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Entretien | Kengo Kuma, les matérialités d'une tradition réinterprétée (25-10-2010)

Sur les traces de Kenzo Tange et de Le Corbusier, Kengo Kuma révèle les origines d'une démarche architecturale originale. L'américanisme, l'Afrique, la tradition japonaise, l'individualisme de la société contemporaine questionnent l'architecte. Rencontre impromptue.

Japon | Kengo Kuma

A l'occasion, début février 2010, de la remise d'un prix à l'architecte américain Thom Mayne, l'architecte japonais Kengo Kuma, président du jury, était à Paris. Ce dernier, lors d'un déjeuner informel, s'est entretenu librement avec nous.

Pourquoi l'architecture ?

Kengo Kuma : Mon père n'était pas architecte. Il était un homme d'affaires féru d'architecture. Aussi, il m'amenait, enfant, voir les réalisations de Kenzo Tange. De cette manière, j'ai pu découvrir en 1964, alors que je n'avais que dix ans et que Tokyo accueillait les JO, le complexe olympique imaginé par l'architecte. J'ai été profondément impressionné par ces réalisations, le stade en particulier. Le parti architectural était résolument moderne tout en réinterprétant l'essence du toit japonais traditionnel. J'ai été sensible à ce design qui paraissait alors différent. Je peux dire que Kenzo Tange a marqué mon parcours d'architecte. Je l'ai suivi jusqu'à ce qu'il devienne l'un de mes professeurs. Je me souviens d'une personnalité tranquille que j'appréciais tout autant que son architecture.

Kenzo Tange a su allier les préceptes anciens de notre culture à une modernité nourrie notamment par la réflexion de Le Corbusier. Les jeux olympiques sont d'une certaine façon l'apogée de cette position dans son oeuvre. Il a ensuite pris une autre direction plus discutable.

Que pensez-vous alors de la symbiose architecturale prônée par Kisho Kurokawa ?

J'ai suivi un peu ce courant de pensée. Kurokawa est un homme remarquable qui a le sens des valeurs mais son design reste, à mes yeux, très américain. Son travail reposait beaucoup sur la forme et ses harmonies.

Comment se positionner face à l'américanisme architectural du Japon de l'après-guerre ?

Je suis né à Yokohama. Très vite, j'ai rejoint Tokyo. Il y avait un contraste flagrant entre la ville ancienne, basse, détruite en grande partie pendant la guerre et la modernité influencée par l'Amérique. Ma génération - je suis né en 1954 - a été profondément marqué par cet apport mais elle ne voulait pas suivre cet idéal. J'ai dès lors assumé une approche différente dans laquelle j'ai accordé une grande importance aux matériaux naturels. A travers cette position, il y avait déjà un désir sous-jacent de perpétuer la tradition japonaise au XXe siècle.

Face à une feuille blanche, un stylo à la main, que dessineriez-vous ?

Face à une feuille blanche, un stylo à la main... je dessinerais... une maison de thé. J'apprécie les petites structures en ce qu'elles permettent des expérimentations. Ensuite, une maison de thé parce qu'en ce lieu la communication entre l'hôte et l'invité importe plus que tout. Le style de vie et l'intimité constitue le fondement d'un tel projet. Je crois que les programmes modestes peuvent être à l'origine d'un nouveau style de vie. De surcroît, la petitesse permet d'être en dehors de tout système économique.

Même question, mais cette fois-ci avec un programme imposé ?

Quel que soit le programme, le bien-être prime. Il convient notamment de réfléchir l'articulation de l'espace public à l'espace privé. Le XXe siècle est à l'origine d'un mode de vie indépendant et je m'efforce de lutter contre, comme je m'oppose à toute forme d'isolement. En appelant à l'anti-objet, titre d'un de mes derniers livres, j'exprime ma volonté de créer des relations et des connexions. En conséquence, je ne pense jamais en terme d'objet mais toujours en terme d'espace. Autre point important, je tiens à lier le corps à l'environnement.

Un projet rêvé ?

Un théâtre kabuki. L'édifice jouait un rôle important dans la ville avant que le XXe siècle ne réduise sa place.

Vos projets, aujourd'hui, en France ?

Le FRAC de Marseille et la Cité des Arts de Besançon. Je ne suis géographiquement jamais loin de Le Corbusier.

Que représente Marseille pour vous ?

Marseille est la première ville que j'ai vu en Europe. C'était en décembre 1978, j'étais alors étudiant. Je suis arrivé en avion à Paris puis suis descendu immédiatement dans le sud pour récupérer ma voiture qui arrivait du Japon par bateau. J'ai logé quelques jours à la Cité Radieuse avant de prendre le chemin d'Alger et de l'Afrique.

02(@KengoKuma).jpg Pourquoi un tel voyage ?

Je n'étais pas seul. Accompagné d'un de mes professeurs, qui était à l'origine du projet, nous devions rejoindre la Côte d'Ivoire. Il s'agissait pour nous de traverser l'Afrique occidentale afin de comparer les styles architecturaux locaux et d'aboutir à une collection de maisons. Ce voyage m'a permis de comprendre l'importance des matériaux et de ses usages. Là-bas, tout provient du sol et chaque construction fait corps avec lui. L'habitat m'est apparu en continuité directe avec la terre. Cette expédition nous conduisait à découvrir, après deux heures de route, de nouvelles ethnies, encore et toujours. Il était passionnant d'observer l'immense variété des styles architecturaux rencontrés.

Que vous reste-t-il de la traversée du désert ?

Nous avons mis une semaine pour traverser le Sahara. Nous ne trouvions aucun village... Ce qui ne nous empêchait pas d'étudier les tentes et leurs structures. Je ne me suis senti relativement à l'aise dans le désert, plus que je ne l'avais imaginé.

Dernière question, pourquoi avoir choisi Paris pour implanter une agence ?

En plus de nos desseins en France, nous avons des projets en Italie et en Espagne. Paris était une localisation stratégique. De plus, Paris est une ville intéressante, provocante parfois. Elle laisse imaginer ce que doit être une ville et elle interroge sur le contexte. Le contemporain s'articule à l'ancien, Paris est avant tout un livre d'expérimentations.

Propos recueillis par Jean-Philippe Hugron

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 10 février 2010.

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