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Portrait | AREP, le fil rouge (08-06-2011)

«Nous sommes un vieux couple», s’amuse Etienne Tricaud, fondateur avec Jean-Marie Duthilleul du 'groupe' AREP, créé en 1997, en marge du concours international pour la gare de Séoul. L’un président, l’autre directeur général, tous deux architectes et ingénieurs, ils veillent ensemble au développement du métier d’ingénieur concepteur. Au programme : gares, gratte-ciel mais aussi églises.

France | AREP

Le 13 janvier 2009, Jean-Marie Duthilleul prononce à l'école de Chaillot sa leçon inaugurale : «Continuer l'histoire». S'il s'agit pour l'orateur de condamner la tyrannie de l'instant et de proposer l'invention d'une modernité, d'aucuns peuvent entendre la poursuite d'une autre histoire, ferroviaire, débutée il y a presque trente ans.

Et pour cause, l'évolution récente des gares et de leur architecture est étroitement liée à AREP qui, filiale de la SNCF, non plus agence comme en 1997 mais 'groupe' - «un dispositif qui se justifie au delà d’un certain volume d’activités», explique Jean-Marie Duthilleul - contribue au renouveau de ces espaces, un temps remis en cause par le tout automobile.

Dès les années 80, AREP s'est rendue incontournable, au point de réaliser depuis, la plupart des gares du territoire. C’est chaque fois une nouvelle aventure, partagée avec de très nombreux acteurs : collectivités, transporteurs, opérateurs privés, mais aussi partenaires architectes, urbanistes ou bureaux d’études intervenant sur la gare elle-même (Santiago Calatrava à Lyon Satolas, Denis Laming au Futuroscope, Antoine Grumbach à Masséna, DGLA à Saint-Lazare, Jean Nouvel à Austerlitz) ou sur les aménagements qui lui sont communs.

Continuer l'histoire. Une agence sise dans l'ancienne usine Panhard. Les tours de la Porte d'Ivry dominent les environs. La vielle manufacture en brique, au coeur du XIIIe arrondissement de Paris, offre d'imposants volumes. A l'intérieur, le visiteur laisse sa carte d'identité. Le tourniquet passé, l'atrium s'offre au regard. Un arbre, un ascenseur vitré sur vérin, deux anciennes voitures Panhard en guise de décor. Au centre, la cafétéria. Structure apparente, vérité des matériaux et transparence caractérisent les lieux.

02(@MathieuVigneau).jpgRendez-vous était pris. Etienne Tricaud, rejoint ensuite par Jean-Marie Duthilleul ; ils évoquent leurs parcours, avec plus ou moins de pudeur et de réserve, parfois même avec malice.

«Ce qui me passionnait était l'architecture. Le X était intéressant pour le raisonnement scientifique. On y apprend notamment que l'on sait peu et parfois les professeurs nous amenaient là où plus personne ne savait rien. Nous étions au balcon», raconte Etienne Tricaud. Par delà le garde corps, l'infini ou plus exactement l'inconnu.

Faire l'école d'architecture de Tolbiac et les Ponts en même temps revient à «ne pas parler la même langue». Pour l'étudiant Tricaud, l'époque est passionnante de par ce rapprochement des cultures. L'atelier de Roland Schweitzer, homme «au bon sens suisse, paysan et rigoureux», ouvre une vraie sensibilité à l'art de construire.

Ce bagage en main, le jeune diplômé traverse la Manche pour parfaire son cursus d'une expérience londonienne chez Ove Arup et d'une collaboration avec Peter Rice. L'époque est 'high tech'. Ce mouvement «est l’expression d’une unité de travail sur l'espace abordé par l'usage, le volume, les réseaux, la structure», précise Etienne Tricaud.

03(@MathieuVigneau).jpgDe retour à Paris, il décide d'aller voir «ses prédécesseurs», entre autres, Paul Andreu et Jean-Marie Duthilleul. «Je ne savais pas faire grand-chose sinon calculer et modéliser quelques structures», se souvient-il.

En face, Jean-Marie Duthilleul. «Avant que la SNCF ne me fasse signe, je m'occupais d'organiser l'expo 89 de Paris». Cette année-là, les premières rames du TGV Atlantique sont mises en service. Il lui fallut peu de temps pour se décider à rejoindre la Société Nationale des Chemins de Fer. «L'architecte était alors considéré comme le spécialiste du beau. Il m'a fallu montrer qu'il ne s'agissait pas là de notre métier», dit-il.

Etienne Tricaud rencontre alors un homme «tombé, petit, dans l'architecture». «Je dormais au milieu des planches de concours», se remémore Jean-Marie Duthilleul, dont le père, architecte, était associé à Pierre Sonrel, auteur d'un traité de scénographie.

Dans cette atmosphère propice, le jeune Jean-Marie commence à gratter à l'agence alors qu'il n'est que lycéen. Formation sur le tas. Plus encore, «j'avais compris qu'on n’apprenait pas à construire en école d'architecture», se souvient-il. Direction Ponts et Chaussées «pour aborder la construction». A l'échec du concours d'entrée s'ensuit la réussite de celui ouvrant Polytechnique.

