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Etats-Unis | The Sea Ranch ou l'architecture environnementale avant l'heure (11-01-2012)

Dans un article publié le 26 novembre 2011 dans The New Republic, quotidien de Washington D.C., la critique d'architecture Sarah Williams Goldhagen fait l'éloge de l'ensemble résidentiel The Sea Ranch, situé en Californie du sud. Si l'endroit n'est pas entièrement fidèle à la vision de son fondateur, Al Boeke, ce dernier a néanmoins remporté le pari de rendre le lieu «à la main sacrée de la nature».

Urbanisme et aménagement du territoire | Etats-Unis | Al Boeke

Contexte
Situé dans le comté de Sonoma, la 'communauté résidentielle' The Sea Ranch s'étend sur seize kilomètres le long de la côte californienne, à environ 160 kilomètres de San Francisco. Aménagé entre 1962 et 1965, l'ensemble fut développé par Al Boeke, décédé à l'âge de 88 ans le 8 novembre dernier, lequel acquit le terrain pour 2,3 millions de dollars, soit moins de 500 dollars l'hectare.
Inspiré par le modèle des villes nouvelles européennes, Al Boeke chargea le paysagiste Lawrence Halprin du plan d'aménagement. Loin des modèles suburbains de l'époque, The Sea Ranch fait la part belle à la nature, l'architecture, essentiellement composée de maisons en bois à simple pente, devant s'effacer au profit du paysage.
A cet égard, la vision d'Al Boeke fut respectée. En revanche, les prix ayant explosé, les résidences ne sont désormais plus accessibles, lors de leur livraison, «aux simples gens», selon le souhait d'Al Boeke. De ce point de vue, The Sea Ranch fut pour lui un échec.
Pour autant, le lieu, paradisiaque selon la journaliste Sarah Williams Goldhagen, reste une référence internationale.
EB

HONNEUR A 'THE SEA RANCH', UN SUBLIME EXEMPLE D’ARCHITECTURE ENVIRONNEMENTALE
Sarah Williams Goldhagen | The New Republic

SONAMA COUNTY, CALIFORNIE - Où trouver un endroit si sublime qu’il insuffle un plaisir ardent, presque biblique ? Où le temps ralentit si radicalement que la direction prise par les herbes violette, couleur blé et jaune devient l’objet indolent d’une intense fascination ?

Autour d’arbustes et de plantes en fleurs, des espèces sauvages fleurissent en offrant l’aspect d’un visage de femme, des prairies sont composées de gradins d’arbres s’élevant d’est en ouest, à la perpendiculaire de falaises escarpées, constamment changeantes, éternellement érodées par l’océan Pacifique, côtes dont des rochers de la taille d’immeubles sont usés par les vagues.

C’est 'The Sea Ranch' - recherchez 'Sea Ranch' dans Google sans l’article 'The' et Dieu sait quelles conneries apparaîtront - un endroit si connu parmi les architectes et les paysagistes que l’un d’eux s’y rendit, encore lycéen, en stop depuis San Francisco. Pourtant, à moins de vivre aux alentours de la Baie et de disposer d’un revenu suffisant pour investir dans la location ou l’achat d’une résidence secondaire cossue, il est probable que vous n’en n’ayez jamais entendu parler.

02(@aldeka)_S.jpgThe Sea Ranch était une ferme de 4.500 acres (environ 1.800 hectares) d’un espace désolé de la côte du Pacifique nord, étendue au sommet d’une colline et longeant l’océan sur 16 kilomètres, jusqu’au jour où Al Boeke, décédé la semaine dernière (8 novembre 2011, ndlr), acheta le tout par intérêt immobilier, souhaitant créer un ensemble dans la veine des villes satellites européennes d’après-guerre, en particulier les suédoises, afin d’ériger en modèle un ensemble suburbain alternatif à l’étalement urbain des villes américaines.

Au regard de cet objectif, Al Boeke a échoué. The Sea Ranch compte moins de 2.000 maisons (quelques-unes, parmi les toutes premières, font environ 93m², voire moins) et est à peine une communauté. Laquelle ne comprend que quelques centres de réunion uniquement accessibles aux propriétaires ou à leurs locataires : une grange communale, une écurie et une petite piste d’atterrissage. Pas d’école, pas de station-service. Quel que soit le point de départ, le supermarché local est à au moins quinze minutes en voiture.

03(@ingridtaylar).jpgSi les aspirations d'Al Boeke pour The Sea Ranch ont échoué, l’endroit est aujourd’hui un modèle d’un autre type, grâce à la vision de son fondateur. Al Boeke, architecte et à l’époque vice-président d'Oceanic California Inc., une entité du département promotion immobilière de Dole Foods, avait acheté la parcelle et réuni un consortium de professionnels, dont des architectes, des paysagistes et des urbanistes, afin de concevoir un plan pour aménager au mieux cet extraordinaire terrain balayé par le vent. Un géologue fut engagé pour étudier les conditions du site et fournir des recommandations afin que l'aménagement préserve le littoral accidenté.

