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Allemagne | Daniel Libeskind, Dresde depuis un bombardier (07-03-2012)

Le dernier projet de Daniel Libeskind, un échec ? C’est ce que Nikolaus Bernau, dans un article du quotidien allemand Berliner Zeitung daté du 13 octobre 2011, écrit à propos du nouveau musée militaire de Dresde (2011) dont le starchitecte américain a réalisé les plans. Le journaliste propose ainsi sa visite d’un musée où l’architecture ne semble qu’accessoire et encore. Difficile travail de mémoire donc.

Bâtiments Publics | Culture | Allemagne | Daniel Libeskind

Contexte
Inauguré le 14 octobre 2011, le musée militaire de Dresde est dorénavant le plus grand musée d’Allemagne. Abrité dans un ancien arsenal impérial devenu lui-même musée en 1897, il a été, des années durant, au service des régimes en place.
Le projet de Daniel Libeskind, architecte entre autres du célèbre Musée juif de Berlin, propose de rompre la symétrie de la façade par la création d’une lame métallique haute de cinq étages.
La forme particulière de l’extension contemporaine reprend la forme «d’un cône de destruction» visible à cet endroit lors des premiers bombardements alliés en 1945. Au sommet de la lame, une plateforme panoramique offre une vue sur Dresde, sinon «un spectaculaire espace de réflexion», selon l’architecte.
JPhH

DES SUITES DE LA GUERRE
Nikolaus Bernau | Berliner Zeitung

BERLIN - Le nouveau musée militaire de Dresde montre la violence comme une part de l’Histoire.

La Seconde Guerre mondiale faisait rage. Peu importe où et quand, un soldat de la Wehrmacht emplit sa bouche d’eau, y place son pistolet. Il tire. La pression de l’eau lui fait exploser la tête. Cet homme ne voulait pas seulement mourir mais s’anéantir.

Quand le Musée d’Histoire militaire de Dresde présente, lors d’une exposition, un tel document (avec, espérons-le, le consentement des familles), il témoigne également du courage des commissaires et des commanditaires de la Bundeswehr de réaliser une introspection critique : les victimes des militaires sont aussi les militaires eux-mêmes.

Il faut également reconnaître, à juste titre, que le musée a pratiquement été réinventé. L’ancien édifice a été réhabilité et l’exposition repensée par les architectes HG Merz et Holzer & Kobler. Le plus spectaculaire reste, à première vue, le projet de Daniel Libeskind. Une violente lame dont la brillante maille métallique vient pourfendre l’ancienne façade néo-Renaissance.

02(@BitterBredtHolzerKobler)_S.jpgUn nouveau regard

1990. Alors que l’armée nationale populaire (NVA) de la RDA a été intégrée dans la Bundeswehr, il était évident que le musée ne pouvait pas se limiter à une seule vision du monde. Il devait être profondément repensé. La section consacrée en 1972 à la Bauernkrieg - la guerre des paysans allemands - relevait, par exemple, d’une falsification idéologique de l’histoire. 

En 1994, Volker Rühe, alors ministre de la Défense, avait décidé la création à Dresde d’un Musée central de la Bundeswehr. Depuis, cinq ministres de la CDU, CSU et du SPD se sont succédé sans qu’aucun n’ait remis en cause le projet.

Ici, point de Musée militaire donnant dans le culte fétichiste de la technologie, de la taille et de la force. En lieu et place, une formation didactique faite pour la curiosité. Il faut, pour cela, prendre le temps, au moins une demi-journée. 13.000m² d’expositions permanentes sont à découvrir et à cela s’ajoutera un hall pour les pièces volumineuses.

Dans la partie ancienne, un rigoureux travail chronologique est présenté, depuis une coupure arbitraire en 1300 jusqu’au système militaire de l’époque baroque, des horreurs des deux Guerres Mondiales à la guerre en Afghanistan en passant par le plan d'opération pour l'évacuation des civils de Tirana et l'intervention au Kosovo.