«Un archi chez les polytechniciens, quel monde étrange», confie-t-il.

Bref, ce parcours permet à Jean-Marie Duthilleul «d'accéder à la maîtrise d'ouvrage et d'observer l'organisation et la non organisation de la commande». Il s'agissait pour lui de «cerner en creux le métier d'architecte», précise-t-il.

04(@BoyDeLaTourAREP)_S.jpg «La partie et le tout». Il cite Werner Heisenberg*, évoque quelques méthodes de progression scientifique faites de paradoxes et d'impossibilités. Son acolyte, quant à lui, mentionne les méthodologies «nourrissantes» d'Ilya Prigogine** pour qui, au sein des Lois du chaos, la création est une mise en ordre.

Lectures iconoclastes, certes, mais en lien avec une pratique architecturale rigoureuse. La méthode : un orgue. Deux architectes organistes avec pour claviers la géométrie, l’échelle, les rythmes, les structures, les machines, les matières, les couleurs.

De fait, la conversation adopte les sonorités d'un discours à la métrique étudiée. Le temps de l'exposé passé, retour sur le balcon, ou presque.

AREP, Aménagement Recherche Pôle d'Echanges. «C'est comme la compagnie des wagons-lits, un nom pour exprimer un coeur de métier dont on sait aussi s’échapper», s'amuse Etienne Tricaud. A l'origine, il y eut un département de la SNCF dédié à l'architecture avec à sa tête Jean-Marie Duthilleul. La création d'AREP correspondait alors à «la volonté de partager des réflexions, lesquelles pouvaient servir à d'autres acteurs», expliquent-ils.

Organiser des flux n'est pas la question du seul secteur public. Elle est autant celle du privé... que celle du culte.

En effet, outre gares et gratte-ciel, AREP conçoit également des églises. Les Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) en 1997 furent l'occasion d'une commande inédite. «Monseigneur Lustiger recherchait un architecte pour l'aménagement de l'hippodrome de Longchamp. Il s'est d'abord adressé à Christian de Portzamparc qui, prenant la mesure de la gestion des foules, nous a recommandés», raconte Jean-Marie Duthilleul.

05(@BoyDeLaTourAREP).jpgL'architecture éphémère de l'événement inaugurera une série de réalisations pérennes dont les réaménagements de Notre-Dame de Paris et de la Cathédrale de Strasbourg. «Une église est un instrument avec lequel une communauté joue. Il s'agit d'un réglage géométrique parfait», dit-il.

«Le travail sur des églises ou des monastères se fait avec des gens qui voient l'invisible dans le visible, pour lesquels tout a un sens y compris le moindre rayon de lumière. L'architecture est un métier où l'on ne peut pas échapper à la mystique», assure Jean-Marie Duthilleul.

A la question de la croyance, un ange passe. «Devant le mystère de la mort, nous sommes obligés de croire, de croire en l'absurde ou de croire au mystère», dit-il.

S'il n'existe pas de vérité en tout domaine, sa poursuite mène les deux associés en quête de justesse, «tant du point de vue des usages que des symboles», explique Etienne Tricaud. La question du sens est prégnante. Celle des sens l'est tout autant.

Leur évolution conduit les architectes à composer avec des hommes et femmes dont la perception évolue. Aujourd’hui, on entend moins bien et le regard est différent. «Largeur et profondeur de champs évoluent du fait de la télévision ou de l'écran d'ordinateur mais l'oeil perçoit d'avantage le mouvement», constate Jean-Marie Duthilleul.

A partir d'une notion de présence partielle, les effets doivent être plus appuyés et les contrastes plus forts. De fait, il faut pour chaque projet «imaginer comment il sera vécu par les générations qui suivront» et Jean-Marie Duthilleul d'indiquer son téléphone portable.

Cette anticipation passe vraisemblablement par une maîtrise du programme ; de fait, l'agence compte parmi ses quelques 500 collaborateurs ses propres programmistes. Les deux associés se refusent cependant à toute démarche linéaire entre le programme et le projet. «En général, on vient nous voir parce qu'il y a un problème et non un programme», indique Etienne Tricaud.

06(@BoyDeLaTourAREP)_B.jpg «Nous écrivons une nouvelle page de l'histoire du lieu. Nous détestons 'la notion d'intégration''à l'agence. Un grand pont ne s'intègre pas dans le paysage, il le révèle tout en le faisant évoluer et sa conception écrit une nouvelle page de l’histoire du site», explique Etienne Tricaud. En illustration, la gare Saint-Charles de Marseille que Jean-Marie Duthilleul évoque volontiers comme «une poursuite de l'histoire». Bis repetita.

