tos

Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil International

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Etats-Unis | Michael Graves, un Driehaus Prize bien trompeur (08-02-2012)

L’attribution à Michael Graves du 'Driehaus Prize', prix honorant l’architecture classique, est trompeuse. Dans une chronique publiée le 22 décembre 2011 dans le Providence Journal (Rhode Island), David Brussat, membre du comité éditorial, décrypte la stratégie mise en œuvre pour réhabiliter, à travers une figure majeure du postmodernisme, l’architecture classique.

Etats-Unis | Michael Graves

Contexte
Décerné chaque année par le département d’architecture de Notre Dame, université catholique américaine située à South Bend en Indiana, le Driehaus Prize pour l’architecture classique (Richard H. Driehaus Prize for Classical Architecture) a été créé en 2003 par la Fondation Richard H. Driehaus afin de récompenser un architecte vivant dont l’oeuvre représente une contribution majeure à l’architecture classique.
Parmi les lauréats du prix figurent notamment Léon Krier en 2003, Quinlan Terry en 2005 et Robert A. M. Stern en 2011. Décerné à Michael Graves en 2012, ce Driehaus Prize sera remis à son lauréat le 24 mars 2012.
Architecte du siège des services municipaux de Portland, Oregon, de l’hôtel Steinberger en Egypte, de l’Ecole St. Coletta à Washington D.C., du Humana Building à Louisville, dans le Kentucky ou encore de la Librairie centrale de Denver, Colorado (Denver Central Library), Michael Graves fait partie des principaux représentants du postmodernisme. D’où, selon David Brussat, un mélange des genres douteux avec l’attribution du prix honorant le classicisme à cet architecte-là.
EB

UN DRIEHAUS PRIZE GRAVEMENT FOURVOYE
David Brussat | Providence Journal

PROVIDENCE - L’illustre architecte postmoderniste Michael Graves a été récompensé du prix d’architecture classique le plus important, le Driehaus Prize. Ce prix est remis (avec 200.000 dollars) par le département d’architecture de l’Université de Notre Dame, sans doute la seule dans le pays à être ouvertement classique.

C’est comme si le Pritzker Prize, qui est remis à des modernistes tels Frank Gehry et Zaha Hadid, était décerné, par exemple, à Quinlan Terry, l’un des architectes préférés du Prince Charles.

02(@jczart)_B.jpgRemettre à Michael Graves l’édition 2012 du Driehaus n’a de sens que si vous pensez que le postmodernisme est une passerelle vers le classicisme et qu’il n’y aurait pas eu de renaissance classique sans la critique postmoderniste de l’architecture moderne. 

Je ne crois pas à ce scénario donc, avec tout le respect que je dois au talent indéniable de Michael Graves, il ne mérite pas le Driehaus.

L’architecture postmoderne a défié le modernisme en gardant la boîte mais en raillant l’ornement classique. 

Le défi ne me semble pas en être un. Il a sans doute plutôt retardé qu’encouragé le regain du classicisme.

Pour autant, les éminentes institutions de l’architecture classique, Notre Dame et l’Institut de l’Art et de l’Architecture Classique (Institute of Classical Architecture & Art), ont adopté une stratégie consensuelle, manière d’engager la guerre du style entre classicisme et modernisme. Simplement repositionner l’architecture postmoderne en tant que classique ne suffira pas.

Certains postmodernistes se sont effectivement tournés vers le classicisme. Parmi eux, le starchitecte Robert A.M. Stern (dont l’agence a conçu le nouveau centre de sport de l’Université de Brown dans un style classique) et le sage du Nouvel Urbanisme Andrés Duany. Robert A.M. Stern reçut le Driehaus l’année dernière et Andrés Duany le remporta en 2008, avec sa femme et associée Elizabeth Plater-Zyberk.

Pas Michael Graves. Depuis son bâtiment municipal à Portland dans l’Oregon jusqu’à ses théières pour Target, son oeuvre prolonge l’inadéquate réaction postmodernisme au modernisme. Dans les années 1960, les modernistes, fatigués de la boîte, en ont disloqué ses racines européennes en ajoutant d’ironiques ('caricaturaux' est plus juste) artefacts telles des colonnes ou des arches sur la fameuse boîte moderniste. Le palais de justice à Washington D.C. de Michael Graves est ce qu’il a fait se rapprochant le plus du classicisme.

03(@joevare)_B.jpgLe livre From Bauhaus to Our House de Tom Wolfe, publié en 1981*, demeure à ce jour l’analyse la plus pertinente du postmodernisme. «Le jeu continuel avec des éléments classiques, par Moore, Graves, Venturi et bien d’autres a créé l’impression qu’une sorte de regain de la tradition classique avait lieu. Bien sûr, ce n’était pas le cas, car sinon cela aurait été de l’apostasie. Les architectes eux-mêmes se sont toujours soulevés face à cette suggestion», écrit-il.

