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USA | Rem Koolhaas peut-il sauver l'architecture de la patrimonialisation ? (15-06-2011)

Le 16 mai 2011, Ben Davis, deputy editor au sein du magazine ARTINFO, est revenu sur l'intervention de Rem Koolhaas en marge du 'New Museum's Festival of Ideas for the New City' de New York. Le célèbre architecte et théoricien s'est à l'occasion engagé dans une réflexion sur le patrimoine et sa préservation : une allocution «regroupant plus d'idées qu'il ne pouvait en contenir». Chronique.

Patrimoine | New York | Rem Koolhaas

Contexte
«Le patrimoine n'est pas un domaine innocent ; s'il a été un rempart contre le développement, il est désormais le développement», a affirmé Rem Koolhaas lors de son discours en marge du 'Festival of Ideas for the New City', organisé du 4 au 8 mai 2011 par le New Museum de New York et de l'exposition 'Cronocaos' qu'il commissionne et dans laquelle il présente «l'empire grandissant de la patrimonialisation».
Dédiée à l'art contemporain, l'institution new-yorkaise fondée en 1977 s'est logée depuis quelques années dans un édifice conçu par SANAA. Le 'Festival of Ideas for the New City' a été pensé comme une initiative participative engageant tant des universités que des institutions artistiques en passant par des communautés, des groupes et associations.
L'ambition était d'imaginer l'avenir de la ville et d'explorer les idées devant lui donner forme. Véritable plate-forme, le festival s'est voulu un moment unique de rencontres entre artistes, écrivains, architectes, ingénieurs, designers et même... fermiers urbains.
New City qu'ils disent, New City...
JPH

REM KOOLHAAS PEUT-IL SAUVER L'ARCHITECTURE DE LA PATRIMONIALISATION ?
Ben Davis | ARTINFO

NEW YORK - En 1848, Marx et Engels prophétisaient que pour le capitalisme, «tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée». Inaugurant au début du mois le 'New Museum's Festival of Ideas for the New City', Rem Koolhaas a énoncé ce qui pourrait être considéré comme l'audacieuse mise à jour de cette analyse : au sein du capitalisme, «parmi tout ce qui avait solidité et permanence, quelques-uns s'en vont en fumée, d'autres sont pétrifiés pour l'éternité».

Il évoquait la notion de «patrimoine», ce leurre hypnotique que le passé exerce sur nous et la manière dont il peut étouffer la vitalité du présent.

«En marge d'énormes vagues de développement qui semblent transformer la planète à une vitesse toujours plus rapide, il y a un autre type de transformation en cours : l'aire mondiale déclarée immuable à travers divers régimes de préservation croît de façon exponentielle», établit un texte de type manifeste accompagnant l'exposition que Koolhaas a réalisé sur le même thème pour la nouvelle annexe du New Museum.

«Une part importante de notre monde (environ 12%) est maintenant interdite, soumise à des régimes que nous ne connaissons pas, qui n'a pas été réfléchie et qui ne peut avoir aucune influence».

Sévère et stylé, Rem Koolhaas est à lui seul un festival d'idées. Il n'y avait donc pas mieux indiqué pour ouvrir le symposium du New Museum. Il a fait de son nom l'étendard de ses manifestes expérimentaux sur l'urbanisme (New York délire par exemple, est son manifeste rétroactif pour la Grosse Pomme) et ce bien avant qu'il ne soit un architecte praticien. Son discours d'ouverture a typiquement été audacieux, sarcastique et quelque peu informe comme s'il regroupait plus d'idées qu'il ne pouvait en contenir. Entre autres choses, il a abordé des sujets aussi sérieux que la défense de l'architecture socialiste, historiquement importante et lancé une critique accablante de l'idéologie sous-jacente du programme du Turbine hall du Tate Modern* (sur ce point, son principal reproche porte sur ce grand espace encourageant la création de grandes oeuvres d'art elles-mêmes encourageant la constitution de grands espaces, ad absurdum).

