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Kazakhstan | Astana, de Kurokawa à Foster (14-09-2011)

En juillet 2010, dans 'Moscou soir' (Вечерняя Москва), Vladimir Kyucharyants relatait sa découverte d’Astana, capitale du Kazakhstan, à l’occasion d’un déplacement. Citant Gengis Khan, tressant couronne à l’autoritaire et matois Nazarbaïev, le président Kazakh, le journaliste n’en semble pas moins touché par cette improbable capitale des steppes. Visite de presse.

Urbanisme et aménagement du territoire | Astana

Contexte
Que savons-nous du Kazakhstan ? Pas grand-chose sinon peut-être qu’il est l'un des pays les plus étendus (9e au classement mondial de la superficie). Avec une densité d'à peine 5,5 habitants au km², ce jeune état indépendant de l'URSS depuis 1991 est aussi l’un des moins peuplés.
Il est par ailleurs détenteur d’une quantité de ressources naturelles impressionnante : 3e producteur d'uranium de la planète, un des plus importants exportateurs de pétrole et de gaz..
Démocratie autoritaire, le pays est mené d'une main de fer par le président Noursoultan Nazarbaïev depuis 1991. Ce dernier, réélu pour cinq ans en 2011 avec 95% des voix lors d'élections anticipées, veut faire du Kazakhstan une grande nation, à l'image occidentale certes mais en conservant fierté et racines asiatiques.
Nazarbaïev, dont la personnalité est aussi originale qu'encline à la mégalomanie, a été l'un des premiers chefs d'Etat de la planète à défendre l'idée d'un gouvernement mondial doté d'une monnaie et d'une religion uniques.
Si cela n'est pas pour tout de suite, Astana, la nouvelle capitale du Kazakhstan (depuis 1997) est elle, depuis dix ans, un immense chantier et prend jour après jour une image de plus en plus futuriste et subliminale. Monuments rocambolesques, pyramides de verre et immenses centres commerciaux ornent aujourd'hui la capitale qui n'était, il y a une décade à peine, qu'une petite ville de province.
Nouvel ordre mondial dans une ex-république socialiste ?
KC

L'ARCHITECTURE D'ASTANA PEUT EN SURPRENDRE PLUS D'UN
Vladimir Kyucharyants | Moscou soir (Вечерняя Москва)

ASTANA - Il y a tout juste dix ans, Astana remportait le prix U.N.E.S.C.O de 'Ville du monde'.

«Si tu as peur, ne fais rien... et si tu fais, alors n'aie pas peur....» Cette phrase, prononcée par le grand Gengis Khan, le guerrier qui fit autrefois trembler l'univers, reflète parfaitement le 'phénomène Astana', ville qui s'est complètement métamorphosée selon la volonté du président kazakh et grâce à l'imagination de l'architecte japonais Kurokawa.

Tous deux n'ont manqué ni de courage ni d'audace dans leur intention de construire, en plein milieu de la steppe désertique, non seulement une brillante métropole du XXIe siècle mais, également, une ville-symbole. Un symbole de renouveau, cet instinct dans la nature même de l'homme...

L'idée, qui semblait totalement irréelle, a été mise en oeuvre. Au coeur du continent eurasiatique s'est érigée une ville moderne, symbolisant l'ère du Kazakhstan indépendant. La nouvelle capitale a su relier l'Europe à l'Asie et est devenue une plateforme de dialogue entre Orient et Occident, Nord et Sud.

Quiconque arrive aujourd'hui à Astana est ébloui par cette ville aux allures de mirage dans le désert. Les lumineuses perspectives, les palais couleur turquoise, les fontaines, les immeubles de bureaux et résidences ultra modernes, les coupoles dorées des mosquées, un immense bâtiment cosmogonique de verre et d'acier s'élevant dans le ciel... Voici l'apothéose architecturale d'Astana. Et cela en à peine onze ans ! Qui oserait encore dire que les choses en Orient se font lentement ? Car, dans les années 90 encore, cette capitale n'était qu'un bourg inconfortablement situé dans une zone marécageuse de la steppe sur les rives de l'Ichim (rivière traversant Astana ndlr).

Youri Louzhkov, le maire de Moscou, en visite à Astana, a déclaré : «Dans cette ville de l'avenir, toute l'architecture mondiale s'entrelace de façon organique avec les traditions du pays». Plus qu'un compliment, il s'agit là d'une constatation.