Michael Graves s’attendait-il à remporter un Driehaus ? «Pas en 1.000 ans», a-t-il dit à Architect magazine. «Ils n’ont plus besoin de le décerner à quelqu’un qui utilise des colonnes corinthiennes».

«Les postmodernistes sont devenus des classicistes», écrit Alan Brake dans The Architect's Newspaper. «Le petit monde de l’architecture classiciste en Amérique - où de nombreux ex-postmodernistes ont trouvé refuge après que le cadran du goût se détourna de références anecdotiques et de frontons en pâte - fait des heures sup' pour réhabiliter la contre-réforme des années 70 et 80», ajoute-t-il.

Ce type de 'bonne' publicité apportera-t-il au classicisme ce qu’Andrés Duany appelle son 'refuge' ? Il écrivit à des classicistes inscrits sur le forum TradArch** qu’«assimiler le travail de Graves au classicisme revient à s’emparer d’un énorme morceau de territoire. Observez comment les critiques modernistes vont réagir. Ils vont, pour commencer, daigner remarquer le Driehaus Prize et même discuter de son sens. C’était une manoeuvre stratégique brillante». Qui vivra verra.

04(@Facelessb)_S.jpgLa stratégie d'Andrés Duany, consistant à s’emparer d’un territoire, peut aussi s’avérer, au mieux, risquée. Son intention n’est pas de libérer ce territoire et de le remplacer par du classicisme (comme feu Vaclav Havel avait libéré la République tchèque du communisme pour le remplacer par la démocratie). Utilisant les 200.000 dollars remis avec son Driehaus, Andrés Duany prépare un livre visant à redéfinir les ordres classiques pour y inclure le postmodernisme et autres styles non traditionnels.

Je crains que le résultat ne fasse que brouiller la nette distinction entre ce qui est classique et ce qui est moderne. Cette stratégie met en danger le plus grand avantage stratégique du classicisme, qui est la nette préférence du public pour la tradition au détriment de l’architecture d’avant-garde. La stratégie est néanmoins promue par les classicistes, lesquels n’ont, je pense, tout simplement pas l’envie de créer de grandes oeuvres pouvant capturer du territoire au fil du temps.

S’emparer de territoire n’est pas à l’avantage des classicistes si cela ne convertit pas les coeurs et les esprits au classicisme.

Entre temps, alors que les louanges classiques retentissent pour Michael Graves et son Driehaus, ce bruit que vous entendez est l’architecture moderne riant sous cape.

David Brussat | Providence Journal | Etats-Unis
22-12-2011
Adapté par : Emmanuelle Borne

* Publié par Farrar, Straus and Giroux en 1981, puis à nouveau par Picador en 2009
** Forum géré par le Prof. Richard John de l’Université de Miami, dédié à la théorie et à la pratique de l’architecture traditionnelle

Réagir à l'article


tos2016

elzinc

Portrait |La fine équipée de Monica Donati

Le collectif avant tout ! Monica Donati s’empresse de présenter tous ses collaborateurs. Elle évoque même avec enthousiasme un nouveau projet d’association - 300% - qu’elle monte avec Margot-Duclot et Paul...[Lire la suite]

elzinc novembre

Portrait |Avec Michel Rémon, faire le mur !

Faire, agir, contempler… quelques mots d'ordre pour Michel Rémon. Toutefois l'architecture n'est pas le centre du tout. L'usager, l'habitant, le patient, le lecteur, le sportif… tous ces individus qui peuplent chaque construction...[Lire la suite]


elzinc novembre

Portrait |Bruno Rollet, des nouvelles du front ?

Les conditions difficiles d’exercice du métier d’architecte ou encore la réduction des prérogatives d’une profession amènent de nouvelles pratiques. Dans ce contexte, l’angle d’attaque social...[Lire la suite]

elzinc

Portrait |Rifat Chadirji, architecte en noir et blanc

Bagdad, aussi inconnue que méconnue. Des années de conflits armés ont détourné architectes, historiens et photographes d'une capitale moderne dont Rifat Chadirji en fut l'un des plus éminents acteurs....[Lire la suite]

elzinc

Portrait |Nuno Teotónio Pereira, le modernisme contre Salazar

Dans la lignée des reconnaissances tardives, après Frei Otto, lauréat du Prix Pritzker 2015, Nuno Teotónio Pereira s’est vu récompensé le 13 avril 2015, à 93 ans, du Prix de...[Lire la suite]

elzinc novembre

Portrait |Bartolo Villemard, les pilotes de la métamorphose

L’image, l’objet, la forme, le contexte… autant de tartes à la crème ! Eric Bartolo et Jérôme Villemard en sont pleinement conscients. Toutefois, le duo se refuse de participer au jeu des mots...[Lire la suite]