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Cahier Spécial - Londres

Entretien | Salma Samar Damluji, l'autre architecture (28-03-2012)

Architecte et spécialiste de la construction en terre crue au Moyen-Orient et notamment au Yémen, Salma Samar Damluji mène, depuis la fin de ses études à l’AA School de Londres en 1978, un véritable combat pour sauvegarder les techniques traditionnelles dans ces régions. Un engagement à l’opposé de la starchitecture. «Presque une autre profession», dit-elle.

Patrimoine | | Salma Samar Damluji

Le Courrier de l’Architecte: Pourquoi avez-vous choisi l’architecture et pourquoi l’AA ?

Salma Samar Damluji : Lycéenne en Irak, j’aimais peindre et dessiner mais je savais que ce n’était pas une profession. A l’époque, mes parents avaient des amis architectes qui avaient étudié à l’AA. Par ailleurs, durant les années 1960 à 1970, le mouvement moderne en art et en architecture irakiens m’a inspirée. J’ai donc choisi l’architecture, quitté Bagdad pour Londres et l’AA en 1978 car mon père tenait à nous envoyer étudier à l’étranger.

Après une éducation conservatrice, l’AA m’a plu. La première année, nous y apprenions divers sujets en relation avec l’architecture. Notamment des sujets sociaux et politiques. J’avais aussi découvert les arts de l’Islam durant la première année et, parallèlement, je faisais de la photographie. Je me souviens d’avoir découvert, un jour dans la chambre noire de l’école, des prises de vues de moucharabieh qui m’ont fascinée.

Comment êtes-vous devenue spécialiste de la construction en terre crue au Yémen ?

A la fin de ma première année à l’AA, en voyage à Beyrouth, j’ai rencontré Hassan Fathy*, dont j’avais lu le livre (Gourna : a tale of two villages, ndlr). J’ai tout de suite été enthousiasmée par l’homme et sa vocation et j’ai su alors que c’est cette architecture-là qui m’intéressait.

Lors de ma quatrième année d’études, en 1976, j’ai pris une année sabbatique et travaillé avec lui durant un an en Egypte, avant de retourner à Londres pour obtenir mon diplôme. Après mes études, en 1977, je suis allée vivre à Beyrouth. Là-bas, j’ai d’abord brièvement travaillé en agence mais je m’y ennuyais. Environ trois ans après mon arrivée, en 1981, je fus engagée par l’ESCWA (Economic and Social Commission for Western Asia, Conseil économique et social pour l’Asie de l’ouest de l’ONU) qui recherchait, dans le cadre de son Human Settlement Program, un architecte pour aller au Yémen, à Sanaa et dans la région de Hadramaout.

A l’époque, personne ne connaissait cette partie du monde mais j’avais vu Il fiore delle Mille e una notte, un film réalisé par Pasolini en 1974 se déroulant au Yémen et, par ailleurs, l’un de mes tuteurs à l’AA, Ronald Lewcock, travaillait déjà à Sanaa et Shibam en tant que consultant pour l’UNESCO. J’ai obtenu le poste et j’y suis restée un mois.

02(@DawanArchitectureFoundation2012)_S.jpgPar la suite, j’ai continué mes recherches sur l’architecture traditionnelle au Yémen, que j’ai montrées à Keith Critchlow, enseignant au Royal College of Art à London, lequel m’a conseillé de réaliser un doctorat (PHD) sur le sujet. J’avais créé mon contexte pour retourner régulièrement au Yémen.

Là-bas, les étrangers étaient essentiellement archéologues et les gens ont mis du temps à comprendre que je souhaitais développer les techniques de construction traditionnelles en terre. Précisément, il faut distinguer les constructions en pierre de celles qui sont en terre crue ou encore en schiste. En tout cas, jusqu’en 1990, ils construisaient encore en pierre et en terre.

Que s’est-il passé alors ?

Le nord et le sud ont été unifiés** et le pays est passé d’un pouvoir décentralisé à un gouvernement centralisé. Dès que le gouvernement fut centralisé à Sanaa, il ouvrit l’économie du pays aux investisseurs extérieurs qui se sont mis à construire en ciment et en béton. Une architecture médiocre a pris le pas sur la créativité et le génie de l’architecture de terre locale.

Mon travail en devenait plus difficile encore car les bureaucrates et les officiels locaux voulaient leur part de ce gâteau. J’ai continué à me battre jusqu’à la guerre en 1994***. J’y suis retournée en 1995 pour découvrir une situation déprimante. Parmi les trois villes listées au patrimoine mondial (l’ancienne ville de Shibam et son mur d'enceinte, la vieille ville de Sanaa et la ville historique de Zabid, ndlr), l’une d’elle fut même supprimée à cause de son triste état.