02(@BenoitPailley)_B.jpgMais le coeur de son exposé était une déconstruction de l'opposition entre «préservation» et «progrès» que Rem Koolhaas considère comme les deux faces d'une même médaille, l'une portant les contradictions de l'autre. Les premières initiatives de préservation coïncident avec la Révolution Française (la Commission des Monuments, 1790) et avec la révolution industrielle en Angleterre (Society for the Protection of Ancient Buildings, 1877). A partir de là, l’idée de préservation s'est plus ou moins diffusée avec la marche de la modernité, c'est-à-dire la ruée vers le développement capitaliste et la dislocation qui va avec. En toute logique : la nature est dépouillée, on fait des parcs ; l'histoire est profanée, on fait des monuments.

A plusieurs reprises, Koolhaas soutient que ce qui a jusqu'à présent été considéré comme 'préservable' a été en fait élargi - originellement il s'agissait des seuls monuments et dorénavant des grandioses et exaspérantes «expressions sociales du présent et du passé» - ajoutant que le temps nécessaire pour justifier le statut de patrimoine s'est raccourci, passant de plusieurs siècles à juste quelques années. Koolhaas soutient que cette folie accélérée pour le passé arrive à son point d'inflexion : «elle deviendra éventuellement l'objet d'une prospective», suppose-t-il dans son discours. «Nous préserverons les choses avant qu'elles ne soient achevées».

Il y a, en ce qui concerne les arts visuels, un parallèle manifeste. Le MoMA a été une institution radicale à l'époque de sa fondation car un «Musée d'Art Moderne» était considéré comme un paradoxe - les musées étaient dévolus aux cultures antiques -. Plus tard, cette idée a été supplantée par la prolifération de musées «d'art contemporain», un mouvement en lien avec notre époque, symbolisé par le nom même du New Museum. Et récemment, plus encore, nombre de critiques ont été déversées sur la manière dont le concept de postmodernisme - un paradigme qui du moins a tenté d'expliquer le présent à l'instar d'une époque historique - a cédé face au fastidieux engouement pour «l'art émergeant», une euphorie hasardeuse pour le présent ne faisant l'objet d'aucune théorie.

Désormais, les implications de cette compression temporelle sont plus pressantes pour l'architecture que pour l'art car les architectes sont mis en face de problèmes concrets portant sur la manière de créer des espaces de vie dans un présent de plus en plus surpeuplé. Rem Koolhaas donne l'exemple de la maison qu'il a conçu en 1998 à Bordeaux en France qui fut quasi immédiatement déclarée monument, ce qui complique les changements exigés par l'actuel occupant.

Je me souviens être allé, il y a quelques années, à une audience publique concernant le projet de rénovation du Musée d'Art et de Design, la sucette de Edward Durell Stone sur Colombus Circle**. Après un étalage de positions passionnées sur la nécessité de préserver la structure biscornue (y compris quelques-unes de Tom Wolfe*** dans son costume couleur crème), l'unique personne à prendre la défense de la restructuration était un représentant de l'American Institut of Architects, qui a été hué.

03(@BenoitPailley)_B.jpg Pour arranger ces différends, Koolhaas a proposé - presque sérieusement - que l'UNESCO crée une «Convention pour la Démolition de la Culture Mondiale Junk» pour compléter sa «Convention pour la Protection du Patrimoine Culturel Mondial». Il a aussi présenté le schéma 'préservationniste' dont il a rêvé pour Beijing sous forme d'une parodie de l'infâme plan Voisin de Le Corbusier prévoyant la transformation de Paris en un damier de gratte-ciel utopiques. Rem Koolhaas propose donc sur une carte de la ville un zoning fait d'une grille et de boîtes. Tout ce qui est à l’intérieur des limites sera préservé tandis qu’il sera de bonne guerre de tout détruire ce qui est en dehors. La complète neutralité formelle garantirait, sans aucune entrave politique, la sauvegarde d'un panel représentatif de constructions, libérant ainsi la fabrique urbaine pour des changements salutaires.

Dans un article revêche du New Yorker évoquant ce discours de Koolhaas, Paul Goldberg**** a qualifié les propos de l'architecte concernant le patrimoine industriel d'«exagérés» et a souligné que les inquiétudes liées à la préservation ont toujours existé. Cela semble peu charitable car le point n'est pas de savoir si ces dilemmes sont nouveaux ou originaux mais de constater la trajectoire qui les rend toujours plus insistants.

