A Bordeaux, du 18 février au 23 mai 2010, Arc en Rêve consacre à l'une des plus importantes figures de l'architecture contemporaine une exposition anthume à destination d'un public averti. Modérée et chantante, elle promet l'approche pertinente du bâti par l'usage. Pourtant à la redondance succède l'inaccomplissement.
Tragédie de l'écoute. Le compositeur contemporain italien Luigi Nono sous-titre de la sorte son opéra 'Prometeo' dont les sonorités demeurent indissociables de l'architecture pensée par Renzo Piano. L'exposition monographique qu'Arc en Rêve consacre au célèbre architecte génois s'inaugure par un étonnant totem alternant courbes convexes et concaves, maquette illustrant le principe constructif d'un espace musical éphémère.
Le modèle ainsi exposé présage l'enthousiasme de découvrir ou de redécouvrir les minutieuses maquettes, véritables orfèvreries de bois, illustrant quatorze projets représentatifs de l'architecte. Les journalistes se pressent autour de Renzo Piano qui, d'une voie basse, donne quelques explications. Le ton est à la confession, pourtant le propos est reconnu tant est scandée une "désobéissance" aux atours de leitmotiv, simple écho en somme de l'ouvrage Désobéissance de l'Architecte*. Bis repetita placent ; Tragédie de l'écoute.
Et de fait... Répons. L'intitulé de l'exposition est emprunté à Pierre Boulez qui lui-même s'est saisi d'un terme propre à la musique sacrée. La notice explicative distribuée à l'entrée précise un "chant alterné entre un soliste et un choeur, utilisé dans un office liturgique et participant en particulier du chant grégorien". Le Littré apporte une précision : "Paroles, ordinairement tirées de l'Ecriture, qui se disent ou se chantent, dans l'office de l'Eglise, après les leçons ou après les chapitres et que l'on répète et entières et par parties". Effectivement. Arc en Rêve s'offre, cathédrale, comme le lieu d'une étonnante homélie.
La répétition était d'autant plus risquée qu'il y a dix ans, le centre Georges Pompidou consacrait trois mois durant, du 19 janvier au 27 mars 2000, une importante exposition monographique à Renzo Piano : 'Un regard construit'. Le trouble est certain alors que le visiteur découvre un radotage scénographique. Le parti est en tout point identique, la légèreté est de mise, les tables flottent, suspendues.
Le risque est à ce niveau vraisemblablement assumé. A contenant identique, contenu... différent ? Se distinguer devient alors l'enjeu de cette exposition. Elle semble, de prime abord, y parvenir dès lors que la volonté est d'apprécier la valeur d'usage des bâtiments. Aussi, pour ce faire, un 'regard' (construit ?) est porté sur l'oeuvre de Renzo Piano à travers la caméra d'Ila Bêka et de Louise Lemoine. Ces deux réalisateurs proposent une relecture inédite de trois bâtiments : l'IRCAM, les bureaux B&B et la Fondation Beyeler. Une initiative remarquable et remarquée. Quid des onze autres réalisations, exposées tantôt dans le silence des maquettes, tantôt accompagnées d'un témoignage sonore ?
Ce sont donc quatorze projets d'architecture qui se succèdent occultant en conséquence la figure de l'urbaniste. Dans l'ordre des salles, Promoteo, l'IRCAM, Beaubourg, B&B, Otrante, Free Plan House, Corciano, Nouméa, Beyeler, Menil, New York Times, Hermès, RPBW Gênes... et Ronchamp. Treize réalisations, un projet en cours. Michel Jacques, co-commissaire de l'exposition explique ce dernier choix par "la volonté de revenir à un point de départ sous les traits d'un projet modeste". L'idée est séduisante, mais la salle 6 laisse découvrir sur le mur du fond une série d'images scotchées. 'projet 1 - projet 2'. L'indication fait ressurgir les affres de la polémique : Corbusier vs Piano. A quoi bon éveiller d'anciens démons, les travaux sont désormais en cours ?
L'actualité de l'agence est négligée. Absences notables : La California Academy of Science, dont Renzo Piano aurait aimé qu'elle soit présentée et la London Bridge Tower, l'un des projets les plus spectaculaires du Workshop, ne sont étonnamment pas dévoilées, peut-être jugées incongrues dans ce qui parait finalement être une rétrospective très, voire trop, sélective.
