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Portrait | Teddy Cruz (San Diego, Etats-Unis) : Learning from Tijuana (08-06-2011)

L’architecte américain Teddy Cruz est né à Guatémala City en 1962. Son agence est à San Diego où il est aussi professeur et chercheur à l’Université de Californie. Son travail dialogue avec ceux d’autres lauréats* du Global Award, acteurs de la transformation des favelas, townships, bidonvilles...

Global Award | Etats-Unis | Teddy Cruz

Teddy Cruz partage avec d'autres lauréats du Global Award le postulat encore aujourd’hui peu accepté (il faut dire qu’il dérange) que ce siècle devra faire avec ces quartiers. La ville précaire va durer et s’étendre, même si le PND des pays progresse, parce que la croissance du XXIe ne réduit plus mais conforte «le cercle vicieux de l’inégalité»** et parce qu’il n’y a pas d’alternative économique ni foncière pour reloger les humains qu’elle abrite : un milliard aujourd‘hui, trois en 2050.

La ville informelle, clandestine au regard du droit, forme, qu’on le veuille ou non, un tissu de l’économie urbaine globale et un patrimoine construit. Améliorer la condition d’habitat, c’est travailler sur ce tissu, loin des rêves d’éradication du XXe. Cela met en question l’architecture, héritière d’une pensée moderne qui, parce qu’elle a rêvé de supprimer les bidonvilles, ne les jamais considérés ni étudiés. L’habitat précaire du XXe et du XXIe est un clandestin de la pensée architecturale et urbaine qui ne connait pas son économie ni sa typologie ou son anthropologie et ne sait y projeter que par tabula rasa.

Mais un nombre croissant d’architectes, plutôt ancrés au Sud, considèrent enfin l’habitat précaire comme enjeu majeur. Ils sont moins fascinés par la vitalité de la ville informelle (vieux gimmick de l’architecture hyper-moderne) que guidés par certaine lucidité politique.

Learning from Tijuana

Teddy Cruz a entamé ses études d’architecture au Guatemala en 1982 et les a achevées en Californie en 1987 après avoir émigré. Depuis qu’il a créé son agence en 1991 à San Diego, il s’est consacré à l’analyse d’un territoire, la frontière Mexique-USA, entre Tijuana et San Diego, qui est pour lui un site-clé du conflit urbain global : «C’est la plus grande zone de trafics humains du monde. Soixante millions de personnes la franchissent chaque année, déplaçant des quantités incalculables de biens et services dans les deux sens. L’alliance éternelle entre militarisation et urbanisation y est incarnée par le poste '9-11'. C’est ici que la frontière est devenue un vrai Mur ; c’est là, à San Diego, que l’on trouve la plus grande 'gated community' du monde»***.

Dans cette zone de violence sociale, la ville précaire s’étend de chaque côté de la frontière. Elle est traversée, observe-t-il, par des courants contraires. Tandis que les travailleurs mexicains partent aux USA, les déchets américains transitent vers le Mexique. Au Nord, les émigrés s’incrustent ('encroachment') dans des banlieues dont ils défient les politiques discriminatoires. Au Sud, les bidonvilles de Tijuana sont construits avec des matériaux de récupération venus de San Diego.

Le gaspillage du Nord alimente un urbanisme transfrontalier d’urgence, «une ville de seconde main»****. Ces flux composent, on l’aura compris, une géopolitique de l’habitat précaire, qui pose une question : comment intervenir ?

Acting in Tijuana

Teddy Cruz a mené plusieurs projets sur l’habitat précaire de part et d’autre de la Frontière. En Californie, il travaille avec l’ONG Casa Familiar sur une cité d’immigrants à San Ysodro. Observant d’encore plus près, il repère «la valeur cachée (culturelle, sociale, économique) des activités de ces communautés (...) Cette praxis urbaine marginale a besoin d’une interprétation esthétique et d’une représentation politique. (...) La ville informelle est un ensemble fonctionnel d’opérations urbaines qui permettent de transgresser les politiques imposées d’en haut et les modèles économiques. Ces procédures qui agissent derrière l’apparence informelle, notre rôle est de les transposer en de nouvelles tactiques d’intervention urbaine»****.

02(@EstudioTeddyCruz)_S.jpgDe fait, l’architecte Teddy Cruz a oeuvré ici en urbaniste et en politique.

Il a conçu «une 'micro-politique urbaine', qui permet d’utiliser les terrains et le cadre économique pour que ce quartier se développe et s’autogère. L’ONG devient une 'mairie' informelle à l’échelle du quartier ; elle facilite l’obtention des permis de construire, de densifier ou de diversifier les activités»***.

Cette action «a permis un activisme à petite échelle qui modifie la rigidité de la planification urbaine discriminatoire de la métropole américaine et explore de nouveaux modes de durabilité et d’accessibilité»****.

Regrette-t-il d’avoir si peu construit ? Non : «Si on ne modifie pas les politiques d’exclusion qui ont rendu possible l’urbanisme égoïste et énergivore des dernières années - notre terrain sociopolitique - nous ne serons plus, comme architectes, que ses 'décorateurs'»...

Au Mexique, Teddy Cruz a mené un projet de rénovation avec l’ONG Alter Terra à Tijuana. Il s’est approché ici plus près de la construction et de 'l’interprétation esthétique' que l’architecte doit selon lui proposer aux communautés pour qu’elles s’affirment : «Les quartiers informels de cette ville croissent plus vite que les pôles urbains, les cernent, transforment les règles de croissance et effacent les distinctions entre urbain, suburbain et rural (...) Notre démarche a commencé ici par aborder le conflit qui prévaut entre l’habitat d’urgence, le travail précaire et les entreprises des zones franches d’activité ('maquiladoras'). Alors que ces usines s’implantent stratégiquement au bord de ces favelas qui sont un gisement de main-d’oeuvre, elles ne donnent rien en retour à ces communautés fragiles. Notre intervention s’est déplacée sur ces usines elles-mêmes, en proposant qu’elles fabriquent des composants utilisables par les habitants pour leur logement. Nous négocions ainsi avec les maquiladoras la production d’un portique qui pourra être utilisé comme charnière pour assembler les matériaux que les habitants récupèrent de San Diego et réutilisent à Tijuana».

L’architecte a cette fois dessiné ces 'manufactured sites'... La proposition esthétique ne cadre pas un projet mais un processus : «les architectes peuvent devenir les concepteurs du processus politique et économique»****.

Marie-Hélène Contal

03(@EstudioTeddyCruz)_S.jpg

* Carin Smuts, au Cap, Alejandro Aravena, au Chili et Giancarlo Mazzanti, en Colombie se consacrent à la rénovation des quartiers d’habitat précaire. Voir Sustainable design - towards a new ethic in architecture and townplanning, Editions Birkhaüser, 2009.
** Alejandro Aravana, cité dans Sustainable design, ibid.
*** in PROCESS, Teddy Cruz - texte inédit.
**** in From the Global Border to the border Neighborhoods, Teddy Cruz - texte inédit.

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