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Suède | Grand, grand, graaaand... Göterborg (11-01-2012)

Pour la revue Arkitekten de l’Association des Architectes de Suède, Elisabet Näslund relate, le 17 juillet 2011, dans ses moindres détails, du café à la couleur du polo de ses participants, les intenses journées d’un workshop exceptionnel dont la municipalité de Göteborg en Suède est à l’origine. Alors, on pense toujours à la ville de l’après Kyoto ? Même en Suède !

Urbanisme et aménagement du territoire |

BRAINSTORMING DE STARS
Elisabet Näslund | Arkitekten

GOTEBORG - 8h00, mercredi 8 juillet. La réunion du matin débute à 8h30 ; plus de la moitié des participants sont déjà sur place. Ils ont perdu un peu de temps, la veille, quand l’ensemble des 75 personnes a dû s’installer après une visite en bateau sur le fleuve de Göta älv.

Pendant la réunion avec l’Advisory Board, plusieurs participants ont eu du mal à tenir en place. Certains se sont mis à étudier les plans, à dessiner ou à chuchoter entre eux. L’énergie et la créativité grouillent dans la salle spacieuse du Palais de Justice de Gunnar Asplund qui bourdonne alors de langues européennes différentes et d’un anglais approximatif «de projet». La composition de la plupart des équipes dépasse les frontières nationales.

La promenade le long du fleuve Göta älv, mardi, n’était pas qu’une simple visite touristique. C’est le long de ces rives que Göteborg se développera ces prochaines 50-75 années. La ville offre des possibilités d’urbanisme en plein centre sur près de 5km².

Penser un projet pour Centrala älvstranden signifie traverser le fleuve et reconnecter la partie la plus aisée au sud avec celle, plus pauvre, de l’île de Hisingen. Les hommes politiques de la municipalité souhaitent créer une ville sans aucune ségrégation et dont l’économie ne dépendra pas uniquement de Volvo ou du chantier naval et qui sera, bien entendu, à la pointe du développement durable.

Pour ce faire, tous ont compris qu’ils auront besoin d’aide pour appréhender cet espace, notamment d'un regard extérieur. Dans cet objectif, ils ont décidé d’organiser un workshop international pour chercher de nouvelles idées et avoir des propositions à l’échelle d’un territoire plutôt que de présenter une série de projets de maisons et de quartiers.

Des équipes pluridisciplinaires ont été ainsi sélectionnées sur le principe d’une première inscription ouverte. Aucun lauréat ne sera désigné mais chaque équipe recevra 250.000 SEK (environ 25.000€) pour sa participation et ensuite 100.000 SEK (10.000€) pour le rapport écrit qu’elle fera.

02(@GoeranKartlaesarn)_S.jpg Lars Reuterswärd, le président du groupe d’évaluation, reste discret lors de la rencontre du matin. Assis sur l’une des marches de l’escalier, café à la main, il est à moitié caché par un grand palmier. Quand la présidente Helle Søholt lui fait signe de venir, il complète la présentation du projet faite par les autres membres, à savoir l’architecte de la ville de Melbourne, Rob Adams et la paysagiste et professeur à Harvard, Martha Schwartz, en soulignant l’importance de l’échelle spatiale et temporelle.

Quand je lui demande de raconter la manière dont le groupe d’évaluation a réussi à sélectionner dix équipes parmi les 84 postulants, «dont au moins 70 étaient très compétents», il se montre plus prolixe. Il prend un autre café et quelques biscuits avant de m’emmener au deuxième étage, au calme.

«Nous sommes restés fidèles à la demande qui nous avait été envoyée», répond Lars Reuterswärd ajoutant que le secrétaire des concours de Sveriges Arkitekter (l’Association des architectes suédois) a été d’un grand secours.

Quatre critères ont été mis en avant, dont trois sont la base même de la construction d’une ville durable, productive, écologique et intégrée. Ces points sont demeurés incontestés. La sélection s’est donc faite sur un quatrième critère concernant la méthode de travail. «Nous avons exclu les équipes qui se sont présentées comme s’il s’était agi d’un concours d’architecture classique. Nous nous sommes tournés vers ceux ancrés dans la réalité, faisant montre d’un véritable intérêt pour la région de Västra Götaland, Göteborg et ce lieu spécifique».

«Il est évident qu’une équipe de Barcelone ne pourra connaître Göteborg comme nous la connaissons mais elle saura développer une ville portuaire», dit-il.

03(@GoeranKartlaesarn)_B.jpgCette connaissance, ils l’ont et pour de vrai ! Olga Tarrasó Climent, responsable de l’équipe Espinàs i Tarrasó a travaillé pendant 20 ans sur le développement de Barcelone et son coéquipier, Amador Ferrer, depuis 30 ans. Alors que je lui demande un entretien, elle quitte aimablement sa table de travail. Pour renforcer la transparence qui doit caractériser le workshop, tous les participants ont été priés de rester disponibles pour les médias.