Presque un demi-siècle avant que le développement durable ne devienne l’une des principales préoccupations marketing des promoteurs immobiliers, le promoteur Al Boeke travailla avec des professionnels dotés d’une véritable conscience environnementale tels les architectes Charles Moore, Donlyn Lyndon, William Turnbull et Joseph Esherick, ainsi que le paysagiste Lawrence Halperin, autour d’un concept qui rendrait à la main sacrée de la nature une terre en partie dénudée par l’abattage des arbres et le pâturage, offrirait au public seize kilomètres d’une des plus belles côtes au monde et assurerait que tout bâtiment construit à cet endroit s’intègre au paysage plutôt que de le dominer ou - plus typiquement - l'altérer.

Rien à The Sea Ranch n’est entièrement naturel et c’est en grande partie ce qui continue à faire du lieu un endroit à part. Le plan d’aménagement de Lawrence Halperin a permis la création de prairies délimitées en partie par des rangs d’arbres. Toutes les lignes téléphoniques et le réseau électrique sont enterrés. Toutes les plantations invasives ont été domptées en une composition de feuilles caduques et d’arbustes de différentes couleurs, hauteurs et textures et les fleurs sauvages balayées par le vent ainsi que l’herbe sont si variées en couleur - doux dorés, jaunes, violets, verts - que si Turner* les avaient vu il se serait peut-être tourné de la mer vers la terre.

Afin que l’excellent travail d’Halperin soit respecté, Al Boeke et ses collaborateurs ont créé The Sea Ranch Corporation, laquelle veille au respect de rigoureuses recommandations en matière d’architecture et de paysage, auxquelles tout nouveau propriétaire est tenu de se plier.

Les opposants au secteur public (Big Government) devraient visiter The Sea Ranch pour voir ce qu’une démocratie de droite peut produire de mieux. Les orientations architecturales sont rigoureuses. Dans les prairies, les maisons doivent être implantées le long de la limite de la propriété plutôt qu’en son centre et chaque maison est conçue de façon à maximaliser les vues sur l’océan pour ses habitants tout en préservant les vues depuis les propriétés voisines.

04(@orphanjones).jpgLa disposition même des maisons pourrait servir d’exemple aux étudiants en architecture sur la manière d’harmoniser bâtiment et site et sur la façon d’équilibrer régularité et variété de composition (et pour d'aucuns, c’est le cas). Chaque maison est différente des autres, tant en termes d'implantation que de dessin, aucune ne s’élevant au-delà de deux niveaux. Toutes les structures doivent être bardées du bois local non traité.

La plupart des maisons sont dotées de toits à simple pente, un règlement à l’origine mis en place afin que les vents de la côte soient redirigés vers le ciel et de créer ainsi des poches de tranquillité à proximité de chaque maison. Les règles concernant le paysage sont tout aussi astreignantes, interdisant les parterres de fleurs et imposant la plantation d’espèces autochtones.

05(@lekingsmith)_S.jpgAucune de ces règles n’a été respectée à la lettre. Par exemple, le long des falaises, où les vents dominants, souvent très forts, soufflent depuis le nord-ouest, les angles des toits des plus récentes constructions adoptent différentes pentes, avec peu d’attention au vent et apparemment peu de logique architecturale sauf celle de tendre dans une différente direction que celle adoptée par le toit de la maison voisine.

Pour autant, The Sea Ranch est un exemple en matière d’aménagement environnemental et un endroit sublimement beau.

Il y a deux semaines, avant que je n’apprenne le décès d'Al Boeke, nous nous sommes amusés, mon mari, mon fils et moi, à dresser notre liste des dix plus beaux endroits que nous avions visités. The Sea Ranch faisait partie de chacune de nos listes et, si vous avez la chance de vous y rendre, l’endroit fera sans doute partie de la vôtre.

Sarah Williams Goldhagen | The New Republic | Etats-Unis
26-11-2011
Adapté par : Emmanuelle Borne


* Joseph Mallord William Turner est un peintre, aquarelliste et graveur britannique, né le 23 avril 1775 à Londres et mort le 19 décembre 1851 à Chelsea. Renommé pour ses huiles, Turner est également un des plus grands maîtres anglais de paysages à l'aquarelle. Il y gagnera le surnom de «peintre de la lumière». Ses tableaux, paysages et marines d'Angleterre lui vaudront rapidement une grande réputation si bien qu'il devint membre titulaire de la Royal Academy à l'âge de 27 ans.

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