En 1995, trop découragée, je suis restée éloignée du Yémen pendant cinq ans. Durant les années qui suivirent, je travaillais au Maroc, à Oman et dans les pays du Golfe. En 2000, invitée à participer à une conférence sur l'architecture en briques de terre organisée à Say’un par l’Université de Hadramaout, j’y suis retournée. 

03(@SSDamliji2011).jpgEn 2005, après avoir travaillé trois ans en tant que conseillère au Ministère du travail d’Abu Dhabi, j’ai décidé d’aller travailler à Daw'an, au sud de Wadi Hadramaout.

Là-bas, j’ai trouvé un patron car il faut savoir que les architectes ne peuvent pas y travailler sans patron. 

Depuis, je vis à Londres mais je travaille sur le site de Masna'at 'Urah où, avec mon équipe, nous réalisons un cluster de douze bâtiments. 

L’année dernière, nous avons restauré deux mosquées et plusieurs tombes soufies à Sah et 'Aynat.

Comment se transmettent les savoir-faire ?

Le problème est que nous avons perdu les maîtres-bâtisseurs (master builders) qui formaient les plus jeunes. Ceux qui se disent architectes ou artisans aujourd’hui ne savent en fait plus rien de l’architecture vernaculaire ; ils ne connaissent même plus la vraie taille d’une brique en terre crue. Le travail est très mal fait au regard de la précision, des techniques de construction et des savoir-faire d’origine.

Il y a un vrai problème d’enseignement. Quand j’essaie de mettre en place des cours sur place, les écoles n’envoient pas leurs étudiants en-dehors des grandes villes. Personne ne veut travailler à la campagne. A l’étranger, les étudiants s’intéressent davantage à la starchitecture.

La situation m’attriste. Au Moyen-Orient, il y a une maladie qui s’appelle l’argent, qui prend le pas sur le reste. La construction est l’un des principaux domaines récupérés par les promoteurs et opérateurs commerciaux cherchant à réaliser un profit rapide en créant des constructions bon marché.

04(@SSDamliji2011)_B.jpgVotre acharnement et la diffusion de vos ouvrages n’ont-ils rien changé ?

Les livres ont le mérite de documenter mais nous travaillons à une époque où les gens ne lisent plus.

Par ailleurs, il y a un réel fossé entre ceux qui sont sur le terrain et ceux qui étudient l’architecture dite de terre mais ne vont pas sur place. Je me souviens d’une conférence où je fus choquée de rencontrer de nombreux théoriciens qui ne s’étaient jamais rendus sur le terrain.

L’une des représentantes de la starchitecture est Zaha Hadid, comme vous irakienne vivant à Londres et comme vous ancienne élève de l’AA. Vous qui vous insurgez contre la starchitecture, que pensez-vous de son travail ?

Figurez-vous que Zaha et moi somme très proches. Nous étions à l’AA au même moment et nous avons même travaillé ensemble sur un projet de pavillon aux motifs islamiques.

Zaha est quelqu’un de très créatif, qui a toujours eu une vision pour elle-même alors que mon intérêt n’est pas de devenir grande architecte mais d’être l’instrument d’une cause qui me dépasse. Pour autant, j’ai toujours encouragé Zaha. 'Chapeau à elle' (dit-elle en français, ndlr), je l’admire même si elle fait partie de la 'machine corporate' et que, de fait, nous habitons deux mondes différents. L’univers dans lequel j’évolue est presque une autre profession.

Dans un monde idéal, si notre architecture, qui est finalement l’autre architecture, prenait le pas sur la starchitecture, le monde se porterait mieux. Cela ne signifie pas que j’essaie de sauvegarder le passé à tout prix. J’aime l’architecture contemporaine et, justement parce que le futur m’intéresse, je pense qu’il faut être ancré dans la réalité économique des populations, de ces milliers de gens dont la qualité de vie s’est dégradée à cause d’une appréhension élitiste de l’architecture.

Propos recueillis par Emmanuelle Borne

05(@DawanArchitectureFoundation2012)_B.jpg

* Hassan Fathy (1900-1989) était un architecte égyptien spécialiste de l’auto-construction, récompensé du prix Aga Khan d’Architecture en 1980
** L’actuel Yémen est né en 1990 de la réunion de la République démocratique et populaire du Yémen (Yémen du Sud) et de la République arabe du Yémen (Yémen du Nord)
*** Du 21 mai au 7 juillet 1994, le Yémen du Sud a tenté une sécession sous le nom de République démocratique du Yémen, avant de retomber sous le contrôle du gouvernement de Sanaa

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