Astana doit sa magnificence tout d'abord à des personnalités telles que les architectes Kisho Kurokawa et Norman Foster, dont les oeuvres dispersées à travers le monde définissent aujourd'hui les principales tendances de l'architecture mondiale - écologie, technologie, utilisation libre et intelligente de l'espace -. De nombreux autres architectes de talent, kazakhs, italiens et autres ont également apporté une contribution au projet de la nouvelle Astana et les expériences autant positives que négatives d'autres pays ont étés prises en compte. Ainsi, la ville s'avère non seulement de toute beauté mais confortable pour tous ses résidents.

Lorsqu'en 1997, Noursoultan Nazarbaïev décida de créer une nouvelle capitale, abandonnant la bruyante et chaleureuse Almaty pour la froide Akmola (l'ancien nom d'Astana ndlr) située dans la steppe de l'extrême nord du pays, la société kazakhe en fut profondément étonnée, si ce n'est choquée.

Mais le président avait un argument persuasif. Nazarbaïev avait en effet fixé pour tâche au jeune Etat de «(re)commencer l'histoire», non pas en partant de zéro mais plutôt en tournant la page. De nombreux analystes avaient alors comparé cette audace à celle du réformateur de la Russie, Pierre le Grand. Et ce n'est pas un hasard : en effet, les réformes qu'il projetait de mettre en place dans les sphères politiques, économiques et sociales exigeaient des approches courageuses et novatrices exemptées des vieux schémas de pensée. Pour cela, comme Nazarbaïev l'a lui-même rappelé plus tard, il fallait une «décision extraordinaire qui secouerait le peuple» et «aérerait», littéralement, «son cerveau».

Au final, la décision fut prise et cela a fonctionné, au détriment des stéréotypes. Dans le désert, les vents frais ne manquent pas...

Fantaisies japonaises

Les architectes avaient pour tâche de construire une ville du XXIe siècle. Un concours (appel d'offres) international fut alors organisé. C'est le Japonais Kurokawa qui l’a emporté.

Ce dernier doit sa renommée à ses travaux conceptuels : dans les années 60, il avait conçu plusieurs gratte-ciel à l'image de molécules d'ADN, dans les années 70 des bâtiments résidentiels futuristes... Quant à sa 'Kobo-Tower' de Tokyo, elle figure dans le classement de l'ONU des plus beaux bâtiments du XXe siècle.

La nouvelle image moderne d'Astana est dominée par le symbolisme abstrait. Kurokawa résume ses visions et philosophie du développement urbain en deux termes : «symbiose» et «métabolisme». La ville est considérée comme un organisme vivant qui coexiste avec un autre organisme, celui de la nature.

Expliquant son idée, l'architecte a déclaré : «Quand j'ai vu l'emplacement de votre nouvelle capitale, analysé les rues existantes et leur architecture, je me suis dit 'ce qu'il faut ici c'est une symbiose...' Les nouvelles rues qui vont être construites devront être étroitement liées avec les rues anciennes. Plus de 200 bâtiments seront conservés, y compris des bâtiments en bois. C'est là qu'apparait l'idée de symbiose : la coexistence du passé et du renouveau».

02(@Arman Suleimenov)_B.jpgKurokawa situa le centre administratif de la nouvelle capitale sur la rive gauche de l'Ichim, s'étendant de la rivière jusqu'à la route de l'aéroport. D'après l'architecte japonais, ce centre est «la carte de visite de la ville». Ici, se trouvent l'université d'Eurasie, de nombreux parcs verdoyants, des complexes sportifs... Beaucoup d'eau aussi : canaux, étangs et voies navigables le long desquels s'élèvent les quartiers résidentiels. Un retour de l'humain dans l'écosystème naturel dont il s'est jadis lui-même exclu est, selon Kurokawa, le but ultime que doit se fixer un architecte du XXIe siècle.

Astana peut surprendre même les connaisseurs expérimentés. Son architecture ultra moderne est due à une combinaison de styles différents. Le style occidental reste certes prépondérant, mais les motifs asiatiques sont également très présents. A l'ouest, les dômes de la résidence présidentielle rappellent des mosquées, mausolées et palais de l'époque de Tamerlan.