Chacun se perd et doit se perdre pour découvrir les liens entre la propagande de la Première et de la Seconde Guerre Mondiale ou encore le rôle des femmes et des enfants dans la guerre.

Le musée ne manque pas de pièces volumineuses comme des canons, des avions, des hélicoptères et des automobiles. Mais jamais le culte de l’arme ne s’exprime. Tout est affaire d’Histoire et l’adoration chevaleresque de Saint Georges jouxte la photo d’un lansquenet debout au côté d’une pute ou encore celle d’un cuirassé des temps impériaux. La présentation de la NVA et de la Bundeswehr, tant dans leurs similitudes que dans leurs différences, est excellente.

03(@HuftonCrow)_B.jpgFaute de démocratie, la DDR ne pouvait jamais inventer quelque chose comme le 'Citoyen en uniforme'. La Bundeswehr allait, quant à elle, sur les chemins de la traditionnelle Reichswehr*. Aujourd’hui encore, on pense au résistant Wessel Freytag von Loringhoven** dont la lettre d’adieu est exposée et marque aussi une étape dans cette introspection moderne.

L'inconvénient de cette mise en scène est la suivante : dans la profusion, nombre de détails et de points importants se perdent. Les guerres coloniales n’ont pas été secondaires dans l’historie militaire allemande. Qu’en est-il aussi de la sexualité, voire de l’homosexualité, dans l’armée ? Les enfants-soldats ne sont-ils le propre que de l’Afrique ? Et la NS-Volkssturm*** dans tout ça ?

Au-dessus des espaces consacrés à la guerre d’anéantissement contre l’union soviétique, une vitrine conserve les chaussures de Juifs morts pendant l’holocauste. Aussi correcte soit-elle d’un point de vue historique, cette position manque d’empathie.

L’échec de Daniel Libeskind

Toute autre est l’exposition présentée dans l’extension de Daniel Libeskind. Vastes, oui, aérés sont les thèmes traités ici. La formation brutale d’hommes pour devenir militaires. La souffrance durant la guerre. Animaux et militaires. Les brebis que l’on mène en terrain miné. Les éléphants comme char d’assaut primitif, les blanches colombes utilisées comme porteurs de bombes. Des jouets sont présentés. Des soldats de plomb, bien sûr, mais aussi un jeu d’adresse qui permet de lancer des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Qui voit la naïveté de Vivienne Westwood à mêler les éléments militaires à ses créations regarde aussi une armure avec les yeux d’un créateur de mode.

04(@HuftonCrow).jpgDécevante, à dire vrai, cette puissante lame si caractéristique de la construction de Daniel Libeskind. Elle est à peine perceptible dans le musée. Et, après tout, que signifie sa forme en V ? Le V de la victoire selon Churchill ? Le plan d’un avion ?

Daniel Libeskind explique la forme comme une flèche indiquant la vieille ville de Dresde. Possible. Avec autant de lignes obliques et de plancher, l’architecture ne peut qu’irriter. Et la prétendue brutalité de la lame ne traverse pas l’édifice.

Les vieilles voûtes du hall sont proprement séparées de l’ensemble comme s’il s’agissait d’un gâteau à la crème. De lisses arêtes dissimulent l’intervention plutôt qu’elles ne la soulignent. Voilà qui est décevant à l’intérieur du bâtiment de Daniel Libeskind.

Et ce, jusqu’à la fin, jusqu’au dernier étage. De là, l’exaltation du militaire pour la destruction de villes entières, comme Dresde, Rotterdam ou Wieluń en Pologne. De là, d’aucuns se sentent, au sommet de la lame, comme dans un avion, Dresde à ses pieds. En somme, la perspective d’un pilote de bombardier.

Nikolaus Bernau | Berliner Zeitung | Allemagne
13-10-2011
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

* La Reichswehr est l’armée de la République de Weimar. En mars 1935, elle devient la Wehrmacht
** Wessel Freytag von Loringhoven, résistant, auteur de l’attentat contre Hitler le 20 juillet 1944, se suicida alors qu’il était détenu par la Gestapo
*** Volkssturm était la milice populaire.

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