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Portrait | Chartier-Corbasson à contre-jour (02-11-2011)

Sur la scène parisienne, Chartier-Corbasson. L’agence est connue pour avoir sublimé un mur-pignon au 1 de Turenne, dans le 4e arrondissement de la capitale. Depuis, Karine Chartier et Thomas Corbasson font figure de spécialistes de la micro-architecture. Précis, ces architectes ne sont pourtant réfractaires ni à la grande échelle ni au geste architectural.

France | Chartier-Corbasson

«Nos détails pourraient être encore plus au point». Installés autour d’une table au sein de leur agence située dans le 9e arrondissement de Paris, Karine Chartier et Thomas Corbasson ne se montrent pas modestes ; exigeants plutôt.

Le café est servi dans des verres à pied. Le couple reçoit sans ambages en cette matinée d’octobre. De fait, situés en rez-de-chaussée, les locaux de travail sont surplombés par leur appartement, qu’ils feront visiter sans hésitation à l’issue de l’entretien.

De vous à tu. Enjoués, Karine Chartier et Thomas Corbasson se racontent avec spontanéité. Vie privée, vie publique, les frontières sont floues pour ceux qui n’ont qu’un étage à descendre pour 'charretter', ce qu’ils font régulièrement. «Nos fils s’en plaignent». C’est en effet en annexant une partie de l’agence qu’ils purent créer les chambres des deux enfants.

Arrivés discrètement, cinq collaborateurs sont installés devant leurs écrans. Partout, l’espace est occupé : maquettes, planches de concours, dossiers, livres et revues, photos de chantiers. Notamment, pour ces dernières, celles des pentes végétales de la Chambre Régionale de Commerce et d’Industrie (CRCI) de Picardie, en cours de construction.

«Etant originaire d’Amiens, à moi les chantiers du nord ; à Karine les chantiers parisiens», lance Thomas Corbasson mi-figue mi-raisin. En revanche, les «stratégies» architecturales sont élaborées à deux voix et quatre mains. «A force, nous n’avons plus de personnalité», rit-elle. Au fur et à mesure de l’entretien, de constater pourtant qu’ils ne parlent pas tant à l’unisson qu’en s’adressant l’un à l’autre.

02(@Chartier-Corbasson).JPGUn binôme donc ; bien accompagné - ils collaborent, pour les perspectives, avec Jérémy Soudant depuis dix ans - mais rétif aux effets de groupes.

Vice-président de la Maison de l’architecture en Ile-de-France, qui en compte cinq, Thomas Corbasson est le seul à ne pas faire partie de la French Touch.

Autre différence avec le collectif optimiste, l’emploi de la couleur. Pas de touches saturées dans les projets de Chartier-Corbasson. Seul leur portfolio est doté d’une couverture orange. «C’est vrai que le book ne nous ressemble pas», concède Karine Chartier.

«Nous, c’est plutôt la matière... comme beaucoup d’architectes». Et le contexte. Avant tout le contexte. Un legs Nouvelien ? «Je suis resté deux jours devant sa porte pour être embauché», se souvient Thomas Corbasson. Deux jours pour une décade. L’architecte y a travaillé dès sa deuxième année à l’ENSA La Villette jusqu’à «grosso modo» l’obtention des NAJA en 2002. «Nous avons cessé de travailler en agence à ce moment-là, quand nous avons eu accès à de vrais concours avec de vraies primes de rémunération».

Dans ce cadre, à chaque projet, un point de départ : le site. Ainsi, l’émergence au manteau vert composant le Centre de formation aux métiers du football, livré en 2009 à Amiens, fut conçue comme le prolongement d’un site composé de surfaces engazonnées. Les courbes du banc 'pour usages multiples' à Lille, un concours récemment remporté en collaboration avec le designer Alexandre Moronnoz, s’inspirent de la margelle de la fontaine centrale de la place. Pour la CRCI de Picardie, dans les jardins d’un hôtel particulier construit dans les années 1900, les architectes ont préféré concevoir une façade semée et mouvante qu’un bâtiment pastichant le siège Art Déco.

03(@RomainMeffreYvesMarchand).jpgQuand le contexte n’inspire pas, comme par exemple dans le cadre d’une ZAC, «c’est plus difficile mais nous trouvons quelque chose, dans le programme par exemple». Bref, avec Chartier-Corbasson, pas «d’objets orphelins».

Pas de commandes non plus - sinon celle d’un client emballé par l’immeuble à l’angle de la rue de Turenne et de la rue Saint-Antoine, qui leur a proposé une autre dent creuse - mais essentiellement des concours, auxquels ils ont commencé à répondre dès les bancs de La Villette où ils se sont rencontrés. Une fois le diplôme obtenu, en 1995, Karine Chartier et Thomas Corbasson poursuivirent les compétitions tout en travaillant en agence.

