tos

Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Cahier Spécial - Les enjeux de Batimat 2011 : décryptage

Actualité | L'innovation architecturale menacée, la norme au banc des accusés (23-03-2011)

L’édition 2011 du salon Batimat sera placée sous l’égide de la performance énergétique, la RT 2012 en particulier. Laquelle entraîne un «enlaidissement effroyable» de nos bâtiments, pour reprendre les termes de Rudy Ricciotti parlant de la HQE ? Un moindre mal pourtant. C’est ce que laissent entendre l’architecte et ses confrères. Explications.

HQE | Développement durable | BEPOS | Batimat | France

«Parce que la performance énergétique fait désormais partie intégrante de la démarche architecturale et ne s’oppose en aucun cas à la qualité esthétique et à l’audace des projets (…)». Lue sur le site web de l’édition 2011 de Batimat, qui se tiendra en novembre 2011 à Paris Porte de Versailles, la phrase en apparence anodine* dévoie un débat de fond. En effet, si le développement durable est au coeur de leurs préoccupations, les architectes sont en effet plus prompts à manifester leur courroux qu’à dispenser leurs louanges en ce qui concerne la montée en puissance des normes en faveur de la performance énergétique.

Qu’il s’agisse de la RT 2012 (Réglementation Thermique 2012), prévue pour entrer en application au second semestre 2011, de la RT 2005, des cibles HQE, voire des BEPOS (Bâtiments à énergie positive) prévus pour 2020, les maîtres d’oeuvre voient dans l’accumulation des normes, règles et autres certifications en la matière une «tendance à figer [plutôt] qu’à accompagner» l’architecture, ainsi que le souligne la récente 'déclaration de Monaco'** issue de la rencontre de grands noms de la scène française architecturale en janvier dernier.

Présent à l’occasion, Rudy Ricciotti était sans doute le plus virulent d’entre tous. De fait, il fut l’un des premiers à dénoncer, dès 2006, les travers de la HQE***. Parmi les «métastases» de la 'marque commerciale' HQE, la RT 2012 est-elle épargnée par sa vindicte ? «Il y a peut-être un début d’intelligence dans celle-là, elle est moins cynique que la précédente, mais cela reste très insuffisant et je reste extrêmement pessimiste. Nous restons confrontés à une inflation asymptotique de la bêtise et de la médiocrité. La sur-réglementation s’apparente davantage au consumérisme technologique qu’à la défense d’une mémoire de travail de proximité», répond-t-il.

«Le Grenelle de l’environnement produit les résultats inverses de ceux escomptés», assène Rudy Ricciotti. A l’accumulation des normes répond un suréquipement thermique et une surconsommation de matériaux, qui «augmentent l’empreinte environnementale par l’énergie primaire consommée».

Autre effet pervers issu de la normalisation à tout va : l’innovation architecturale est réduite à peau de chagrin. Littéralement. Selon Benjamin Drossart, cofondateur de l’agence DND architectes, «il y a, en France, une paranoïa en matière juridique. Nous vivons dans une société où nous tenons à tout prix à nous prémunir contre tout danger. Les normes représentent certes un garde-fou mais il ne faut pas oublier que le danger est fertile. Si les normes incendie sont essentielles, il faut néanmoins préserver des territoires d’expérimentation. Or, le monde normatif prend le pas sur l’innovation et accentue un phénomène de standardisation. L’innovation architecturale est désormais cantonnée, en matière de logement, à la surface et ne se retrouve pas dans l’épaisseur d’un bâtiment, qui est banalisée».

02(@DNDarchitectes)_B.jpgL’architecte désormais réduit à un emploi d’habilleur ? Alors que Benjamin Drossart parle effectivement d’un rôle cantonné à celui «de décorateur», son confrère Augustin Rosenstiehl (agence SOA) et Rudy Ricciotti se montrent plus pessimistes encore. Pour eux, la norme phagocyte jusqu’à l’enveloppe. «La maîtrise d’ouvrage étant soumise aux contraintes juridiques, il lui est difficile d’entendre que, compte tenu d'un budget limité, mettre en oeuvre une isolation par l’extérieur est une solution inadaptée qui vieillira mal», souligne le premier. Selon Rudy Ricciotti, «l’isolation par l’extérieur interdit le contact réel avec l’architecture».

Le mille-feuilles normatif n’est pas seul en cause ; il résulte d’un processus d’élaboration de la réglementation laissant l’architecte sans voix. «La norme en matière énergétique a sans doute forcé architectes et bureaux d’études à être plus performants et moins énergivores. Pour autant, le problème de la RT 2012 et des organismes certificateurs français est que, contrairement aux Anglo-Saxons, aucune discussion préalable n’est engagée avec les architectes», souligne Augustin Rosenstiehl.

Parmi les conséquences d’un dialogue rompu, «les logiciels ignorent l’intelligence du maître d’oeuvre, lequel sait que 'SHONer' toutes les parties d’une double peau est absurde». De même, opérant une distinction entre programmes d’équipements - «où les normes sont certes restrictives mais où la question du sens mobilise tous les acteurs» - et programmes de logements, Benjamin Drossart souligne qu’en ce qui concerne ces derniers, «la qualité d’usage, ignorée par les normes et confiée aux architectes qui ne sont pas sollicités en la matière, est laissée pour compte au profit d’espaces de plus en plus petits et de plus en plus fermés. Les architectes défendent donc l’usage au coup par coup. Cela relève de la profession de foi, du parcours solitaire».