Elle m’explique alors la manière dont elle voit les possibilités de développement pour la zone de Centrala älvstranden. Il y a, selon elle, des points communs entre les deux villes ; les problèmes structurels sont identiques. Barcelone s’est détournée de la mer, comme Göteborg du fleuve. Il faudrait ainsi plus d’espaces publics sur les bords du fleuve, une plateforme pour les habitants de Göteborg, affirme-t-elle. Les hommes réagissent partout de la même manière devant les changements, sous un climat chaud comme sous un climat froid, souligne la chef de l’équipe espagnole laquelle comporte, en plus, deux spécialistes du dialogue participatif.

Olga Tarrasó Climent, architecte et paysagiste, cofondatrice de l’agence Espinàs i Tarrasó, enseigne dans plusieurs écoles d’architectures en Europe. Les autres chefs d’équipes, comme un grand nombre de participants, ont des CV tout aussi impressionnants.

04(@Mya)_S.jpgPourquoi sacrifient-ils cinq jours de travail ? D’autant plus qu’il faudra préparer un rapport avec ce que cela nécessite d’investissement intellectuel et créatif, pour une rémunération correcte sans être extraordinaire et pour un projet qui n’aura pas de lauréat ?

Je pose la question à une dizaine de participants ; aucun ne la comprend. Je récupère quand même quelques réponses : «Les architectes adorent la compétition. Même si, ici, ce n’en est pas une, nous voulons être ceux qui trouvent la meilleure proposition». «Les consultants comme McKinsey ne seraient jamais venus ici. Nous le faisons pour l’expérience d’une ambiance internationale et pour la possibilité de travailler sur un projet d’ensemble». «C’est excitant de faire partie d’une phase de grande conception et de travailler de manière interdisciplinaire».

Tous affirment que la forme de ce workshop est inhabituelle, plusieurs d’entre eux utilisent le terme même d’«unique». Une vision sur cinquante ans avec un projet d’ensemble qui n’aboutira pas à un gros contrat mais à un dossier rempli de propositions. Afin d’essayer de définir le caractère unique, je me jette sur la très chic Helle Søholt, qui, habillée d’un tailleur «rock-mais-en-même-temps-élégant», circule en talons aiguilles parmi les équipes. Elle et ses collaborateurs de l’agence Gehl Architects, s’occupent de «city transformation» et font preuve d’expérience. Des projets similaires dans le monde entier en témoignent.

«Göteborg a essayé de trouver son propre chemin. La méthode de travail avec l’Internationale Bauaustellung et HafenCity à Hambourg a été une inspiration pour cette ville qui lui ressemble d’ailleurs, mais le cas de Göteborg reste unique».

De quelle façon ?
«Ici, nous proposons aux équipes de partager leurs idées. Ce n’est pas un workshop universitaire et les politiciens ont réellement envie d’écouter. Les propositions qui en sortiront seront vraiment utilisées».

05(@PJspooner)_B.jpgEvidemment, personne ne sait dans quelle mesure les politiciens vont intégrer le workshop, avant que les résultats n’arrivent sur leur table d’ici un an et comment ils vont concrétiser les propositions. La mission et les décisions qui concernent Centrala älvstranden ont été élaborées et soutenues politiquement de façon unanime, un signe positif comme l’a été le choix de renforcer le projet par un workshop de cette importance. Il devrait, in fine, être difficile de nier les propositions venant d’experts invités, d’autant plus qu’elles sont rendues publiques.

«Les crises frappent à la porte, les questions d’environnement durable sont alarmantes et la concurrence internationale ne fait qu’augmenter. Les hommes politiques ne peuvent pas faire autrement. Je perçois une véritable volonté et l’action politique de Göteborg est honorable».

Un workshop semblable pourrait-il avoir lieu à Copenhague ?
«Non, probablement pas».

Pourquoi ?
«Hmmm... Il faut que je choisisse mes mots... Copenhague est une capitale qui pense encore que le développement viendra vers elle et non le contraire. Copenhague n’est pas prête à considérer la perspective régionale. Copenhague pourrait même apprendre certaines choses de Göteborg».

Helle Søholt part déjeuner avec les autres membres de l’Advisory board pour se nourrir non seulement de plats culinaires mais également de développement urbain. Il va falloir renforcer l’engagement des politiciens. Un buffet est servi dans la cour pour les participants. Les tables se remplissent même si plusieurs cuisses de poulet sont mangées au-dessus des plans et autres documents stratégiques.

La tension augmente. L’Advisory Board exige à 15h00 l’exposition des visuels pour lancer la discussion.

06(@larsjuh)_B.jpgQuand je me promène dans la salle et regarde ce qui est présenté, il me semble clair que les politiciens vont obtenir une grande diversité d’idées comme ils l’ont demandé - et peut-être plus encore -. Les dix équipes différentes abordent le même territoire, chacune à sa manière.