«Il est très bon gratteur ; c’est pour ça qu’il a été embauché chez Nouvel», le taquine-t-elle. Pour elle, l’expérience fut plurielle. «Archi Studio, Decoï entre autres». Dans le lot, Gérard Ronzatti (agence Seine design), constructeurs de 'bateaux parisiens'. Une école en matière de calepinage.

«Sur un bateau, tout se voit, tout doit être pensé ; j’ai même dessiné des moteurs», s’amuse-t-elle. «C’est techniquement très fort», dit-il.

04(@Chartier-Corbasson)_B.JPG Ils dessinent tout, Chartier et Corbasson. Tel ce prototype du système imaginé pour assembler les cassettes végétales de la CRCI de Picardie.

«Sur le moment, ces casse-tête énervent mais, une fois les énigmes résolues, ils se révèlent passionnants», dit-elle. «Alors, le prochain chantier, c’est ton tour», rétorque-t-il.

S’il y a plaisir à travailler avec des entreprises spécialisées - «que nous parvenons à imposer» - telles Suscillon pour la menuiserie complexe du Musée Paul Belmondo à Boulogne-Billancourt ou Portal pour la résille de la rue de Turenne, «quand nous sommes confrontés à de plus grandes échelles, on souffle». En clair, à chaque «petit chantier» son lot «de combats quotidiens».

Par exemple, soigner la jonction entre la surface engazonnée du site et les pentes vertes du centre de formation de foot à Amiens. Selon Thomas Corbasson, ce type de détail disparaît avec la grande échelle. «Un garde-corps, sur un vaste projet, n’existe pas ; en revanche, il peut dénaturer des petits bâtiments».

«Chaque année, nous essayons de participer à au moins un gros concours». C’est-à-dire plus de 1.900m², la surface de leurs réalisations les plus conséquentes. Il y eut le Musée des arts de l’Islam au Louvre - 9.000m² -, remporté par Rudy Ricciotti en 2005. «Son projet était magnifique». Avec regrets, l’agence ne fut pas non plus lauréate de l’immeuble de bureaux à Maisons-Alfort (20.000m²) en 2009.

05(@Chartier-Corbasson)_S.jpgKarine Chartier et Thomas Corbasson attendent l’échelle leur permettant de mettre en place «des systèmes répétitifs». Elle sort alors un ouvrage sur les figures fractales. «La recherche entre les formes naturelles complexes et les formes mathématiques me passionne».

Les maths et l’archi : un horizon mais aussi un point de départ. Fille d’ingénieur, Karine Chartier s’était inscrite à la fois aux Beaux-arts et en architecture, à Nantes. Elle a tranché dès la première année. «L’architecture combine arts et maths». Fils d’antiquaire, Thomas Corbasson n’a pas hésité non plus : «je me suis inscrit en archi pour découvrir, ça m’a plu tout de suite».

Aujourd’hui, ce qui leur plairait serait de «supprimer les galères de chantier en formalisant des systèmes techniques». Karine Chartier et Thomas Corbasson en appellent au préfabriqué, «une bonne solution pour faire des économies et, de plus, valorisante pour les entreprises».

Dépasser 'la masse critique' est donc, contre toute attente, une ambition pour ces artisans du détail. Finalement, Koolhaassien plutôt que Nouveliens ? «Les deux, Madame».

Thomas Corbasson se dit prêt à assumer «le côté sculptural» d’un projet. «Faire la plus belle spire, pourquoi pas ?». Faisant partie des signataires de la pétition ayant donné naissance à la French Touch, Karine Chartier et Thomas Corbasson ne sont pas réfractaires au geste architectural, qu’ils appréhendent comme «une nécessaire contrepartie» au détail calepiné. «Une belle rampe de 300 mètres de long, c’est aussi beau qu’un détail réussi ; il existe une élégance de l’échelle».

Un gros projet serait enfin pour eux l’occasion de passer à la vitesse supérieure. Les architectes «rêvent» de vrais salaires. En libéral depuis toujours, ils ont du mal à dater la création de l’agence. «Disons aux alentours de 2000».

Parmi les références, Peter Zumthor. Pour la matière, le détail ? Raté ! «C’est surtout son côté conceptuel». Une autre, la Casa da Musica de Rem Koolhaas ; l’élégance sculpturale ? «Non, l’intérêt du projet, c’est l’escalier intérieur».

Karine Chartier et Thomas Corbasson ne sont décidément pas là où d’aucuns les attendent.

Forts de leurs savoir-faire technique et pragmatique, les architectes ne prônent pourtant pas le réalisme. «Quand nous travaillons avec Jérémy Soudant, nous lui demandons de ne surtout pas faire d’images réalistes au stade du concours. Ce serait de l’escroquerie, le résultat n’est jamais le même». Une autre leçon retenue lors du passage chez Jean Nouvel.

La mise au point sera fonction des énigmes et casse-têtes résolus. Chartier-Corbasson n’a pas fini de surprendre.

Emmanuelle Borne

06(@Chartier-Corbasson)_S.jpg

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