L'occasion se présente alors d'interroger Renzo Piano sur l'absente londonienne. "Il est rare qu'un gratte-ciel soit une bonne idée et les tours ont une bonne mauvaise réputation. Nous réalisons the Shard of Glass à Londres qui n'est pas une ville de tours. Avec la hauteur, le bâtiment disparaît et l'inclinaison des pans reflète le ciel pour que l'ensemble devienne léger. Je n'ai aucune théorie mais la tour ne doit pas être une célébration rhétorique du pouvoir", précise l'architecte. Le propos laisse présager, au-delà des usages, une réflexion méconnue sur la verticalité, hélas insaisissable lors d'une visite ordinaire à l'exposition.
Alors, en quête d'un mot, d'une phrase, le visiteur se sent abandonné dans ce qui lui parait être une 'mostra povera'. Le manque est d'autant plus latent que Renzo Piano se prête, seul, café à la main, à la confidence au détour d'une question. "Il y a des traces d'utopie dans mon travail, c'est inévitable. J'ai toujours en tête, du matin au soir, l'idée de pouvoir changer le monde. L'architecture n'est pas un moment épique", dit-il. La page blanche, lieu de toutes les utopies, est d'abord pour Renzo Piano le support de notes qu'il agrémente d'esquisses pour ne pas oublier. Il sort de sa poche un petit carnet, griffonné en toutes pages. Le mot et le croquis sont bel et bien à l'origine de tout et pourtant rien ne le laissait supposer au sortir de l'exposition.
La frustration naît donc de la disparition du verbe. Aucun mot, aucune explication. L'averti peut se régaler à la lecture de quelques plans mais le profane devra se contenter de la nudité discursive de l'exposition.
Parti pris difficilement justifié. Alors que l'idée d'un "chacun fait son exposition" lui est suggérée, Sophie Trelcat, co-commissaire de l'exposition, répond par l'affirmative. Elle ajoute que le fondement intellectuel du projet était avant tout de mettre en exergue la "maîtrise d'usage". Ce contrat n'est malheureusement que partiellement rempli.
Ce retour sur quatorze projets dessine ainsi le portrait d'un architecte du XXe siècle ; douze réalisations en sont les héritières. Le visiteur pourra alors s'interroger sur le but d'un tel événement, peu à propos, qui arriverait sans doute trop tôt ou trop tard. Mais ce calendrier, qui "s'inscrit dans un cycle 'figures imposées'" (sic), parait moins étonnant sachant qu'il y a deux ans, François Barré était nommé à la présidence d'Arc en Rêve. Ce dernier ne cache en rien sa grande amitié de quarante ans avec l'exposé. Répons.
Désobéissance... désobéissance... Le mot résonne, sous-jacent, encore et toujours avec l'image d'un bon élève qui, pour se rendre sympathique, s'essaye aux atours de cancre. La recherche d'une explication est vouée à l'échec et l'éloquence de Renzo Piano s'encombre d'un slogan.
La désobéissance interpelle aussi son auditoire quelques minutes avant l'ouverture officielle de l'exposition. L'architecte présentait alors à un public venu massivement l'écouter raconter ses plus grands projets. Suite à l'exposé, Alain Juppé, maire de Bordeaux, reçoit l'honneur d'une première question : "A qui faut-il désobéir et comment ?". Oui, à qui désobéissez-vous donc ? Et l'architecte de plaisanter : "Il faut désobéir à soi-même" et de s'empresser d'ajouter dans un rire étouffé, "non ce n'est pas vrai".
A toute ironie sa part de vérité. Il faut croire que l'architecte emprunt de sagesse désobéit à ses élans révolutionnaires, ceux-là mêmes qui donnèrent naissance à la plus folle réalisation du XXe siècle, Beaubourg, pour céder au pragmatisme nécessaire de toute commande raisonnable. Néanmoins, des traces d'utopie subsistent sans qu'elles ne soient jamais soulignées.
L'exposition parait alors moderato cantabile. L'expression empruntée au roman éponyme de Marguerite Duras soulève une énigme restée non élucidée. Le sentiment est à l'inaccomplissement. La liberté d'interprétation est offerte au risque du contresens. Aussi modéré et chantant soit-elle, 'Répons' est l'exposition qui ne raconte que peu Renzo Piano... et pourtant, de son propre aveu, l'architecte n'a de cesse de vouloir élaborer à travers chaque projet une narration nouvelle.
"Recommence", répondit la dame. "N'oublie pas : moderato cantabile. Pense à une chanson qu'on te chanterait pour t'endormir".
Jean-Philippe Hugron
* Renzo Piano, La Désobéissance de l'Architecte, Arléa, Paris, 180 pages.
Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 24 février 2010.
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