La question que je me pose concerne davantage les réponses offertes par Rem Koolhaas. Il part de l'idée que le caractère de la «préservation», à la fois problématique et de plus en plus hasardeux, est surdéterminé par sa relation à la folie de notre modèle de développement tout aussi hasardeux ; puis, il insinue que le problème n'est pas tant le modèle économique en lui-même que le fait que nous n'avons pas une théorie adéquate sur ce que signifie la «préservation» ou la manière dont elle devrait s'opérer.

D’évidence, nous devrions réfléchir aux implications que génère la désignation de quelque chose comme faisant partie de notre patrimoine et le programme sous-jacent que ce geste engage. Mais, en lui-même, cet argument est comme vouloir faire face au déluge avec un parapluie ; certes, offrons à chacun un parapluie, cela n'arrêtera pas l'inondation.

Enfin, si les solutions que propose Rem Koolhaas ont des allures de dystopie ou de satire, je pense que c'est à cause de la nature du problème qu'il identifie et de sa difficulté à fondre ses deux rôles - celui d'un théoricien visionnaire et celui d'un architecte praticien offrant des solutions pratiques - en un seul. La solution actuelle ne réside pas dans une meilleure théorie de la préservation mais dans un modèle de progrès économique plus humain - et en général dans un meilleur mode de vie, plus harmonieux -. En son absence, les contradictions sont condamnées à s'accumuler, avec ou sans théorie, avec ou sans intelligence.

Ceci me semble être la suggestion implicite du discours de Koolhaas et c'est cette pensée qui vaut sans doute la peine d'être préservée.

Ben Davis | ARTINFO | USA
16-05-2011
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

* Le Turbine Hall du Tate Modern est l'ancienne halle qui abritait les générateurs de la centrale électrique dans laquelle se trouve désormais la célèbre institution londonienne. Ses proportions monumentales invitent les artistes à concevoir des oeuvres d'art démesurées.

** Edward Durell Stone (1902-1978) est un architecte américain, auteur notamment du 2 Columbus Circle. Son oeuvre ayant été victime de vandalisme, le 2 Colombus Circle, en fêtant ses trente ans en 1996, est devenu éligible à la désignation officielle de patrimoine. Robert A.M. Stern, célèbre figure new-yorkaise de l'architecture a défendu cette position dans un article publié à l'époque dans le New York Times sous le titre 'A Preservationist's List of 35 Modern Landmarks-in-Waiting'. En 2004, le National Trust for Historic Preservation a reconnu l'édifice comme l'un des onze sites américains les plus en danger. Malgré les efforts faits, la rénovation en 2008 du musée d'Art et de Design a profondément altéré la construction d'origine.

*** Tom Wolfe, journaliste parmi les pères du 'nouveau journalisme', figure remarquée, notamment par ses costumes couleur crème, prit position pour la préservation du 2 Columbus Circle. Il fit, entre autres, état le 26 juin 2005 de sa position dans les colonnes du magazine New York dans un article intitulé 'The 2 Columbus Circle Games'.

**** Journaliste au New Yorker, célèbre magazine new yorkais, Paul Goldberg revient dans un article du 10 mai 2011 sur l'intervention de Rem Koolhaas qui «est en fait meilleur architecte que théoricien ou observateur».

Réactions

Thomas | Etudiant en Architecture | ïle de France | 17-06-2011 à 23:17:00

Obsolète certes quand on voit des expositions comme celle de la cité de la découverte ou dans certaines gravures de Piranèse...
Mais d'actualité dans l'acte, car les choses ne bougent pas au profit d'une non prise de position qui repousse toujours la limite.
La limite peut se déplacer un temps mais l'ironie c'est que cela à une limite dans un cadre fermé qu'est notre planète (hors discours défendeur de notre planète).

Olivier | Architecte | Aquitaine | 16-06-2011 à 10:01:00

Aujourd'hui il ne s'agit plus de conserver ni de muséifier (si ce n'est certains monuments emblématiques), mais de réemployer et de recycler pour transformer et de faire évoluer l'existant de façon à l'adapter aux nouveaux modes de vies urbains: une forme de régénérescence de la ville sur ses acquis.
Le débat de Rem Koolhaas est déjà obsolète...

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