Je m’arrête devant le travail de Schönherr sous la responsabilité de Camilla Hedegaard Møller, responsable du projet H+ à Helsingborg. L’équipe s’est appliquée à donner un rôle plus central au fleuve Gôta älv. Cette proposition est partagée par toutes les équipes mais la particularité ici est que le fleuve devient un espace public, accessible à tous. Une stratégie culturelle est alors développée et se caractérise par les mots «celebrate, activate, integrate». Plusieurs lieux ont été définis le long du fleuve pour accueillir autant d’expressions culturelles permanentes et temporaires.

«Il ne suffit pas de créer des passages au-dessus du fleuve, il faut aussi que les gens veulent bien y venir», affirme l’un des coéquipiers, Peter Siöström, professeur et responsable du Master de développement urbain durable à Lund.

Un peu plus tôt, je me suis entretenue avec Lars Lerup, un Suédois parti aux USA en 1966 étudier à Harvard et à Berkeley. Il enseigne aujourd’hui à l’école d’architecture de Rice à Houston. Professeur émérite à Berkeley, professeur invité à l’école d’architecture de Dessau en Allemagne, il est aussi écrivain. «Je suis une personnalité internationale mais je ne suis pas prophète en mon pays». Lunettes en écaille, polo couleur menthe à l’eau, il montre une apparence très américaine.

«Le fleuve était la ressource de la ville et son contact avec le monde. Maintenant, il est une barrière, rappelant les nombreuses strates urbaines. La création de mobilité sociale et économique est désormais plus importante que toute manifestation physique», dit-il.

07(@ErikaThorsen)_B.jpgLars Lerup fait équipe avec l’agence française d’architecture et d’urbanisme GRAU, dont l’ingénieur et architecte français Raphaël Ménard s’occupe, en outre, d’un projet sur le champ de Arstafältet. Ensemble, ils ont identifié une zone industrielle à Ringön comme pouvant servir de déclencheur parfait, tel un «garage d’intelligences». Par ailleurs, ils souhaiteraient faire entrer la voile en centre ville en y construisant un port de plaisance et en réservant le futur pont de Göta älv aux véhicules.

«Pour les piétons, nous proposons des ferrys verts extrêmement rapides dans le but de laisser travailler l’innovation technologique. Les autres équipes se focalisent sur ce pont, nous sommes des contradicteurs», dit Lars Lerup avec un grand sourire.

Pour ma part, ce mercredi se termine par une conférence ouverte au public, donnée par Rob Adams et Martha Schwartz, deux représentants de l’Advisory board, dans la salle d'Alvrummet (l’Espace fluvial), le bâtiment d’exposition consacré au développement de la zone de Alvstranden.

La salle est pleine, certains membres des équipes et un bon nombre d’habitants de Göteborg sont là. Le Palais de Justice reste ouvert jusqu’à 22h et je soupçonne que plusieurs participants y seront encore pour peaufiner leurs propositions.

Dimanche matin, alors que j’appelle le chef du projet Bo Aronsson pour qu’il me résume cette expérience, il vient de boire deux tasses de café après avoir dormi 11h d'affilée. Les journées ont été denses et la fête concluant le workshop samedi soir n’a pas duré très tard.

«Avant de commencer, nous n’étions pas complètement sûrs d’avoir choisi la bonne méthode de travail mais, maintenant, nous n’avons plus de doute. C’était juste. Nous avons surpassé plusieurs obstacles et cela nous a donné la force nécessaire pour la suite du travail».

Bo Aronsson souligne quelques réussites : le workshop a été très suivi, plusieurs politiciens ont découvert une nouvelle façon de conduire un projet. L’Advisory Board - et en particulier Helle Søholt - ont réussi à détendre les équipes afin qu’elles partagent leurs idées.

08(@MikaelMiettinen)_S.jpgLe samedi, toutes les équipes ont fait une présentation pour le public, les hommes politiques et les autres participants.

Que pouvez-vous dire du résultat à ce stade ?
«Tous ont abordé ce travail de manière impressionnante. Ils ont vraiment intégré l’expertise sur Göteborg que nous leur avions présentée. Ils ont étudié la problématique de la ville à partir de leur expérience globale dans le but de la mettre en pratique ; nous pouvons trouver certaines de leurs idées ici, chez nous aussi, mais de cette manière, elles ont pris une autre ampleur».

Les élégies sur Göteborg sont nombreuses. Les scandales et les escarmouches sont connus. Un seul workshop ne changera pas tout. Si les fonctionnaires poursuivent le projet, si le dialogue prévu avec les habitants devient un véritable lieu de débat et si les politiciens montrent réellement leur volonté, ces journées de juin pourraient représenter le début d’un nouveau Göteborg, une ville un peu plus ouverte et un peu plus durable.

Elisabet Näslund | Arkitekten | Suède
17-07-2011
Adapté par : Marie Kraftselze

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