Alors que le grand Paris a accouché d’un Plan Campus pharaonique pour le plateau de Saclay, je voudrais comparer les formes urbaines envisagées avec celles de deux autres villes scientifiques : Akademgorodok en Sibérie et KAUST - King Abdullah University for Science and Technology - en Arabie Saoudite.
La ville scientifique Akademgorodok ('petite ville de l’Académie' à la lettre) a été fondée en 1957 à 25km au sud de la capitale économique de la Sibérie, Novossibirsk. La ville de 25.000 habitants comprenait, autour de l’université, 30 instituts du meilleur niveau scientifique mondial qui employaient 17.000 personnes dont 6.000 chercheurs. La ville disposait sur un plan resserré mais aéré d’immeubles résidentiels, de datchas, de magasins, d’équipements sportifs et culturels, d’un hôtel et d’une bibliothèque sur les bords de la rivière Ob, joli lieu de baignade estival.
Au moment de la dissolution du Parti Communiste, cette ville a réussi brillamment sa transition : aujourd’hui, plus de 400 start-up des technologies de l’information y sont installées autour des plus grandes multinationales (IBM, Intel, Microsoft, Sun etc.). Les nouvelles entreprises utilisent largement les équipements des instituts, chercheurs, professeurs et entrepreneurs travaillant en symbiose étroite dans cette «Taïga Valley».
La qualité de vie de cette ville, dont la propriété foncière reste aux mains de l’Académie des Sciences, contribue à cette réussite.
Pour rien au monde ses habitants ne quitteraient ce qui a toujours été un havre de paix au milieu de la Taïga et de sa forêt de bouleaux : la ville est aérée, compacte, les distances à pied sont minimes entre les bâtiments qui ne dépassent pas les 3 ou 4 étages.
Au pire, un bus vous transportera en une dizaine de minutes jusque chez vous.
Un certain «entre soi» y règne, bien sûr et l’on vous racontera comment au bon vieux temps les chercheurs les plus éminents enseignaient l’un le violon, l’autre les échecs aux enfants de ses collègues ou encore que les musiciens du réputé Théâtre du Bolchoi de Moscou y faisaient toutes leurs Premières tant le public y était de qualité.
La trame urbaine a favorisé l’émergence d’une véritable «communauté» autour d’espaces publics et de récréation généreux, conviviaux, paisibles et adaptés aux besoins de vie comme de travail.
Quittons la Taïga Sibérienne pour le désert des bédouins. Le roi Abdullah d’Arabie Saoudite a rêvé de concevoir une ville nouvelle de 25.000 habitants dédiée à la recherche scientifique et technique sur les technologies 'post pétrole', un enjeu majeur pour le royaume. Une des idées sous-jacentes de ce rêve est la formation des élites pour le monde en développement qui représentera bientôt 90% de la population mondiale.
Construite en moins de deux ans autour d’un petit village de pécheurs à Thuwal, l’université King Abdullah University of Science and Technologie est lovée sur la mer rouge. Un budget de construction et d’équipement de 16 milliards de dollars, un capital de plusieurs milliards de dollars et un rythme de construction soutenu ont permis dès 2009 d’accueillir environ 5.000 habitants, 80 professeurs, 700 étudiants, 1.000 chercheurs (master PhD et post-doc), autour de l’université et des 9 instituts de recherche.
Le plan de la ville témoigne d’un souci de compacité et de mixité des fonctions : des villas et petits collectifs, un complexe commercial et culturel, un golf, une piscine, ainsi qu’une place publique bordée de restaurants : autant de «lieux» publics conviviaux sur les magnifiques plages de la mer rouge avec ses coraux qui sont autant d’atouts pour faire de ce lieu un véritable noeud de réseau scientifique et technique. Les meilleurs chercheurs du monde entier se pressent pour vivre et travailler dans cette oasis au milieu du désert où les règles du royaume sont occidentales et très assouplies par rapport au milieu environnant.
A l’instar de tous ses collègues, le directeur du laboratoire de catalyse vous racontera comment il se rend à son bureau à vélo en moins de cinq minutes. Bref, tout a été conçu pour favoriser la communication garante de l’interdisciplinarité dans la recherche. De quoi faire pâlir d’envie les centaines de chercheurs qui seront bloqués dans les embouteillages sur le Plateau de Saclay...
Le paysagiste Michel Desvignes, mandataire du groupement de concepteurs désigné pour réaliser la maitrise d’oeuvre paysagère et urbaine pour Paris Saclay, l’explique bien : «La taille du territoire et le temps nécessaire pour mener à bien les projets diluent toutes les actions. Malgré les investissements colossaux déjà réalisés, la perception reste celle d’un territoire relativement distendu, quasiment virtuel. La question posée relève de la création d’une unité physique et mentale. Elle est en même temps celle de la masse critique et de la concentration nécessaires pour provoquer la réaction en chaîne».
Contraintes pour certaines d’abandonner leur implantation parisienne amortie depuis longtemps, toutes les «grandes écoles» y seront réunies : Mines & Télécom fusionnées pour l’occasion, Polytechnique, l’ENSAE, déjà regroupées sous la bannière ParisTech, Supelec, l’Ecole Normale Supérieure de Cachan, l’Ecole Centrale, l’ENSTA... La liste donne le tournis.
Pourtant, outre la piètre qualité des paysages, le projet urbain traîne comme un boulet trois handicaps :
Michel Desvignes a pris le parti de faire du «paysage comme structurant pour le projet». Est-ce à dire que la contemplation d’un paysage commun suffira à nourrir une imagination collective ? Quand l’étalon du bipède humain est de 200 mètres, comment le plateau de Saclay et ses 15km de côté rivalisera-t-il avec les campus américains qui, paraît-il, servent de modèle ? N’est-on pas en train de recommencer les mêmes erreurs qu’à Sofia Antipolis et le terme de «campus» pour désigner le plateau de Saclay n’est-il pas un abus de langage ?
Mathieu Glachant, directeur du Laboratoire d’Economie industrielle de l’Ecole des Mines Paris Tech (CERNA) l’affirme : «dans la compétition internationale que se livrent les laboratoires pour attirer les meilleurs chercheurs, la qualité des aménités joue un rôle essentiel».
Je ne serai donc pas étonnée si, dans le domaine des énergies renouvelables, le royaume saoudien se retrouve détenteur de tous les brevets dont nous aurons besoin lorsque le pétrole sera devenu trop cher et que les directeurs de nos fameuses grandes écoles françaises en seront encore à se battre pour savoir qui «chapeaute qui».
Louison Courtille
lakku | Etudiant | Paris | 28-06-2011 à 17:36:00
Et l'ENSTA fait partie de ParisTech !!
muziko | riverain | orsay-saclay | 10-06-2011 à 21:54:00
... j'vais m'barrer vite fait d'là...!!!
Patrick Borderie | architecte | Ile de France | 10-06-2011 à 09:32:00
Excellente analyse.
djakk | 09-06-2011 à 12:19:00
soPHia Antipolis pas SoFia ;)
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