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Portrait | Atelier Fernandez & Serres, l'oeil, l'esprit, la main (22-06-2011)

«Toute la volonté du peintre doit être de silence. Il doit faire taire en lui toutes les voix des préjugés, oublier, oublier, faire silence, être un écho parfait», soutenait Paul Cézanne dans une conversation avec Joachim Gasquet. Au pied de la Sainte Victoire, il y a aussi Fernandez & Serres, un duo d’architectes faisant preuve de discrétion. Par delà les mots et l’architecture, il y a aussi le silence.

France | Atelier Fernandez & Serres

Etroite, la route des Pinchinats serpente à travers la campagne. A quelques kilomètres à peine du centre d'Aix-en-Provence (13), l’Atelier Fernandez & Serres, du nom de ses deux fondateurs, occupe, caché derrière quelques platanes, un ancien four à pain du XVIIe siècle en contrebas du domaine du château de la Mignarde. L'atmosphère y est champêtre, provençale, de quoi séduire l'imaginaire suranné d'un Parisien de passage.

Retirés pour ne pas dire reclus, les deux associés, la bonne trentaine, NAJA en 2004 et leurs cinq collaborateurs font «peu de projets». «Nous avons une éthique et préférons parfois ne pas faire», lance Stéphane Fernandez, un enseignement de Marc Barani en sus du conseil, «organisez-vous pour manger».

L’Atelier - et le mot n’est pas sans recouvrir une approche artisanale de l’architecture, laquelle n’est pas exclusive - est installé dans cette ancienne construction vernaculaire aux murs épais et aux ouvertures étroites qui sied parfaitement aux deux associés. Marseille, pas même le centre d'Aix où ils eurent leur premier bureau en 2001, n'étaient envisageables. Un isolement relatif donc, en accord avec un discours fait d'histoires et de poésies, de discrétion et de simplicité. A tel point que de leur vie privée - ils nous avaient prévenus - nous ne saurons rien.

L'architecture ? «Une manière de comprendre notre existence, de se protéger, d'accepter le temps et l'espace», soutient Ivry Serres, pour qui l'évidence était avant tout d'être archéologue. De son côté, Stéphane Fernandez n’évoque pour raison que l’intrigante relation du sens et de la matière. Ni l’un ni l’autre ne justifie sa vocation par quelque filiation.

«Notre intérêt est de révéler à travers nos projets quelque chose qui ne se voit pas», poursuit-il. Chaque dessein se propose telle une expérimentation au même titre «que la poésie est une expérimentation sur le mot».

02(@DR)_S.jpgDicible et indicible s'enchevêtrent ; «le sens n'a pas besoin d'être révélé. L'architecture se ressent, se recherche. Il n'y a pas à tout dévoiler ni à dire la totalité d'une manière évidente», avance Stéphane Fernandez. Chaque construction s'adresse à l'usager, le plus souvent novice. Règne alors l'implicite et d'aucuns peuvent «s'apercevoir que son corps fabrique le bâti. Qu'importe le carré et ses neufs cases», dit-il. L'architecture n'est spectacle de rien.

Il y avait donc, en secret, un peu de Palladio dans cette crèche d'Aix-en-Provence. Il y avait surtout une référence, cette fois-ci assumée et mise en lumière dès les premières planches du projet. Parente, la forme réinterprète le sujet de plusieurs oeuvres de Paul Cézanne, le 'Château Noir'.

Sur la toile, au pied de la Montagne Sainte Victoire, une masse ocre, celle d'une bastide. ZAC de la Duranne, à travers les arbres, une masse jaune, celle de la crèche.

03(@OlivierAmsellem)_B.jpg«Le peintre est maître de sa vision du monde. Il s'agissait alors de réinjecter sa sensibilité et de réintégrer une esthétique dans la nature», affirment les architectes.

La couleur sert alors l'imaginaire du projet. Sans qu'il ne s'agisse «d'une donnée unique», le jaune offre selon la lumière ses propres nuances.

«L'oeil du peintre nous fait comprendre la perception de la couleur», explique Ivry Serres. Par delà, l'approche picturale se décline à travers la volonté de parler de paysage, peut-être autant que ne l'avait fait Cézanne, en parallèle avec la nature.

L'édifice se réclame alors, plaque sensible, «machine à capturer l'extérieur».

«L'histoire est malléable» soulignent-t-ils. Il s'agit en conséquence de l'actualiser et de la moderniser. «Pour notre diplôme, nous avions fait un projet où nous avions pris plaisir à défendre une réflexion sur le rapport entre architecture et poésie et sur l'évolution même de l'écriture».