Ni intégration ni camouflage donc, mais un parti le plus souvent contextuel. Avec Jean Nouvel, «nous nous retrouvons sur l'architecture spécifique et l'attention aux usages des lieux». L'entente est telle que Duthilleul et Nouvel collaborent dans le cadre des Ateliers du Grand Paris et militent ensemble pour le même projet. Une autre histoire et un second axe de réflexion pour l'agence qui souhaite «se plonger dans des cultures urbaines différentes».

Hanoï, Pékin, Moscou, Doha... autant de villes, de formes urbaines dont il faut assimiler le fonctionnement. «L'écoute est au sommet» pour éviter tout 'ready-made', insiste Etienne Tricaud, qui évoque ici la Dimension Cachée d’Edward T. Hall***.

07().jpgDe l'interpénétration des sphères, AREP s'imprègne des particularismes locaux. Tout lieu public ne peut être conçu sans prise avec la réalité. La relation à l'autre et à l'espace n'est aucunement universelle et AREP est en permanente recherche de l’expression de la culture du lieu.

En outre, il y a des registres où AREP semble intransigeant, notamment dès qu'il s'agit de méthode. Parmi les leitmotivs de l'agence, la géométrie occupe une place de prime importance.

«La géométrisation de l'espace s’appuie sur l’organisation des structures autant que sur la prise en compte des différents usages. Il s'agit tout d’abord de rendre intelligible un lieu dont on a bien souvent qu'une perception partielle. Du fait de la 'géométrisation' du lieu, l'esprit peut reconstituer la totalité de l'objet», explique Etienne Tricaud. Il cite en exemple une cathédrale par laquelle l’on accèderait par une porte de côté, laquelle, une fois franchie, laisserait apparaître un espace pouvant être aisément reconstitué.

Plus qu'une question de forme, la géométrie est intimement liée au temps et au temps de déplacement. Le propos est mis en oeuvre dès le projet de la gare Montparnasse, l'un des premiers de l'agence. Un rythme est alors créé pour percevoir un espace structuré dans son intégralité.

08(@MichelDenanceAREP).jpgPour mieux se repérer ? Sans doute. Sauf qu’au-delà du rythme, lumières et matières interviennent. «Nous sommes tous psychologiquement faibles dans une gare. La lumière naturelle, rassurante, universelle, est la matière première de nos projets», indique Etienne Tricaud. Paris, Gare du Nord : AREP s'emploie à filtrer et à diriger la lumière au point de semer le trouble, en contrebas du pôle d'échanges et de laisser croire à celui qui le traverse qu’il est au niveau de la rue.

Se repérer est aussi reconnaître. «Il n'y a pas plus stérile que ne pas savoir nommer une matière», souligne l'architecte. AREP n'a de cesse de privilégier certains matériaux en regard de son usure au temps ; «il y a plusieurs types de vieillissement : soit la matière se dégrade, soit elle se patine. L'un est la marque d'une violence, l'autre d'un passage», poursuit-il.

«Lire le fonctionnement dans les volumes» était également, dès les débuts, une ambition. Elle était l'un des cinq points d'une charte «un peu naïve» des premiers temps de l’agence. Aujourd'hui, les propos de l'époque seraient «des évidences, des tautologies» ; ainsi, l'histoire d'AREP est-elle intimement liée à celle du renouveau des gares en France.

Réinscrire une typologie dans la chaîne des espaces publics et la faire exister dans le désir collectif, l’objectif est assumé. La gare, outre «une articulation qui génère du développement» ou, plus encore, «le support d'une turbine tertiaire» (pour citer Pierre Mauroy fixant les objectifs de sa gare de Lille Europe) reste, selon Jean-Marie Duthilleul, «le lieu du souvenir, l'endroit où l'on s'embrasse le plus dans une ville, le lieu où, à la sortie du train, s’érige une barrière de tendresse».

Jean-Philippe Hugron

* Werner Karl Heisenberg (1901-1976) : physicien allemand, prix Nobel de physique (1932), il fut l'un des fondateurs de la mécanique quantique. Il a notamment été l’auteur de La partie et le tout : le monde de la physique atomique.
** Ilya Prigogine (1917-2003) : physicien et chimiste belge d'origine russe, prix Nobel de chimie (1977). Il a été l’auteur de Les Lois du chaos, de A la rencontre du complexe ou encore de L’Homme devant l'incertain.
*** Edward T. Hall (1914-2009) : anthropologue américain théorisant dans La Dimension Cachée le concept de proxémie ou encore dans Le Langage Silencieux celui de 'polychronie'.

Réactions

ArepiendArep | 05-12-2012 à 16:06:00

Comme le disent nos camarades, "Ils réécrivent l'histoire et ils y croient" : AREP a été créé (en 1997) suite à un mouvement social de libéraux exploités qui voulaient être salariés ! et Duthilleul et Tricaud ont été obligés de monter en urgence cette société. En plus, la SNCF ne pouvait pas répondre aux concours d'architectes... Donc celà arrangeait tout le monde ... à l'époque.

ynnaf | Etudiante | IDF | 09-06-2011 à 17:42:00

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