Sans doute, des nuances sont à apporter, notamment en termes programmatiques. Reste que le processus de normalisation à l’oeuvre se fait au détriment de l’usage et de ce qui fonde «la singularité» de l’acte architectural.

Quelle alternative à ce phénomène ?

03(@SoA)_S.jpg «Rétablir le dialogue entre maîtrise d’ouvrage publique, architecte et organisme certificateur», suggère Augustin Rosenstiehl. «Il est ainsi temps que les architectes influent sur ces contraintes pour éclairer le politique comme les maîtrises d’ouvrage (…)», souligne d’ailleurs la déclaration de Monaco, ne serait-ce que pour que «l’architecture durable ne soit pas réduite à la performance thermique». Prévu pour être renouvelé tous les ans, l’événement monégasque est-il prometteur ? «C’est un début», estiment Rudy Ricciotti comme Benjamin Drossart.

Augustin Rosenstiehl évoque par ailleurs un «système de compensation de points par d’autres car c’est l’absence de compensation qui est dévastatrice». L’architecte Tarik Oualalou, co-fondateur de kilo architecture, agence oeuvrant notamment au Maroc, plaide en faveur «d’un système de dérogation». «Il faut savoir rendre les normes caduques dans des cas exceptionnels», dit-il.

Quant à Rudy Ricciotti, il ne souhaite pas s’embarrasser outre mesure d’une réglementation «imposée par les industriels du BTP et les technocrates des ministères ». Il prône «la désobéissance technologique comme attitude politique et civique».

Sauf que n’est pas Rudy Ricciotti qui veut. «Je fais confiance à la capacité révolutionnaire des professionnels du bâtiment», assure-t-il pourtant. Surtout, «j’ai grand espoir en la jeune génération, qui est dotée d’une véritable culture de résistance».

Effectivement, «même si notre marge de manoeuvre est limitée, nous recherchons toujours des astuces», souligne Augustin Rosenstiehl. Benjamin Drossart fait écho au propos. «Nous sommes capables de transgresser la norme, de ne pas l’aborder uniquement comme une plainte», dit-il. A chaque projet, DND architectes «tire un fil, exploite un territoire d’expérimentation difficile à réaliser et qui devient l’identifiant du projet».

Par «désobéissance technologique», Rudy Ricciotti entend notamment résister «au bling-bling des matériaux chers». Il prône «le recours à une gestion savante du low-tech» ; une architecture «pied-nu», «béton, verre, bois, un peu d’acier et c’est tout», des matériaux sans apparats possédant néanmoins une «capacité d’écriture phénoménale ». Sous la double-peau, l’architecture.

04(@RudyRcciotti)_S.jpgSurtout, «le béton réclame une main d’oeuvre non délocalisable, qui consomme 200 fois moins d’énergie grise que l’aluminium», dit-il. «L’attitude à adopter aujourd’hui est la conception de projets qui développent de gros besoins de main d’oeuvre qualifiée pour éviter la délocalisation des emplois, réduire les chaînes de production et l’empreinte environnementale», résume l’architecte.

Dialoguer et désobéir, l’urgence est en tout cas de remédier à la multiplication de «boîtes lisses devenues figures pieuses», selon les termes de Rudy Ricciotti, pour conférer à nouveau sens, un sens durable parce qu’architectural, à la surface comme à l’épaisseur des bâtiments.

Emmanuelle Borne

* Phrase faisant partie du bref texte de présentation des conférences architecturales qui seront organisées dans le cadre du salon. Voir la rubrique 'conférence | le rendez-vous des architectes' sur le site Internet du salon Batimat
** La déclaration de Monaco est issue des 'Premières rencontres d’architectes de Monaco', organisées dans le cadre du salon Batilux Monaco (19-20 janvier 2011). Ces rencontres visent, selon les organisateurs, «à redonner le pouvoir aux architectes, le pouvoir d’imaginer différemment les bâtiments»
*** Dont l’édition augmentée et réactualisée, HQE, les Renards du temple, est parue aux éditions AL Dante en 2009.

Réagir à l'article


tos2016
elzinc

Visite |CAB, hold-up sur le paysage

CAB, encore CAB. La CAB, dit-on d’ailleurs. Equerre en poche, un coup de projecteur inespéré pour l’agence niçoise. Au Courrier de visiter la réalisation primée à La Trinité ainsi...[Lire la suite]

elzinc novembre

Présentation |Un art de la douceur, Atelier Martel

Sur un élégant dossier consacré à la Maison d’Accueil Spécialisée pour épileptiques à Dommartin-lès-Toul, Atelier Martel fait figurer son nom en lettres capitales ainsi que les mots...[Lire la suite]


elzinc

Album-photos |La Trinité : CAB est d'Equerre

«Ce bâtiment est tel un fond de scène. Nous l’évoquons comme une infrastructure et nous nous sommes servis de l’architecture pour faire de l’urbanisme», affirme Marc Botineau, associé de CAB....[Lire la suite]