. 

Alors, les mots empruntent différentes voix. Il y a les écrits d’experts, les allocutions, les entretiens. Enfin - et non des moindres - il y a la poésie. 

Transposant, en philosophe, le dasein (être au monde) d’Heidegger dans le champ architectural, Philippe Madec se prête avec autant de plaisir à la rime qu’à la théorie. Lire Le banc, disponible sur son site web. Ou comment sublimer l’ordinaire.

Une coquetterie, ces haïkus ? «La poésie rapproche du réel», assure Philippe Madec.

«Le métier d’architecte étant hyper-complexe, j’ai besoin de tout pour comprendre cette complexité», précise-t-il.

Une grande joie «venue avant la pratique». Entre l’obtention de son diplôme en 1980 et la création de son agence en 1989, Philippe Madec n’a pas construit. Une décade ou presque passée à lire et écrire. Une «porte ouverte à l’abstraction», sa «chance».

Qu’il estime en partie redevable à Henri Ciriani, dont il fut l’élève au Grand Palais. Philippe Madec lui est reconnaissant de deux intuitions : l’avoir engagé sur les traces d’Etienne Louis Boullée, «ce qui m’a amené à ouvrir le grand livre de la théorie» à une époque où la théorie n’est plus de mise et l’avoir mis en contact avec Kenneth Frampton.

«A l’issue de mes études, je ne savais toujours pas quelle architecture était la mienne». Alors que ses camarades - Bernard Desmoulin, Jacques Ripault parmi d’autres - se dirigent sans attendre vers la pratique, avec un succès mérité selon Philippe Madec, le jeune diplômé part en quête.

La rencontre avec l’auteur du Régionalisme Critique lui permet de devenir 'visitor scholar' à l’Université de Columbia (N.Y.) en 1983. Une bourse lui donne tout le temps «de lire et écouter». Entre les cours de Kenneth Frampton et la bibliothèque de Columbia, progressivement, la vocation fut «instrumentée».

04(@PhilippeMadec)_S.jpg«En 1983, dans les propos de Kenneth Frampton, le rapport au site, à la nature, à la culture existait déjà». D’architecture, la sienne sera donc ancrée.

Ne pas oublier, dans la vocation, les origines. Si Philippe Madec assure qu’«elle ne pouvait qu’être l’architecture», alors elle ne pouvait qu’être écologique. «Une histoire d’héritage».

«En fait, la bonne question est : pourquoi pas ostréiculteur ?». Originaire d’un village du Finistère nord - Carantec -, Philippe Madec grandit au sein d’une famille fondatrice de l’ostréiculture moderne. Si les crémeuses l’intéressent moins que les bateaux qu’il dessine, reste que, pour lui comme pour les siens, l’attachement aux marées est viscéral. Dit autrement, «le rapport à la nature est fondamental».

Vocation en tête, Philippe Madec rejoint la France en 1986. Mais la France n’y est pas encore. Seul Michel Corajoud l’entend et lui propose un poste à l’école du Paysage de Versailles, où il enseignera de 1986 à 1992. Puis, «sur un malentendu total», Philippe Madec est invité à enseigner le paysage à Harvard. On est en 1991, quatre ans après le Rapport Brundtland sur le développement durable. La France n’y est toujours pas.

Bref, de Columbia à Harvard, «l’Amérique m’a donné les outils pour faire mon travail».

05(@PhilippeMadec)_S.jpgAvec ces apports-là, Philippe Madec prend une direction qu’aucun architecte français n’a encore empruntée. Dès le départ, «il n’y a pas de petite architecture». En 1991, son premier projet deviendra un laboratoire. En procédant progressivement, jusqu’en 1996, à l’aménagement éco-responsable du bourg de Plourin-les-Morlaix, «j’ai pu faire de l’architecture comme je l’entendais», c’est-à-dire partagée.

De petites architectures en vastes territoires. «Faire uniquement l’un ou l’autre me semblerait triste».

Entre Paris et Rennes, l’atelier Philippe Madec consacre aujourd’hui plus de 50% de son activité à l’urbanisme, du grand territoire du Val de Durance - dont l’atelier développe la stratégie de développement durable - au village de moins de 1.000 habitants, en passant par Montpellier 2050.

«La montée dans les échelles est tout à fait positive», souligne Philippe Madec. Celle de l’EcoRégion étant idéale «car elle permet d’aborder les grands enjeux contemporains qui ne tiennent pas au seul emboîtement des échelles», c’est-à-dire des problématiques liées au vivant, telles la biodiversité ou l’équité territoriale.

Bref, depuis Plourin-les-Morlaix, l’architecte-urbaniste a grimpé en territoires comme d’autres gravissent les échelles pour dessiner l’oeuvre qu’il entend. Philippe Madec fait plus d’une fois référence au projet de Plourin-les-Morlaix. Sans doute celui dont il est le plus fier. De fait, il lui valut cinq prix dont le Prix du Projet Citoyen lors de sa première édition en 2001.

06(@PhilippeMadec)_S.JPGEntre toutes, cette reconnaissance-là fait sens au regard de la définition que Philippe Madec donne de son métier : «Installer la vie par une matière disposée avec bienveillance».

Pas un vain mot, la bienveillance. Il y a d’abord l’attitude d’un homme qui se raconte dans le cadre d’un échange sur l’architecture et non via une leçon d’architecture. Il y a ensuite la démarche d’un architecte concevant dans le cadre du dialogue si ce n’est d’un processus participatif. «L’enjeu est d’élaborer une proposition après avoir écouté, de mettre en oeuvre un accord partagé».

A Saint-Christol, «nous avons entendu les viticulteurs, travaillé avec les élus». Plus atypique, un autre projet fut remis en question suite à la remarque d’une intervenante lors d’une réunion publique. En somme, la bienveillance de Philippe Madec le conduit à élever l’appropriation au rang de maîtrise d’usage. Sans doute, l’amour d’autrui y est pour quelque chose.

Au poète le fin mot de l’histoire :

«Il installe la vie
Par une matière disposée avec bienveillance 
Amour donc
».

Emmanuelle Borne

07(@PhilippeMadec)_B.jpg

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