Prenons par exemple le majestueux ensemble du centre présidentiel de la culture, le plus beau bâtiment d'Astana de couleur blanc-neige : il s'agit d'un cercle avec des rayons s'élançant dans quatre directions différentes. Au centre de la composition, le Musée d'état de la République du Kazakhstan est surmonté d'un dôme islamique de couleur bleue.

03(@Nigel Young)_B.jpgMais la création la plus frappante reste la pyramide du Palais de la paix et de l'entente, réalisée par Norman Foster. On ne trouve pareille construction nulle part ailleurs dans le monde.

«Tout le monde a peur du temps ; le temps, lui, craint les pyramides...» disaient les anciens pour qui elles symbolisaient l'éternité. La pyramide d'Astana va, elle, abriter le musée de la culture, l'université des civilisations, un opéra de 1.500 places ainsi qu'une salle de parlement où pourront se tenir des réunions de représentants des diverses religions du monde.

Toutes ces splendeurs seront soutenues par quatre solides piliers, les fameuses 'mains de la paix du monde'. Un ascenseur panoramique permettra à ceux qui le souhaitent de profiter de la beauté des terrasses vertes, 'Les jardins suspendus d'Astana' ainsi que des jeux de lumière s'écoulant de la coupole.

Rappelant une véritable merveille du monde, la pyramide de Foster est visible des deux rives de l'Ichim. La nuit, son sommet brille de l'intérieur.

04(@Nigel Young).jpgCe n'est pas le seul projet du Britannique dans la capitale kazakhe. D'autres ne sont pas moins fantaisistes, notamment le projet de la «ville couverte». En effet, Lord Foster a décidé de couvrir un quartier entier avec un toit en verre qui s'ouvre en été et qui, en hiver, crée un véritable microclimat confortable pour les résidents.

Sur l'allée des millénaires, un autre projet de Foster est en construction : un gigantesque centre commercial et de loisirs : 'Khan Shatyr'. Sur une superficie de 100.000m² et sous un dôme transparent d'une centaine de mètres, les habitants d'Astana trouveront tout ce dont ils ont besoin pour vivre : un vaste parc urbain, des magasins, des cinémas, des cafés... et même une piscine et une plage le long d'une de ces terrasses qui resteront vertes tout au long de l'année.

05(@msykos)_S.jpgL'idée d'un autre bâtiment grandiose appartient au président Noursoultan Nazarbaïev lui-même : le monument 'Astana - Baïterek', symbole architectural de la capitale et symbole du renouveau du Kazakhstan. Il s'agit du tronc d'un peuplier en métal brillant ('Baïterek' en kazakh) avec, à son sommet (105m), une gigantesque boule de verre de 300 tonnes qui change de couleur en fonction de la lumière du soleil.

D'après la légende, le peuplier est l'arbre de la vie poussant au centre de l'univers. Dans sa couronne, le mythique oiseau Samruk, ancêtre des Kazakhs, garde ses oeufs d'or.

Un ascenseur à grande vitesse permet d'accéder à la 'boule-oeuf' pour observer le panorama de la ville. Ici, se trouve également l'empreinte en or de la main du président. Lorsqu'on appuie sa propre main contre cette empreinte, retentit alors une musique, l'hymne non-officiel du Kazakhstan dont les paroles ont été écrites par Nazarbaïev lui-même. Si dans un sens symbolique le peuplier-Baiterek est le centre du monde, géographiquement il est le centre exact de l'Eurasie.

Kisho Kurokawa a dit : «La conception et la construction de votre nouvelle capitale, calculées à l'horizon 2030, est le projet de ma vie. Si Dieu le permet, il est possible que je la vois dans toute sa splendeur. J'aurai alors 95 ans».

Malheureusement, les choses ont pris une tournure différente et l'architecte est décédé l'année dernière. Quant à Astana, elle s'agrandit rapidement et a depuis longtemps (et de plusieurs fois) dépassé les objectifs du plan directeur de Kurokawa.

Depuis 10 ans, la ville connait une croissance immense : la population a été multipliée par 2,5 passant ainsi à 600 000 habitants.

Astana a reçu de nombreuses récompenses internationales pour son architecture : elle a acquis la réputation d'être l'une des meilleures capitales de la planète, remporté une médaille de l'UNESCO et le titre honorifique de 'Ville du Monde'.

Vladimir Kyucharyants | Moscou soir (Вечерняя Москва)
06-07-2010
Adapté par : Kyril Convenant

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