Le propos pourrait tout autant évoquer les contours d'une méthode mais les deux associés, réflexion faite, réfutent tout systématisme. Quelques réflexes transparaissent néanmoins. «D'abord, faire le projet comme il devrait être fait puis appréhender sa matérialité et assurer le passage de la conception à la réalité en gardant toute forme de poésie», affirment-ils.

04(@JMLandecy).jpgA l'origine de l'approche, «des interrogations communes» partagées dès les premières années d'école d’architecture à Marseille, une sensibilité, un goût pour les livres (y compris pour l'objet) et un parcours.

«A la fin de nos ateliers de projet à Marseille et cherchant à emmagasiner de l’expérience, nous sommes allés à l'Ecole Polytechnique de Lausanne», raconte Stéphane Fernandez. Outre l'exigence intellectuelle de l'institution, la présence de Patrick Berger, de Bruno Marchand ou de Jacques Lucan a motivé les deux jeunes étudiants à franchir les Alpes.

Stéphane Fernandez et Ivry Serres tirèrent profit de l’enseignement de ces architectes qui «intellectualisent l'architecture» et «n'ont pas besoin, à travers elle, de s'identifier». L’occasion également de se confronter à «une pensée de la profondeur et de la densité».

L'année passée en Suisse a donc été déterminante. De retour en France, ils ont fait étape pour Ivry Serres chez Emmanuelle et Laurent Beaudouin à Nancy, pour Stéphane Fernandez chez Yves Lion : «des agences structurées développant leur propre pensée», témoignent-ils. Il s'agissait alors concrètement «de voir comment l'architecture était produite après avoir effleuré une manière de la penser».

Est arrivé le temps du diplôme. Au jury, Marc Barani. «'Je veux vous voir lundi à mon agence' nous a-t-il dit au sortir de notre présentation. Trois jours après, nous y étions», se souviennent-ils.

«Nous avons beaucoup appris sur la rigueur et sur l'éthique de l'architecte». S'en suivent les souvenirs de nuits passées à discuter et à revoir des détails de conception. «Nous avons appréhendé ce qu'était notre responsabilité. Ce que nous faisons a un impact pour longtemps, y compris un impact philosophique». Marc Barani est un architecte sérieux, talentueux et discret. Il n’y a pas de hasard.

05(@Fernandez&Serres)_B.jpgAlors que les deux jeunes architectes doutaient - rester ou partir -, ils acceptent un projet de chalet à Abriès (Hautes-Alpes) et celui d'une maison à Saint-Raphaël (Var). «Nous avons commencé avec ces deux projets et n'avons rien accepté d'autres», se souvient Stéphane Fernandez.

Exercices de style pour une agence naissante, le chalet «s'enrichit d'une lecture ambiguë qui questionne les limites intérieures et extérieures» alors qu'il n'y a, à Saint-Raphaël, «plus de limite entre l'intérieur et l'extérieur : tout y est intérieur». Chaque projet soigne le lien «entre le bâtiment et le grand paysage». La ligne se dessine progressivement.

«Nous construisons un discours, des détails, des fonctions mais aussi le calme, la sérénité, l'épaisseur et la densité», expliquent les deux associés et de citer pour illustration la médiathèque de Carnoux. La volumétrie simple, blanche, de l'édifice laisse paraître un bâtiment introverti.

«De nombreuses carrières visibles depuis Carnoux ont sculpté, parfois annulé, la topographie du site. Tout le monde voit la médiathèque mais personne ne la voit. Est-ce un bâtiment ou non ?», interrogent les architectes jouant à nouveau du sens et des limites. L'objectif pour ce projet était de «se concentrer sur le savoir», soulignent-ils.

«Chaque livre à sa typographie, sa couleur, son épaisseur, sa hauteur : une pagaille. Il s'agissait donc d'en faire un élément positif», indiquent-ils. Le constat est d’autant moins évident qu'il est à l'origine d'un parti singulier. La blancheur de l'édifice - et ses nuances sont nombreuses - compensent le désordre ordonné des ouvrages.

06(@JMLandecy)_S.jpgBlanc aussi à l’extérieur où le béton, composé avec des éclats de mica, donne l’apparence de la pierre. Maîtriser «la pesanteur» était l’enjeu du projet. Réfléchir la matérialité, un leitmotiv, conduit les deux architectes à concevoir, y compris leurs maquettes, en bois ou en béton.

«La manière de fabriquer une maquette relève du plaisir et d’une forme d’honnêteté naturelle», expliquent t ils, évoquant même ce procédé comme «un travail artisanal de la réflexion». Chaque projet est alors l'occasion «de réfléchir avec ses mains».

Enfin, les architectes, pour conclure, ne peuvent s’empêcher de revenir à leurs premières amours littéraires. «Les mots demeurent basiques mais une fois mis bout à bout...». La phrase reste inachevée. Le poème est né.

Jean-Philippe Hugron

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